Du miracle – part. 2 : de l’efficacité de la prière dans le soin

La spiritualité comme ressource ou comme perturbation dans le parcours thérapeutique et son intégration dans la prise en soin sont les points centraux de mon action d’accompagnant spirituel. Et, la question de la guérison, du miracle, est une question qui revient souvent lorsque je converse avec des chrétiens protestants, surtout évangéliques. Pour y répondre très rapidement : je n’ai jamais constaté, en bientôt quinze ans de pratique dans le domaine de la santé, une guérison divine miraculeuse au sens du retrait de la pathologie ou de l’infirmité. Jamais, pas une fois. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir, à une époque, assisté à un grand nombre de soirées dites « miracles et guérisons ». En revanche, comme je l’ai écrit dans le billet précédent, j’ai constaté un grand nombre de ce que j’appelle personnellement des « miracles », au sens de l’ouverture intérieure qui se produit lorsqu’il y a chez la personne une acceptation du réel tel qu’il est. Au sens strict du terme, j’ai donc déjà côtoyé des guérisons profondes, mais qui n’étaient pas l’absence ou le retrait de la pathologie.

Alors, la question qu’on me pose souvent dans le cadre de mon mandat est celle de la prière. Est-ce que je prie avec les patients ? La réponse n’est pas affirmative, mais n’est pas négative non plus. Comme bien souvent, c’est du côté des nuances de gris qu’il faut chercher une réponse. Ce à quoi on me rétorque généralement que « prier ne peut pas faire de mal, c’est bien connu. D’ailleurs, plusieurs études montrent que prier peut faire du bien. » Est-ce la prière qui fait du bien, et qui donc miraculeusement agit sur le corps et l’âme du croyant ? Est-ce que cela ne peut vraiment pas faire de mal ? C’est ce que j’ai voulu vérifier.

Les effets de la prière

En 2006, Kevin Masters publie une étude concluant qu’il n’y a pas d’effet scientifiquement discernable pour la prière d’intercession à distance. En 2007, David Hodge propose une analyse de dix-sept études sur l’effet des prières de guérison, et démontre que les études ayant le plus de résultats positifs sont également celles ayant le plus de défauts méthodologiques. Les études vont même plus loin: en 2006, Herbert Benson met en évidence en cardiologie qu’en supprimant les tests en double aveugle, ce qui veut dire que les groupes pour qui l’on prie sont au courant que l’on prie pour eux, il n’y a aucun effet sur la convalescence et l’on constate une hausse des complications. Comme le dit le vidéaste hygiène mentale, on constate donc un effet nocebo plus que placebo.

Ainsi, la prière n’est pas, en soi, bonne pour la santé, puisque dans certains cas, sa présence péjore le tableau clinique. Mais en plus, l’affirmation que prier ne peut pas faire de mal se trouve mise à mal.
L’un des facteurs explicatifs est que certains patients se détourneraient des traitements médicaux standard, pourtant objectivement efficients, pour se consacrer à la prière, convaincu que celle-ci aurait un effet supérieur aux traitements en vertu de la croyance en un Dieu tout-puissant. Un autre aspect mis en avant est la perception qu’auraient certaines personnes de la prière : c’est une chose que l’on offre à ceux qui sont en fin de vie, ce qui aurait pour effet de péjorer leur état mental et par extension leur tableau clinique. Ceci du à une idée déformée de leur propre état de santé. En revanche, la prière, ainsi que d’autres pratiques comme la méditation, par exemple, peut permettre plusieurs choses dans certains cas : d’intérioriser et de conscientiser ce qui se passe, et lorsqu’elle est déclamée, de le verbaliser, de même que certaines émotions. La prière, lorsqu’elle est parole prononcée, exprimée, peut effectivement avoir un aspect thérapeutique. Non en ce qu’elle est prière, mais en ce qu’elle est parole.

La question des pratiques religieuses

Un autre aspect souvent brandi pour justifier la pertinence de la foi chrétienne en lien avec la santé est l’idée, certes bien démontrée, que les personnes qui auraient une pratique religieuse dans leur vieillesse vivraient plus longtemps. Mais ici aussi, ce n’est pas la foi ou l’action de Dieu qui doit être mise en avant, mais ce que cela mobilise chez la personne. En effet, cette longévité serait due à plusieurs facteurs. Le premier est une hygiène de vie liée à une morale religieuse, notamment en lien avec les questions de poids, de consommation d’alcool et de drogues, ainsi qu’une baisse des comportements sexuels à risque. Le deuxième est que la vie religieuse entraîne une vie sociale plus stimulante par les échanges qu’elle engendre dans les activités communautaires, ce qui tend à mobiliser les ressources cognitives, et donc à diminuer l’effet des démences. Enfin, il y a l’aspect symbolique de l’appartenance à une communauté.

