
Hier, je publiais un billet sur la question de la liberté vis-à-vis de la religion. Une personne m’a écrit pour me demander comment ma position se manifestait dans ma pratique de l’aumônerie et ce que je faisais de l’autorité implicite que l’on me donne parfois. Ce billet est une réponse à son interpellation.
La première chose que je peux dire, c’est que j’en ai pleinement conscience.
Je sais que le simple fait d’être identifié comme aumônier produit quelque chose chez les personnes que je rencontre. En EMS, on m’appelle très souvent « Monsieur le pasteur » ou « mon père », alors même que je suis aumônier laïc. Cette appellation dit quelque chose. Elle dit une projection, une attente, une forme de reconnaissance d’autorité, indépendamment de ce que je suis réellement ou de la manière dont je me définis.
Je ne peux pas faire comme si cela n’existait pas. Mais en avoir conscience ne signifie pas s’en saisir. Car pour moi, une relation n’est jamais unilatérale. Elle engage toujours deux personnes. Elle est un espace partagé, traversé par des attentes, des projections, des histoires, des fragilités. Et dans cet espace, une distinction me semble essentielle : ce qui m’appartient, et ce qui ne m’appartient pas.
Ce que l’autre projette sur moi ne m’appartient pas. Je peux le reconnaître, l’accueillir, y être attentif. Mais je n’en suis pas responsable. Cette projection parle de son histoire, de son rapport à l’autorité, de ses besoins, de ses repères. Elle dit quelque chose de lui, pas de moi. Ce qui m’appartient, en revanche, c’est ma part dans la relation. Et cette part, je la choisis. Je fais le choix de m’inscrire dans une relation horizontale. Cela signifie très concrètement que je ne me place pas au-dessus de la personne en face de moi. Mais cela signifie aussi que je ne me place pas en dessous. Je ne cherche pas à m’effacer, à me dissoudre, à devenir une simple fonction au service de l’autre.
Je ne nie pas la projection de mon vis-à-vis, mais je n’entre pas dedans.
Je me tiens à hauteur : et c’est, me semble-t-il l’exigence minimale que l’on devrait avoir à l’endroit d’un travailleur d’église. Peu importe qui est la personne en face de moi. Son âge, son parcours, ses diplômes, sa fragilité, sa position sociale, ce qu’elle représente. Rien de cela ne justifie une hiérarchisation de la relation, dans un sens comme dans l’autre. Ce qui se joue, c’est une rencontre entre deux existences. Et se tenir à hauteur implique une conséquence directe : ne pas prendre le pouvoir. Parce que s’en saisir, même avec de bonnes intentions, introduit une asymétrie qui transforme la relation. Elle installe un dessus et un dessous. Elle organise, même subtilement, une forme de dépendance.
Or ce n’est pas ce que je cherche. À partir de là, je reviens à l’interpellation de Didier Halter dans le journal Réformés : si on ne prend pas l’autorité qui nous est donnée, quelqu’un d’autre le fera à notre place. Comme je l’ai déjà dit, cet argument repose sur l’idée que le pouvoir est un espace vide qui doit nécessairement être occupé. Comme si toute relation devait être structurée par une prise de pouvoir claire, assumée, stabilisée.
Mais cette manière de voir les choses ne me convainc pas. D’abord parce qu’elle déplace la responsabilité. Elle laisse entendre que je devrais prendre le pouvoir pour éviter qu’un autre ne le fasse. Comme si j’étais responsable des dynamiques relationnelles des autres. Comme si je devais me positionner en garant, en régulateur, en figure d’équilibre. Ensuite, parce qu’elle repose sur une forme de logique providentielle : il faudrait que quelqu’un « prenne les choses en main » pour éviter les dérives. Et ce quelqu’un, ce pourrait être moi. Or je ne me reconnais pas dans cette posture.
Prendre le pouvoir pour empêcher un autre de le prendre, c’est déjà entrer dans une logique de pouvoir. C’est accepter le cadre que l’on prétend éviter. C’est se positionner comme celui qui sait, qui régule, qui protège. C’est d’une arrogance folle : considérer que mon pouvoir serait mieux qu’un autre. Une forme d’homme providentiel, en somme. Et ce n’est pas ma place. Si une personne choisit de se soumettre à une autre personne, à une institution, à une figure d’autorité, cela lui appartient. Cela dit quelque chose de son parcours, de ses besoins, de ses manières d’habiter le lien. Mais ca ne touche plus à notre relation, et surtout, cela ne m’appartient pas. Je peux être attentif, accompagner, soutenir, questionner parfois. Mais je ne peux pas me substituer à sa liberté.
