
C’est une thématique qui me concerne directement, tant j’y ai été confronté dans le cadre de mon parcours évangélique. Mais, c’est aussi une question que j’aborde souvent dans le cadre de l’accompagnement de patients en gériatrie et en psychiatrie. Cette notion est directement liée ici à la question de l’autorité.
Dans son numéro 79 de septembre 2024, le journal « Réformés » propose une réflexion autour de la question des abus en église, et revient sur la décision du synode de l’Église évangélique réformée suisse (EERS) qui a rejeté la proposition d’enquête en lien avec cette question. La proposition de l’EERS concernait une grande enquête sociologique sur les abus. Cette enquête, budgétée à 1,6 million de francs, devait être menée auprès de 20’000 personnes représentatives de la population suisse. Elle visait à détecter des cas d’abus non seulement au sein des Églises réformées, mais également dans l’ensemble de la société. Le Synode, réuni à Neuchâtel, a décidé de ne pas aller de l’avant avec cette enquête, préférant que la Confédération prenne en charge une telle étude. Le budget colossal d’une telle enquête, ainsi que la durée et le fait qu’elle ne laisse que peu de place aux victimes, furent parmi les arguments avancés.
L’abus spirituel en Église (car il peut avoir lieu ailleurs) a lieu à partir du moment où une personne en posture d’influence (pasteur, diacre, prédicateur, aumônier, conseiller, etc.) dit à une autre personne ce qu’elle devrait faire et/ou penser, et qu’elle appuie son assertion sur sa position d’influence ou son autorité et/ou sur l’autorité prétendue de la Bible. Il y a aussi abus au sens plus large dès le moment où l’on instrumentalise les affects et les croyances d’une personne pour obtenir des faveurs de sa part. Ces faveurs peuvent être pécuniaires, sexuelles, etc. Cette question de l’autorité est thématisée dans les milieux réformés ainsi qu’évangéliques. Dans la théologie réformée, si on exclut l’histoire et la tendance passée du pasteur à détenir un pouvoir, le pasteur est un croyant comme les autres, chez qui on reconnait un ministère particulier. Il ne jouit pas d’une autorité particulière. Mais, et pour citer le dossier du dernier numéro du journal « réformés », si l’on n’apprend pas qu’il est détenteur de l’autorité, on lui apprend à la saisir : « Cette question est abordée sous deux biais. Il y a une semaine où les stagiaires travaillent avec des chevaux : l’équicoaching permet de développer l’idée que si une personne détentrice d’une autorité ne l’assume pas, d’autres prendront le pouvoir. Et puis, au moment de travailler sur les actes ecclésiastiques, les futurs ministres sont appelés à reconnaître qu’il s’agit là d’une forme de pouvoir » Ainsi, on apprend que théologiquement l’on est un croyant comme un autre, mais qu’il faut prendre une autorité, non pas pour la détenir, mais pour empêcher d’autres de la prendre.
Du côté évangélique, le pasteur et le conseil d’église sont détenteurs d’une autorité spirituelle. C’est ancré et assumé. Je vous renvoie à ce billet pour en avoir un exemple qui tourne à l’abus. Pour donner un autre exemple, lorsqu’on nous formait à la prédication, on nous expliquait que tenir une Bible en parlant était un moyen simple d’asseoir une certaine autorité sur l’assemblée et d’ancrer son discours. Chez les protestants de manière générale, il y a donc un problème structurel avec la question de l’autorité et par extension des abus en Église.