On a ainsi démontré que les personnes âgées croyantes et pratiquantes développent moins d’Alzheimer. Mais ici aussi, ce n’est pas en vertu de leurs croyances ou grâce à la prière en soi. C’est parce que l’acte de prier stimule la réflexion et la cognition. La solitude, quant à elle, multiplie par deux le risque de développer la maladie d’Alzheimer. Ainsi, ce n’est pas tant parce que l’on rend un culte à Dieu que l’on réduit ce risque, mais parce que l’on est moins seul et que l’on a une activité sociale. Dans cette idée, un club de bridge ou un cours collectif de poterie serait donc aussi efficace qu’une communauté de foi.

Ce que me conduit à l’idée que toute pratique communautaire, qu’il s’agisse de prière, d’onction des malades, etc., n’est ni bonne, ni mauvaise en soi. Elle devient mauvaise en ce que l’on se trompe de cible sur la portée du rite. Ce n’est pas ce que le rite produit de manière magique qui est important, mais c’est la manière dont il réunit les personnes, en ce qu’il engage la communauté. La portée de la prière communautaire, ce n’est pas la prière, mais la communauté. Mettre l’accent sur la prière plus que sur la communauté, c’est confondre le moyen et le but. C’est la solidarité qui s’exprime, la perte de la solitude par la mise en commun de l’expression des affects et des espoirs de chacun, qui permet de faire corps et donne un sentiment d’unité et d’appartenance. C’est en ce qu’il permet d’ancrer un peu plus en chacun l’idée d’altérité et d’accueil de l’autre, de soutien mutuel.

Le biais du survivant

Voilà pour les études officielles. Mais qu’en est-il alors des témoignages de chrétiens, probablement de bonne foi, qui professent avoir constaté des guérisons par multitudes, notamment dans les séminaires de guérisons. Tout d’abord, posons un principe : ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve. Avant de pouvoir faire confiance à la cohorte de témoignages que l’on assène dans ces soirées, de tumeurs qui fondent, de membres qui repoussent et autres joyeusetés, il faudrait que ces guérisons soient attestées. Curieusement, aucune ne l’est.

Ensuite, il faut aussi mettre en avant qu’il y a un biais dans le narratif de ces témoignages que l’on nomme le biais du survivant. Le biais du survivant, c’est se convaincre qu’une chose est vraie (ici l’idée que la guérison divine est réelle, au sens du retrait de la pathologie ou de l’infirmité) en ne se focalisant que sur les témoignages positifs, occultant ce qui vient infirmer l’idée. Dit autrement, c’est se focaliser sur les survivants (d’où le nom du biais) et ne pas considérer les morts et les échecs. Ce biais est couramment utilisé dans toutes les pratiques non scientifiques pour convaincre le lecteur/l’auditeur que ce que l’on dit est bien réel. Nous avons tous entendu un fumeur nous dire que sa grand-mère fumait un paquet par jour et qu’elle a vécu jusqu’à 80 ans, mettant le doigt sur une exception non représentative de l’effet du tabac sur le corps pour justifier sa consommation, et oubliant sciemment les millions de morts qui contredisent sa croyance. Eh bien, c’est la même chose pour les guérisons : on pointe du doigt la seule personne qui a guéri, soi-disant miraculeusement grâce à la prière (ce qui serait encore à prouver) pour justifier que c’est efficace, occultant les dizaines d’autres qui ont reçu la prière, mais ne sont pas guéries pour autant, voire sont décédées des suites de l’absence de traitement. Aucune efficience n’est démontrée de cette manière.

Cette idée ne cherche pas tant à discréditer en soi l’acte de prier, mais à mettre en avant que la prière n’a pas, à mes yeux, pour but premier l’exaucement. Je vais même jusqu’à dire que prier dans le but d’un exaucement, c’est se tromper de cible et dénaturer ce qui me semble être le sens profond de la prière : la mise en commun des personnes et l’expression de leurs émotions.

