
Je délaisse mon journal de bord ces jours. Mais ce n’est pas seulement parce que Carême arrive à son terme.
Et pour cause. Le vide laissé par le Carême a ouvert un espace plus vaste, plus respirable, dans lequel l’écriture a retrouvé sa juste place. Comme une présence qui revient d’elle-même, quand le terrain devient à nouveau habitable.
Il y a beaucoup de choses que j’aime. Et ces choses ne supportent plus d’être entassées. Elles demandent de la place, une certaine qualité de vie, de silence autour d’elles, pour apparaître telles qu’elles sont.
Je le vois maintenant avec netteté : ce qui m’empêchait d’entrer pleinement dans certains lieux intérieurs relevait d’un trop-plein. Trop de sollicitations, trop de pensées enchevêtrées, trop de micro attentions dispersées dans tous les sens. Une agitation constante, qui finissait par recouvrir ce qui, en moi, cherchait simplement à se dire.
Ce que je ne comprends pas, c’est la manière dont ces choses-là, qui créent pourtant un équilibre intérieur, se laissent botter en touche puis remplacer par les compulsions.
Plusieurs facteurs.
D’abord, la pression du résultat. Les pensées ont cessé de se précipiter les unes sur les autres. Elles se sont espacées, éclaircies. Et dans cet intervalle, une autre forme d’attention est apparue. Moins nerveuse, moins tendue vers un résultat. Une attention qui accueille au lieu de chercher. Alors l’écriture change. Elle ne sert plus à contenir un flux, à organiser un débordement ou à apaiser quelque chose. Elle devient un geste d’accord avec ce qui est déjà là. Une manière de laisser émerger ce qui, jusque-là, restait recouvert par le bruit.
Ensuite vient ce besoin d’exister à travers les réseaux sociaux notamment. Mais ne les fréquentant plus, ce besoin disparait. Et les espaces créatifs que j’investis, principalement via des blogs, ne souffrent plus d’aucune pression. Pas besoin de mise en avant, d’un certain nombre de vues ou de likes ni de reconnaissance (ah, la reconnaissance…) quelconque. Ils vivent et respirent par eux-mêmes, et c’est déjà bien suffisant.
La monétisation, finalement. Je réalise que j’étais imprégné par l’idée que tout ce que je crée devait produire quelque chose. Cette logique m’a toujours été étrangère. Déjà à l’époque où nous avons sorti Cosmogénèse avec Davide, plusieurs voix nous poussaient à en faire un produit, à capitaliser dessus. Et le fait d’être qualifié de “créateur de contenu” s’inscrit clairement dans ce même cadre. Aujourd’hui, quelque chose s’en détache.
Ce que je crée existe, et cela suffit largement. Dépouiller tout cela d’une attente de résultat, d’une attente de reconnaissance et de l’idée d’en faire un produit le rend d’autant plus légitime à mes yeux.
Cela fait du bien. Je respire mieux, et plus large. Et je le ressens à tous les niveaux. Je redécouvre le geste esthétique, qui n’a pas besoin de justification.