À problèmes structurels, réponses structurelles
Le problème, c’est que les solution proposées ne se situe pas sur le même niveau. En effet, les réformés érigent la formation comme rempart. Via l’équicoaching donc, mais également des nouvelles formations proposées par l’Office protestant de la formation visant à « repérer, faire preuve de discernement et agir face aux faits de violences. » Du côté évangélique, en 2022, le Réseau évangélique suisse (RES) a mis en place une charte contre les comportements transgressifs. On voit qu’il y a de bonnes intentions partout. Mais, en l’occurrence, je pense que l’on essaie de mettre du vin nouveau dans de veilles outres. Ni la formation, ni la signature de chartes ne change un état de fait clair : pour les personnes, que les églises le prêchent ou non, le pasteur est détenteur de l’autorité, et ils s’y soumettent, ouvrant ainsi la brèche aux abus. On prévient donc, mais on ne va pas à la racine du problème.
En effet, les problèmes liés notamment à l’autorité sont clairement structurels et ne concernent pas simplement quelques individus. À des problèmes structurels, il faut des réponses structurelles. Tout d’abord, la théologie pratique doit évoluer et s’adapter aux réalités contemporaines. Je doute qu’il soit cohérent, par exemple, de continuer à considérer qu’un pasteur est détenteur d’une autorité et de l’enseigner pour ensuite vouloir endiguer la problématique des abus. Cette cohérence entre la théologie et la pratique va aussi dans l’autre sens : j’ai le sentiment que prendre une autorité sous prétexte que si on ne la prend pas, quelqu’un d’autre la prendra, c’est refuser un état de fait qui ne nous convient finalement pas. Il y a une incohérence, une dissonance entre ce que l’on édicte et ce que l’on décide de faire sur le terrain.
Finalement, la seule réponse qui me semble valable dans un climat comme le nôtre est celle d’une réforme complète. Je m’explique en faisant un détour par les institutions démocratiques françaises. Celles-ci ont évoluées de 1792 à nos jours en passant par diverses refontes, pour aboutir aujourd’hui à la cinquième république en vigueur depuis la fin des années 50. Or, cette cinquième république devient gentiment obsolète et ne correspond plus à la réalité : les institutions, censées servir les intérêts de tous les français, ont sombré dans un modèle qui privilégie une frange de la population, pourtant minoritaire. Ce qui est censé être une démocratie s’est transformée schématiquement en un pouvoir des riches au service des riches. En cause, l’évolution des mentalités, mais également du monde : les institutions ne sont plus compatibles avec un état néo-libéral, des médias privatisés et un réseau mondial connecté comme celui que nous connaissons, etc. La réponse à cet essoufflement n’est pas, comme le proposent les politiques, des réformes ponctuelles, mais un changement structurel de fond qui tiendra compte de notre situation contemporaine. En d’autres termes, émerge dans la bouche de plus en plus de monde qu’il faudrait envisager le passage à une sixième et nouvelle république, via une refonte des institutions et la rédaction d’une nouvelle constitution.
Je pense que la solution se situe au même niveau pour les institutions chrétiennes protestantes. Trop occupées à vouloir être pertinentes dans le monde, elles en ont oublié le « semper reformanda » des réformateurs. Depuis le 16ᵉ siècle, elles continuent à végéter dans les mêmes principes de fonds formels, théologiques et structurels. Pour les réformés, il faudrait une fois pour toute faire table rase et revoir de fond en comble la théologie et la structure et arrêter de se contenter de changements internes mineurs. Ou alors, mourir et renaître sous une autre forme. Du côté évangélique, j’ai le sentiment qu’il y a une tiédeur à abandonner : on ne peut plus, compte tenu de l’état du monde, la quantité d’abus qui y ont lieu et l’évolution des savoirs, prétendre qu’une lecture littérale des textes est possible, et considérer que les responsables sont détenteurs d’une autorité pour ne rester que sur cet aspect. La tiédeur dont je parle est celle de vouloir jouer sur deux tableaux : considérer qu’une lecture littérale est possible tout en formant des théologiens qui seraient des érudits, et donc qui étudieraient les textes par un prisme plus critique, qui exclut de fait la lecture littérale. Il y a pour moi une ambivalence qui ne tient pas.