Ma responsabilité ne consiste pas à organiser le lien pour l’autre. Elle consiste à être clair dans la manière dont je me tiens dans la relation. À ne pas instrumentaliser la projection qui m’est adressée. À ne pas m’appuyer sur une fonction pour prendre place au-dessus. À ne pas utiliser l’autorité symbolique comme un levier. À rester, autant que possible, dans une relation qui n’enferme pas.
Ce positionnement est exigeant, parce qu’il renonce à un certain nombre de sécurités. Le pouvoir donne une prise, une stabilité, une capacité d’action directe. Ne pas s’en saisir, c’est accepter une forme de vulnérabilité relationnelle. C’est accepter de ne pas maîtriser, de ne pas diriger, de ne pas contrôler.
Mais c’est aussi, à mes yeux, la condition pour que quelque chose de libre puisse advenir dans la rencontre. Une relation qui n’est pas structurée par la prise de pouvoir ouvre un espace différent. Un espace où chacun peut se tenir, parler, exister, sans être immédiatement situé dans une hiérarchie. Un espace où l’autre peut, peut-être, expérimenter quelque chose qui ne relève ni de la domination, ni de la dépendance. Et c’est là que, pour moi, se joue le cœur de mon engagement.
L’autre… mais moi aussi.
Il y a un autre déplacement à opérer dans cette réflexion. Car cette posture que j’adopte dans la relation ne concerne pas seulement la liberté de l’autre. Elle engage directement la mienne. Refuser de prendre le pouvoir, ce n’est pas seulement éviter d’installer une asymétrie disproportionnée. C’est aussi refuser de devenir prisonnier d’un rôle.
Car une fonction, surtout lorsqu’elle est investie symboliquement, finit toujours par produire une attente. Elle dessine une silhouette. Elle propose une manière d’être. Et très rapidement, le risque apparaît : celui de se conformer à cette image. De devenir ce que les autres projettent. D’habiter un personnage plutôt que de rester une personne.
Le rôle d’aumônier, tel qu’il est perçu, peut facilement enfermer. On attend une parole particulière, une posture, une forme de sagesse, une disponibilité, une capacité à répondre. Et si je m’installe dans cette attente, si je m’y conforme, si je commence à « jouer » ce rôle, alors quelque chose se fige. Je ne suis plus dans la relation. Je suis dans la fonction. Et à cet endroit-là, ma propre liberté se réduit.
Car plus je m’identifie à ce rôle, plus je deviens dépendant de ce qu’il produit : reconnaissance, légitimité, place, utilité. Je deviens celui qu’on attend que je sois. Et cela peut être confortable. Cela peut même donner une impression de solidité. Mais c’est une solidité fragile à mes yeux. Elle repose sur une structure extérieure. Elle dépend du regard des autres. Elle tient tant que la fonction tient.
Un jour, à ma retraite au plus tard, je ne serai plus aumônier. En revanche, je serai toujours Jérôme.
Refuser de prendre le pouvoir, c’est aussi refuser cette assignation. C’est garder la possibilité de bouger, de décaler, de ne pas correspondre, de surprendre. C’est rester en lien sans se figer dans une identité fonctionnelle. C’est, au fond, préserver un espace intérieur qui n’est pas entièrement capté par ce que l’on fait.
Et c’est là que la question de la liberté devient profondément personnelle. Car il ne s’agit plus seulement de savoir si l’autre est libre dans la relation. Il s’agit de savoir si moi, je le suis aussi. Suis-je libre de ne pas être à la hauteur de ce que l’on projette ? Suis-je libre de ne pas répondre à toutes les attentes ? Suis-je libre de ne pas incarner parfaitement une fonction comme on attend qu’elle le soit ? Suis-je libre de rester simplement un être humain en relation avec un autre être humain ? Cette liberté-là est exigeante, parce qu’elle suppose de renoncer à des bénéfices très concrets : la reconnaissance, la place, la légitimité que donne un rôle bien tenu.
Mais elle ouvre autre chose. Elle permet de ne pas se perdre dans ce que l’on représente. Elle permet de rester vivant dans la relation. C’est là que tout se joue : dans la capacité à habiter une fonction sans jamais s’y enfermer.