
Il y a ce patient, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Luc. Je l’ai rencontré dans le cadre d’un groupe de parole que j’animais. Luc y est venu avec sa femme qui réside dans le même EMS. Depuis, une amitié s’est créée entre nous.
Lui en fauteuil roulant, sa femme en déambulateur, ils venaient au groupe de parole pour la première fois. Elle, ancienne assistante de paroisse. Lui, ancien président d’un conseil de paroisse, ils sont versés dans une foi religieuse protestante. Après le groupe de parole, il s’approche de moi : « C’est bien, vous avez un discours qui n’est pas enfermé dans le giron religieux » qu’il me dit. Luc suit la tradition protestante, mais il n’y est en fait pas attaché outre mesure. C’est plus une pratique qui cadre sa vie, et qui lui permet de structurer sa spiritualité. Sa femme est plus circonspecte, et plus traditionnelle. Nous discutons quelques instants, puis je lui propose de passer en chambre pour faire plus ample connaissance la semaine suivante, ce qu’il accepte volontiers.
Les aléas du travail et les demandes de l’équipe feront que la semaine se transformera en trois semaines. Mais je finis tout de même par avoir un moment pour aller le rencontrer. Lorsque j’entre dans sa chambre, il m’accueille avec le sourire. Je ne retiens rien du contenu de cet entretien, si ce n’est un sentiment de tranquillité. L’homme a certes une foi et une expression de foi bien affirmées. Pour autant, la discussion sur la spiritualité n’y est effectivement pas circonscrite. Au fil des entretiens, une amitié sincère naîtra. Le tutoiement s’est d’ailleurs très vite installé.
Voici deux ans que je vais régulièrement visiter Luc. Depuis quelques mois maintenant, il a presque complètement arrêté de se nourrir, atteint d’un cancer avancé à presque 90 ans. Il a arrêté ses traitements. Pour autant, il est serein. Lorsque je lui demande comment il envisage le passage, il me dit : « tranquillement. J’ai la foi, alors j’espère. Mais au fond j’en sais rien de ce qu’il y aura. On verra bien. » Une fois, je suis arrivé dans sa chambre alors qu’il dormait. L’infirmière m’avait dit que je pouvais le réveiller en lui caressant le bras et en l’appelant. Ce que je fais. Il se réveille et me dit : « Eh bien, tu es toujours vivant ? » Voilà trois semaines que nous ne nous étions pas vus. Lorsque je suis dans sa chambre, j’ai toujours cette ambivalence entre la chaleur de la relation, et la froideur des symboles religieux : quand Luc est assoupi, les croix et les représentations dans l’obscurité de la chambre m’oppressent un peu. À l’inverse, lorsqu’il est éveillé et que je suis en lien, je ne les vois plus ni ne me sens oppressé.
Pendant cet entretien, il m’a parlé de lui de manière beaucoup plus intime. De son premier divorce et des détails de la séparation. Du lien qu’il entretient avec ses enfants, avec son frère. Mais également de la relation qu’il a eue avec sa femme, qu’il aime toujours d’un amour vrai et tendre. Elle réside dans le même EMS que lui, pour autant il ne la voit que peu : ils sont à deux étages différents. Puis, Luc vint sur un sujet qui lui tenait à cœur : « est-ce que tu serais d’accord de nous apporter la sainte cène à ma femme et à moi ? » La cène, c’est l’équivalent protestant de l’eucharistie catholique. C’est pour Luc un symbole de son union à Dieu et aux autres chrétiens par l’absorption du pain et du jus de raisin, symbolisant le corps et le sang de Jésus. À titre personnel, je ne suis pas du tout porté sur les rites et les symboles religieux. Mais si c’est important pour Luc, alors c’est important pour moi. J’accepte.
Je leur ai depuis apporté plusieurs fois la cène. La dernière fois, ils m’attendaient dans la chambre de Luc. Lui était alité, elle était en fauteuil. Avant de prendre la cène ensemble, Luc m’explique que sa femme a été changée de chambre. « Suite au décès d’une personne de cet étage, elle a pu descendre dans la chambre d’à côté. » Il est heureux et elle aussi. Nous partageons ce moment dans le calme et l’apaisement à l’image de Luc.
Alors que sa femme déprimait de voir son mari dépérir, elle nous quittât avant lui. Quelques jours après son décès, je suis allé dans la chambre de Luc. « Tu as appris que ma femme était décédée ? », qu’il me lance. Je secoue la tête et lui caresse le bras. « La vie, elle est parfois curieuse. C’est moi qui suis malade, c’est elle qui me veille. Finalement, c’est elle qui part en premier. » Il hausse les sourcils, prend une gorgée d’eau et me regarde longuement. Un de ses silences habités. Il ne s’étendra pas sur le décès de sa femme. Ayant appris à accepter le sien futur, il accepte. Et, selon ce que j’ai cru percevoir de ses croyances, il espère la retrouver de l’autre côté.
Aujourd’hui, Luc est toujours là. Mais il dort beaucoup. Les derniers entretiens que j’ai eus avec lui étaient plus passifs, puisque je suis resté veiller auprès de lui alors qu’il était assoupi. Je sais qu’il sera important pour lui que nous revivions une cène tous les deux avant son départ. Et, je mets un point d’honneur à lui offrir cela. Pour tous ces moments et ceux encore à venir, merci Luc !
[…] y a ce patient, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Luc. Vous vous souvenez de Luc ? Il m’avait demandé de lui apporter une cène dernièrement. J’avais organisé ça avec […]
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