Changements de type 1 et 2
Dans le livre « Changements, paradoxes et psychothérapie », Paul Watzlawick s’accroche à l’idée que les comportements humains et les problèmes psychologiques doivent être compris dans le cadre des interactions au sein d’un groupe, comme la famille par exemple. Watzlawick a utilisé cette approche pour développer des techniques de thérapie familiale et de couple, où les problèmes individuels sont vus comme des manifestations de dysfonctionnements dans les interactions du groupe. Il a ensuite expliqué comment les problèmes psychologiques peuvent persister à cause de confusions entre les niveaux de communication. Par exemple, un problème de communication peut être maintenu par des tentatives de résolution qui se situent au même niveau logique que le problème lui-même, ce qui nécessite un changement de niveau pour une véritable résolution. Il donne comme exemple la méthode et la méthodologie, qui paraissent être des concepts similaires, mais qui ne se situent absolument pas au même niveau : une discussion ou l’un des interlocuteurs parlerait de la méthode et l’autre de méthodologie, serait vouée à l’échec dans la résolution d’un problème.
En cela, il décrit deux types de changement. Le changement de type 1, qui consiste à des modifications mineures, mais qui sont sans impact sur le cadre général et la structure, qui est un changement plutôt interne. Le changement de type 2, qui est une modification profonde non pas de l’un ou l’autre paradigme, mais du cadre de référence global : un changement structurel et que l’on peut qualifier d’externe. Je crois saisir que les changements de type 2 sont surtout utiles lorsqu’il est question, dans les rapports humains, de modifier la structure dans le but d’opérer un changement lorsque l’on est dans une impasse ; là où le type 1 ne modifie rien à la nature des transactions, voire ne fait qu’aggraver les choses en confortant la permanence. D’où cette phrase : « plus les choses changent, plus elles restent pareilles« .
J’ai l’impression que les inputs que proposent les Églises sont des changements de type 1, des modifications mineures à l’intérieur de la structure, pas mauvaises en soi, mais qui n’apporteront pas de changement durable s’il n’y a pas un changement structurel, de type 2. Ces initiatives ne résolvent rien, car à la question « pourquoi cette situation non voulue persiste-t-elle ? », la réponse n’est pas que les personnes ne sont pas formées à reconnaître les abus quelle que soit leur nature, mais qu’il y a un problème de structure. Elles ne résolvent rien, car à la question « que faut-il pour changer », la réponse n’est pas de former les personnes ou de signer des chartes. Pour illustrer mon propos avec un autre exemple, on forme les personnes et on les sensibilise au climat, et on signe des chartes et des accords internationaux dans des grandes conférences pour le climat. Pourtant, le problème climatique persiste, parce qu’il est structurel. On opère des changements de type 1 qui eux-mêmes n’opèrent pas de changements de fonds sur la dynamique globale.
Comme je l’ai dit, un changement de type 2 passera par un changement qui se situe à un niveau au-dessus, au niveau structurel. La structure de l’Église tient, il me semble, à deux piliers principaux : sa théologie et son organisation, la seconde puisant souvent dans la première. Ainsi, et pour rendre les mesures déjà engagées efficaces, c’est à ce niveau-là qu’il faut agir.
Enfin, j’ai parlé de l’autorité et de l’influence car c’est l’angle par lequel le journal « réformés » aborde le problème dans son dossier. Mais il y a encore bien d’autres aspects à creuser au niveau de la structure en lien avec les abus.
Sources et pour aller plus loin :
- Réformés n.79, Abus sexuels, abus de pouvoir, abus spirituels. Prise de conscience des réformés, septembre 2024 : https://www.xn--rforms-bvae.ch/sites/default/files/data/documents/journal-reformes/079%20Septembre%202024/Ref%2024-07%20RE1-postprod.pdf
- Paul Watzlavick, John Weakland, Richard Fisch, Changements – paradoxes et psychothérapie, Editions du seuil, 1975.