Chroniques d’un désaffilié : une autorité

Cette histoire est peut-être celle qui m’a le plus marqué et choqué dans mon expérience évangélique. Elle a eu un impact considérable sur le processus de désaffiliation que j’ai enclenché peu après. En un sens, je pourrais dire qu’elle m’a ouvert les yeux. Choqué, je l’ai été parce que j’ai pris conscience que cet évènement était représentatif d’un système, lui-même issu de croyances, qu’il est dur de combattre (si tant est qu’il faille le combattre). Cela m’a choqué parce que, bien qu’à divers degrés, cette problématique me semble généralisée dans les églises évangéliques.  C’est la question de l’autorité dont j’aimerais vous parler ici. Cette question a aussi été au cœur de mes questionnements lors de ma formation à l’école d’officier de l’Armée du Salut.

C’était en 2011. En automne. La date est précise, car j’ai gardé des traces écrites de cet évènement, ainsi que des échanges de courriels y relatifs. J’étais alors membre de l’Armée du Salut et je fréquentais conjointement une petite église de la région. Ma vision d’alors était inclusive : je voulais être actif pour les jeunes de la région, et non pour les jeunes d’une église en particulier. Comme à l’époque, la jeunesse dans chacune de ces communautés était faible en nombre, j’avais comme motivation de réunir les jeunes de ces deux églises en un seul groupe, qui transcenderait les querelles de clocher. Cela avait du sens en termes de dynamique villageoise. Naïf que j’étais.

Du côté de l’Armée du Salut, si certains sons de cloche étaient favorables, on m’a tout de même demandé de rester ancré dans une vision « salutiste » de la jeunesse (j’avoue… j’ignore ce que cela veut dire encore aujourd’hui). La corporation et la centralisation étaient plus importantes que la régionalisation et le contexte local. Bon, c’est un choix. Un choix de clocher, mais un choix. Un parti pris institutionnel contre lequel je ne pouvais rien objecter, même si je désapprouvais. En revanche, de l’autre côté, une petite communauté de la Fédération romande des églises évangéliques (FREE), la réponse fut la même, mais sous-tendue par une toute autre raison : il fallait obéir à l’autorité.

Avant de raconter cette histoire, il faut aussi remettre les choses dans un contexte et dire que je ne suis pas tout blanc. J’étais plus jeune, et à la relecture de plusieurs courriels de l’époque, je dois bien l’avouer, j’étais bien plus impulsif et dispersé qu’aujourd’hui. La hardiesse et la naïveté de la jeunesse dans un milieu qui, même s’il se disait ouvert, était (et est toujours) sclérosé à bien des égards. Ainsi, tout blanc dans les relations, je n’étais pas. Il ne s’agit pas de dépeindre un monde dans lequel il y avait un Jérôme idéal et les méchants évangéliques. Non. Mais, ce que je décris ici est néanmoins à mon sens une idéologie malsaine, obscurantiste et oppressive.

Tout se passe alors que je viens d’être nommé coresponsable du groupe de jeunes de cette petite église de la région, qui n’était donc pas l’Armée du Salut. Coresponsable, car nous étions deux. Cette église était et est toujours une petite communauté où quelques familles vivent tranquillement leur foi. Quelque temps avant que cette histoire n’ait lieu, un pasteur fut engagé. En effet, la communauté s’auto-gérait, et il a semblé bon à certains d’engager un pasteur pour diriger l’église. Celui-ci est arrivé avec une vision claire, des projets concrets, et une vision de l’autorité que je n’avais jamais côtoyée d’aussi près. Le pasteur a réorganisé l’église avec des secteurs, des responsables de secteurs, des responsables d’activités (dont moi pour le groupe de jeunes), pour rationaliser les choses et les rendre « plus fluides », plus organisées, plus claires. Mon regard a posteriori est que c’était pour mieux contrôler les choses et les personnes. Cette réorganisation a entraîné la nomination d’un conseil d’anciens. Anciens choisis par le pasteur et soumis au vote de l’assemblée. Deux couples furent nommés en plus du couple pastoral. Déjà, première alerte pour moi à l’époque : le pasteur est un serviteur, et non un dirigeant. Il est « mis à part » pour être au service de la communauté, et n’a pas vocation à asseoir une autorité sur celle-ci. Or le conseil d’ancien nous était présenté comme le groupe de personnes éclairées qui montreraient la voie aux autres, et un tiers de ce conseil était donc formé du couple pastoral, ce qui me dérangeait : c’est à la communauté que revenait le devoir de choisir une ligne, et non à un couple d’élus d’en imprimer les contours. Il faut y voir ce que j’appelle, et me semble exister dans beaucoup de communautés évangéliques, le syndrome de l’homme providentiel.