Synthèse

Pour ma part, il n’y a pas de guérison divine du corps. Cela n’existe pas, et entretenir cet espoir pour des patients, ce n’est pas leur rendre service. Il y a tout au plus des guérisons inexpliquées qui se comptent sur les doigts d’une main chaque année en Suisse, qui concernent des individus qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement croyants. Ceux qui sont croyants attribuent cela à Dieu, les autres à la chance et disent qu’ils l’ont échappé belle. Tout est une question de l’interprétation que l’on fait de son vécu.
En revanche, la religion n’est ni bonne, ni mauvaise, ni bénéfique, ni maléfique en soi. Pareillement pour la prière, et c’est ma conclusion : elles sont ce que l’on fait d’elles. Ce n’est donc pas du côté de la religion ou de la prière qu’il faut chercher une réponse, ni du côté des croyances et de la véracité ou non de l’existence d’un Dieu et de sa prétendue action, mais du côté de la posture du patient dans son lien à la religion, la prière et/ou ses croyances. Dans le narratif qu’il met en œuvre lorsqu’il intègre sa spiritualité dans son parcours de vie. Une même croyance pourra faire du bien à un patient et être une perturbation pour un autre. Une même prière sera une ressource pour une personne et péjorera l’état d’une autre. L’enjeu pour la prise en compte de la spiritualité n’est donc pas au niveau de l’acte religieux en lui-même, mais dans ce qu’il provoque chez la personne. C’est donc de manière individualisée que doivent se penser ces questions, au cas par cas, et non de manière systématique. On se situe au niveau de l’altérité et du besoin réel et exprimé du patient. La prière n’étant pas quelque chose d’objectivement efficient, elle ne peut se distiller comme une méthode, mais doit faire partie des ressources de la personne.

Ainsi, et pour répondre à la question posée de savoir si je prie avec les patients, la réponse est que cela dépend. Cela dépend du patient, de sa demande, de son lien à la prière. Cela dépend de si je juge que la prière est, dans chaque contexte, une ressource ou une perturbation. Quand à moi, je suis accompagnant, et dans le processus d’accompagnement, ce que je crois où non m’importe peu. Ce qui m’importe, c’est que le parcours thérapeutique de la personne accompagnée se trouve si possible amélioré par la mobilisation de ses ressources spirituelles. Et si une parole partagée, même si au fond je n’y adhère pas, va dans le sens d’un mieux être pour l’autre, qui serais-je pour la lui refuser ? C’est la raison pour laquelle j’ai toujours sur moi un calepin avec les grandes prières chrétiennes, que je ne connais pas par cœur. Il m’arrive régulièrement de déclamer le « je vous salue Marie » avec une personne catholique, bien que ne croyant pas à l’idée que Marie entende ma prière. Parce que je décide de me centrer sur elle et sur son besoin.

Pasteur et athée, sur la prière d’intercession Klaas Hendrikse dit ceci : « Il en va de même s’agissant de ce qu’on appelle la prière « d’intercession » qui consiste à prier pour les autres. Sous sa forme traditionnelle, elle confine au rituel magique : on implore les dieux pour tenter de les décider, par exemple, à guérir un malade. Dieu est alors une sorte d’automate qui se met en marche lorsqu’on introduit une pièce de monnaie dedans. Dans sa variant contemporaine qui en fait une prière pour les victimes de maux dont l’homme est cause, tels que famine, misère et mortalité infantile, elle est souvent un compromis entre fausseté et moyen de se tranquilliser. Supprimer la prière d’intercession reviendrait à escamoter le bébé – autrement dit le besoin qu’a l’homme « d’adresser » ses sentiments – en jetant l’eau du bain. Ces sentiments se cherchent un destinataire. C’est pourquoi je m’efforce de mettre un nom sur lesdits sentiments (reconnaissance, sollicitude, impuissance…) sans chercher à les « adresser ». La plupart du temps c’est suffisant, parfois c’est même déjà trop. D’autres situations m’ont appris qu’il n’était pas nécessaire que ce besoin « d’adressage » soit satisfait. S’il se produit quelque chose de très grave – mort subite, grand chagrin – et qu’au désespoir, tel ou tel en vient à se demander : « Pourquoi ? Pourquoi, mon Dieu ? », même de moi, serviteur de « la parole divine », ils n’attendront pas de réponse. Il ne posent pas de question. Ils « adressent » leur cri de détresse de la même manière que celui qui appelle sa mère dans des situations où toute possibilité de voir cette dernière se manifester est exclue. » Ce n’est donc pas tant l’exaucement à une prière, ni même la prière en soi qui doit être recherché, mais le besoin de poser des mots, et que ceux-ci soient entendus. C’est dans l’altérité et le lien que réside ici le miracle.

Sources et pour aller plus loin

  • Klaas Hendrikse, Croire en un Dieu qui n’existe pas, Labor et Fides, 2007.

4 commentaires

Répondre à La liste des ingrédients – La raison et la foi Annuler la réponse.