
Il y a ce patient, que pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Luc. Vous vous souvenez de Luc ? Il m’avait demandé de lui apporter une cène dernièrement. J’avais organisé ça avec l’équipe, mais l’information ne lui a pas été transmise.
Lorsque je suis arrivé dans sa chambre, il était assoupi. Ce qui était assez étrange, car lorsque je lui apporte la cène, Luc est éveillé et préparé. J’essaie de le réveiller, mais il ne bouge pas un cil. Je décide donc de le veiller un moment, puis je m’en vais. Une semaine plus tard, quelques jours avant le week-end pascal, je retourne le voir. Il a les yeux ouverts : « Eh ben salut! » qu’il me lance d’emblée. Nous discutons un moment de tout et de rien. Luc me demande toujours comment vont mes enfants. Il me demande si tout se passe bien à l’école, avec leur maman. Il est attentionné.
Je lui explique que je suis passé plusieurs fois, mais qu’il dormait. « Ben faut me réveiller quand tu es là » qu’il me dit. Je lui demande si l’équipe l’a informé que je passerais pour la cène, il me répond par la négative. « Oh, tu sais, il suffit qu’il y en ait un qui se fasse dessus, quelqu’un doit aller le changer, et dans le feu de l’action, ils oublient parfois des trucs ». Il continue : « Mais disons, j’aimerais bien prendre la cène. Ça fait longtemps. » Je lui dis qu’il y a le week-end pascal qui approche, et que je peux venir vers lui à ce moment-là s’il le désire. « Oui, à Pâques, ça prend tout son sens. Je me réjouis. »
Je sais que Luc aime bien avoir un petit verre de vin. Habituellement, je prends du jus de raisin en EMS, car tous ne boivent pas de vin. Je lui demande s’il préfère le vin. « Ah ben, ça sera l’occasion de boire un verre de vin avec toi », qu’il me dit. Il m’explique qu’il boit un verre de vin pour le repas de midi et qu’il boit toujours deux centilitres de whisky à 16 h. Dans la discussion, je lui dis que je connais mal le whisky, mais que parfois, j’aime bien boire un verre avec un ami. Sa réponse fuse : « eh bien, on prend cette sainte cène, et plutôt que de boire un verre de vin, on boit un verre de whisky ». Je ne réponds pas immédiatement, le temps d’enregistrer sa réponse dans le processeur. Il enchaîne : « Ben oui. Tu viens pour la cène à 13 h 30 comme prévu. Ensuite, tu vas voir les autres patients que tu dois voir. À 16 h, tu reviens pour boire un whisky avec moi. » Voilà un programme qui me plait bien. Je vérifie auprès de mon responsable pour savoir si c’est OK. Il me répond qu’il n’y a aucun problème vu les circonstances : Luc est en fin de vie. Le cadre est donc beaucoup plus souple.
Je me rends comme convenu dans la chambre de Luc pour lui apporter la cène. À 13 h 30, j’entre dans sa chambre. Il est prêt et m’attend de pied ferme. Nous passons une trentaine de minutes ensemble, puis il m’envoie auprès d’autres patients et ponctue avec un « à tout à l’heure ». À la fin de mon service, je reviens dans sa chambre. Je ne lui ai pas dit, mais j’ai pris avec moi une bouteille de whisky que j’ai reçue d’un ami à mon dernier anniversaire (Julien, si tu me lis). J’ouvre mon sac et sors la bouteille. Il la regarde et me dit : « eh bien, je croyais que tu n’étais pas un buveur de whisky, et voilà que tu viens avec ta propre bouteille. Montre-moi ça. » Il scrute, nous verse un verre à chacun et sent le breuvage : « ouh, il est typé celui-là. Très fumé. » Nous avons partagé un verre de whisky et bien plus, un bon moment entre amis.
Luc me dit que la prochaine fois, cela sera à lui de me faire goûter le sien. Alors, nous goûterons le sien avec plaisir.