Le conseil était installé, les responsables de secteurs avaient choisi des responsables d’activités et avaient délégué les tâches, et venait le moment pour nous de faire un retour vers le haut. Lorsque est venu le moment d’arrêter le programme du groupe de jeunes pour le semestre en cours, nous l’avons donc naturellement présenté au pasteur. Plus pour l’en informer que pour lui demander une permission quelconque. En effet, je jugeais (peut-être un peu naïvement) que je connaissais ma région, et que, étant intégré dans les communautés de la région depuis quelques années, j’étais légitime pour proposer un programme qui collait aux aspirations des jeunes, que je connaissais tous depuis quelques années par ailleurs. Le pasteur a regardé le programme et m’a expliqué que les trois quarts des activités imaginées ne jouaient pas, sans plus en évoquer les raisons. À vrai dire, il est resté assez flou. Ça ne lui correspondait pas et voilà. J’ai voulu discuter le bout de gras, estimant que ses arguments n’étaient pas fondés. Mais non. J’ignore comment nous en sommes arrivés là, mais au bout d’un certain temps, et de quelques manifestations un peu véhémentes de ma part, j’ai eu un coup de fil avec la femme du pasteur, qui m’a dit cette phrase que je n’oublierai jamais, et qui fut une phrase charnière dans mon lien à l’évangélisme : « le conseil et les pasteurs ont une vision pour cette église, et tu as été mandaté pour suivre cette vision-là. Maintenant, nous te demandons d’aller dans le sens de nos consignes. Nous avons l’autorité spirituelle. Si, d’aventure, cela devait occasionner des problèmes, le jour du jugement (comprendre le jugement dernier, le jour où devant Jésus, je serais jugé pour savoir si j’irais en enfer ou au paradis), tu n’auras aucune charge retenue contre toi, et nous les assumerons.« 

Je passe outre, comme j’ai dit, ma naïveté, mon impulsivité et mon âpreté à défendre mon opinion contre cette assertion que je trouve dangereuse et scandaleuse à bien des égards. Car si je la paraphrase, elle ne dit rien d’autre en substance que : « obéis, soumets-toi et soit déchargé de toutes responsabilités. » D’ailleurs, ma mauvaise gestion des émotions et mon impulsivité ont conduit à ce que j’ai à dire, ne sois pas entendu. En effet, lorsque j’ai rencontré le conseil d’anciens pour lui faire part de mon désaccord, il m’a plutôt enjoint à me faire suivre par un thérapeute, et de préférence chrétien (!). À la fin de l’entrevue, ils m’ont même donné un flyer et conseillé un thérapeute, comble du culot. Le fait de s’arrêter sur la forme les arrangeait bien pour ne pas discuter du fond. Malgré tout, je crois que l’on peut voir dans la proposition de déchargement des responsabilités et d’obéissance le germe d’une idéologie extrêmement mortifère, voire despotique, obscurantiste et dangereuse.

