
Il y a cette patiente, que pour des questions de confidentialité nous appellerons Lucia. J’ai rencontré Lucia il y a trois ans et demi lorsque j’ai commencé à travailler en gériatrie.
Lucia est en pleine forme. Elle a 92 ans, une ouïe, une vue et une mémoire parfaite. Lorsque je me suis approché d’elle la première fois, je sortais d’une relation amoureuse avec une femme espagnole. Quand Lucia a commencé à me parler, j’ai immédiatement reconnu son accent : elle vient d’un village au bord de la mer près de Barcelone. Elle est arrivée en Suisse dans les années 40 après la guerre et a rencontré son mari ici. De cette union sont nés trois enfants. Et c’est toute fière qu’elle m’annonce qu’elle est sept fois arrière-grand-mère. Mais, très rapidement, la fierté fait place à un visage fermé et un silence. Avec Lucia, c’est souvent l’ascenseur émotionnel. Après quelques secondes de torpeur, elle reprend la parole et me parle de sa jeunesse en Espagne. L’odeur d’iode du bord de mer qu’elle sent encore dans ses narines lorsqu’elle pense à son village. Elle me parle des pêcheurs qui reviennent après deux jours de pêche, le bateau rempli de poissons. Et, elle me raconte comment tout le village se réunissait à leur retour pour apprêter les poissons, les fêtes et les bals pendant la belle saison à chaque retour de pêche. Lucia me parle d’un temps où l’on ne pourchassait pas le temps et où l’on prenait le temps de vivre. Où l’on faisait ce qu’il y avait à faire, ni plus, ni moins, sans courir après la reconnaissance. Où lorsque le travail à faire était fait, l’on prenait le temps d’être ensemble, de vivre et de manger ensemble. C’est peut-être une vision romantique des choses, mais ça me plait.
Ce que dit Lucia ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Car tout ce dont elle parle, c’est tout ce dont j’ai toujours rêvé : une vie tranquille, où l’on fait ce que l’on a à faire et où l’on prend ses responsabilités, ni plus ni moins. Où l’on prend le temps de vivre sans se perdre dans des conjectures inutiles sur l’avenir, sans devoir slalomer entre les injonctions morales de son temps pour paraître comme il faut. Une vie où l’on prend le temps de cuisiner, d’être ensemble, de se confier les uns aux autres. Une vie où l’on prend le temps de vivre, plutôt que de courir après des ersatz de vie. Où l’on vit au lieu de faire des projets de vie. Une vie où Lucia a paru ce qu’elle était réellement.
Toute sa vie, Lucia a transmis cette philosophie de vie, cet art de vivre à ses enfants. Elle a cuisiné avec eux, s’est occupée des animaux avec eux, leur a enseigné à s’attacher aux autres et à ne pas courir après le vent ni après des ersatz de reconnaissance. Oui, mais ses enfants sont d’une autre époque qu’elle, comme je suis d’une autre époque que celle de mes parents et comme mes enfants sont d’une autre époque que la mienne, en ce sens qu’elle n’avait pas prise sur l’avenir que sa descendance choisirait. Elle finit par me dire : « le fait que je sois seule aujourd’hui me fait penser que je n’ai pas pu transmettre ce que je voulais à mes enfants. Je ne les ai pas éduqués pour qu’ils s’occupent de moi, mais je pensais que les liens familiaux étaient des valeurs fortes que je leur avais transmises. Je ne les ai pas vu depuis plus de trois semaines ». Lucia se sent terriblement seule, encore plus depuis la période COVID. Non seulement la solitude l’étreint, mais en plus, elle me confie avoir le sentiment d’avoir échoué dans la transmission à ses enfants. « Ma mère m’a transmis des choses et des valeurs, que sa mère lui avait transmise et d’autres auparavant, et j’ai le sentiment d’avoir échoué à mon tour dans la ligne de transmission. » Je découvre Lucia heureuse, triste et nostalgique tout à la fois.
À notre deuxième rendez-vous, je m’approche d’elle, et je la salue. Lucia me sourit. Elle me dit qu’elle est ravie de me voir. Pourtant, sous son sourire j’ai l’impression que point de la tristesse. Je lui demande si elle va bien. Elle me répond avec une larme à l’œil que ses enfants ne sont toujours pas revenus la voir. Que ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants lui manquent. Pendant de longues minutes, elle s’exprime et est très au clair sur ses ressentis. Puis vient la question fatidique qui orientera la nature de nos relations à venir : « Et vous Jérôme, comment allez-vous ? ». J’ignore pourquoi j’ai eu cette réponse. « Je vais bien, merci. Je dois vous avouer que la dernière fois, vous m’aviez parlé de sardines grillées à l’huile, et j’ai essayé d’en faire à la maison du coup. C’était très bon, même si je ne maitrise absolument pas la cuisson du poisson. » C’est là que le visage de Lucia s’est fendu d’un sourire dépourvu de toute tristesse, comme si quelque chose l’avait atteint. Comme si mes mots l’avaient touché, à mon corps défendant. Je pensais dire une banalité pourtant anodine. Je pensais que ma réponse ne servirait qu’à meubler. Elle me demande : « vous les avez fait mariner ? Quelles herbes avez-vous utilisées ? J’espère que vous n’avez pas fait comme ces ménagères qui mettent ces beaux poissons en papillote. Quelle horreur les papillotes. Et l’huile, vous avez pris de l’huile d’olive ? »
J’ai expliqué à Lucia comment j’ai cuisiné mes filets de sardines. Elle a souri et s’est fendu d’un « ça semble bon. Essayez avec les herbes de votre jardin et pas avec celles des recettes des livres que vous trouvez déshydratées en grande surface, ce sera bien meilleur. » Depuis cet instant, Lucia aime me transmettre des recettes. Les sardines grillées de son enfance, mais aussi des plats en cocotte, des apéritifs à l’huile, de la poitrine de porc au chorizo, etc… .
Lucia se sent toujours seule sans sa famille. Mais, au milieu de sa solitude et de sa tristesse, elle peut à son niveau transmettre ce qu’elle a à transmettre. Le chanceux dans l’histoire, c’est moi. Parce qu’au-delà des bonnes recettes qu’elle me transmet, c’est tout un art de vivre et une sagesse dont je profite. Alors, merci Lucia.
[…] me voyait passer dans l’EMS, boire le café avec Diane ou parler de cuisine avec Lucia. D’ailleurs, entre elle et Diane, l’ambiance était un peu conflictuelle. Elles […]
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