Ce pasteur avait balisé le terrain en prêchant un dimanche matin. Il nous avait expliqué, en nous parlant de son parcours, qu’il avait appris à se soumettre à l’autorité. Qu’il était allé dans une école biblique, et que dans celle-ci, il avait eu des désaccords de fond avec certains aspects du fonctionnement de l’école. Il prit l’exemple du roi David, qui, avant d’être roi, lorsqu’il avait eu l’occasion de tuer le roi en place, s’en était abstenu, car il ne voulait pas toucher à l’autorité. (cf. 1 Samuel 24) La conclusion qu’il en tire des années après : s’être soumis et avoir obéi à l’autorité pendant ses études, fait qu’aujourd’hui Dieu lui a donné l’autorité pour exercer un ministère. Il nous expliquait qu’il fallait se soumettre et obéir, si l’on voulait ensuite avoir des responsabilités plus grandes. Il alla même plus loin en nous rappelant que David était un homme selon le cœur de Dieu. Qu’être un homme selon le cœur de Dieu, c’était donc se soumettre à l’autorité en place. Traduction : je suis un homme selon le cœur de Dieu. Je jouis ainsi d’une autorité pastorale à laquelle il faut se soumettre si l’on veut être aussi un homme selon le cœur de Dieu (cf. 1 Samuel 13, 14 et Actes 13, 22). Cette idée, je l’avais entendu une fois auparavant dans une église évangélique apostolique, la plus grande du canton (qui réunissait à l’époque 300 à 400 personnes chaque dimanche) où le pasteur expliquait à l’assemblée que Dieu avait délégué une autorité à certaines personnes. Que ces personnes étaient les anciens et les pasteurs, et qu’il fallait leur obéir et se soumettre. J’ai aussi perçu cette idée là lorsque je faisais ma formation à l’Armée du Salut dans la considération de l’autorité de l’officier.

Après mon désaccord avec le conseil des anciens, j’ai décidé de quitter mes responsabilités (dont on m’aurait de toute façon congédiée), mais j’avais décidé de le faire dans le silence. J’ai aussi quitté l’église, sans prévenir les gens. Ils avaient réussi, malgré l’idée de fond que je défendais, à me faire douter de mon action à cause de la forme que j’avais donnée. Ainsi, à cause/grâce à eux, j’ai décidé de me retirer de mes responsabilités et de cette église de manière silencieuse. Il n’était pas question d’aller prendre à partie les autres membres pour former des coalitions. Non seulement je n’avais pas de temps à perdre avec ça, je ne voulais pas me battre dans le vide. Mais, bien plus, ils ont réussi à me faire douter du fond en attaquant la forme, et je me suis dit que dans le doute, il valait mieux ne pas faire de vagues. Si j’avais tort, j’avais meilleur temps de me remettre en question.

Quelque temps plus tard, l’église a périclité. Les pasteurs se sont mis à dos une grande partie de la communauté. Ils ne le savaient pas, mais ils s’étaient déjà mis beaucoup de monde à dos avant toute cette histoire. Ils étaient loin de faire l’unanimité. Le conseil des anciens est aussi parti. Une réunion a même été organisée avec les responsables de la fédération d’église pour essayer de tirer les choses au clair. Celle-ci fut remplie de bons sentiments et de politiquement correct : « on souhaite aux pasteurs qui s’en vont le meilleur pour la suite… » Et, les anciens de dire qu’ils « souhaitaient le meilleur à cette église pour la suite ». Pour avoir entendu des vues des deux côtés, j’avoue ne pas y avoir cru un seul instant. C’était de la pommade. Le couple pastoral et les deux couples d’anciens s’en sont allés. Nous apprenions par la suite qu’ils avaient fondé leur propre église « concept », avec d’autres couples d’anciens d’une autre église, qui avait aussi périclité après le passage de ce même couple pastoral… À certains égards, partir sans faire de vagues m’a donc donné raison.

Ce qui me donne le plus de regrets aujourd’hui n’est pas la manière dont les choses se sont passées. Avec les moyens que j’avais à l’époque, je n’aurais de toute façon pas pu mettre les formes. En revanche, avoir laissé une brèche s’ouvrir en moi et avoir fini par douter du fond de mon propos est quelque chose qui, a posteriori, a pris du temps à cicatriser. Le fait d’avoir laissé le champ libre à une théologie mortifère et une vision de l’autorité absolument répugnante à mes yeux, j’ai mis du temps à me le pardonner. Ce fut également un bon apprentissage du fait que peu importe le fond du propos, si la forme n’y est pas, alors c’est peine perdue.

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