Tiramisu

Lorsque je me rends à une fête, une rencontre, et qu’il y a un buffet, je réalise un tiramisu. Je suis bien embêté ensuite, car il n’est pas rare que l’on me demande la recette dudit tiramisu. Car oui, il semblerait que j’excelle dans cette préparation. Je suis embêté, parce que si je suis capable de lister les ingrédients, je suis bien incapable d’en lister les quantités. Œufs, mascarpone, sucre roux, sel, amaretto, biscuits (lorsque j’ai le temps, je les fais maison… et cela demanderait une deuxième recette en parallèle), café et cacao maigre sont les ingrédients du bonheur.

En mai dernier, après la fête d’anniversaire de ma nièce, qui est en fait la fille du frère de mon ex-femme, l’ami de la mère de mon ex-femme (vous suivez ?) m’a demandé la recette. Confus, je lui ai expliqué que je fonctionnais à la texture, au goût et non aux quantités. Il y a une proportion originelle que je respecte, qui est celle d’environ un œuf pour cent grammes de mascarpone. Pour le reste, tout est affaire de ressenti sur le moment.

La recette

D’abord, je casse mes œufs et je sépare les blancs des jaunes. La première opération consiste à blanchir les jaunes et à monter les blancs en neige. Pour ce faire, j’ajoute du sucre aux jaunes, je les bats et je goûte pour savoir si la quantité de sucre est bonne. J’ajuste en fonction de ce que je veux atteindre, puis je bats énergiquement jusqu’à l’obtention d’une consistance mousseuse. Pour les blancs, je sale puis je bats jusqu’à arriver à la consistance désirée. Je goûte et j’ajuste la quantité de sel. Même si je sais quand je suis à destination, j’ai toujours ce réflexe de me retourner le récipient sur la tête pour vérifier que mes blancs ne tombent pas. Évidemment, je bats avec un fouet à la main. En effet, à chaque fois que j’ai effectué cette opération à l’aide d’un ustensile électrique, la consistance m’échappait, alors qu’au fouet à main, je peux instantanément m’arrêter à la texture désirée.

Ensuite vient l’instant le plus critique, qui est celui où j’ajoute mon mascarpone à mes jaunes d’œufs mousseux. Progressivement, et au fouet, je mélange donc, jusqu’à l’obtention d’une masse à peine plus ferme que celle que j’aimerais avoir. Finalement, je la détends avec un peu d’amaretto. Je goute pour être sûr que le goût me convient et j’ajuste au besoin la quantité de sucre ou d’amaretto. À l’aide d’une maryse, j’y incorpore maintenant les blancs d’œufs montés en neige, délicatement. Je goûte toujours. L’appareil à tiramisu est prêt.

Avant de monter le tiramisu dans mon plat, je dois préparer le café. Je le fais à la cafetière. Une fois prêt, je le verse dans un récipient dans lequel je pourrais tremper les biscuits. Mais le breuvage n’est pas prêt : je dois adjoindre un peu d’amaretto pour donner plus de goût au café… quelle quantité ? Je ne sais pas. Je dois progressivement l’ajouter et goûter. Je trempe ensuite mes biscuits très légèrement, car je ne veux pas qu’ils détrempent et je les dispose au fond du plat, lui-même parsemé de cacao maigre qui pompera le surplus de liquide tout en donnant un bon goût à l’ensemble. Je recouvre mes biscuits avec ma masse, je parsème de cacao et je répète l’opération une fois. Mon tiramisu est prêt. Il ne reste plus qu’à le mettre au frais pour qu’il prenne et se tienne bien à la découpe.

La dégustation

Je ne vais pas jouer la carte de la fausse modestie. Ce plat fonctionne partout, tout le temps. C’est divin. Le week-end passé, je l’ai réalisé pour un souper. J’étais attendu au tournant : « depuis le temps que tu m’en parles de ton tiramisu, j’en attends beaucoup« . Je le sors du frigidaire, et comme chaque fois, je plante une cuillère sur le bord pour en extraire un tout petit bout afin de voir s’il se tient. Il se tient. Je goûte. Il est divin, encore une fois. Jusqu’à cette petite vérification, il y a quand même toujours une petite appréhension. En effet, si j’ai eu les goûts et les textures que je voulais, je ne pouvais pas encore jauger l’ensemble.

Je l’emmène à table et sers les assiettes. La première bouchée est l’instant que je préfère. Ce moment où le gras du mascarpone se mêle à l’amertume du café et au goût sucré de l’amaretto dans un équilibre de funambule. Quand je prends la première cuillère et que je l’apporte à ma bouche, cela me fait toujours ce même effet réconfortant : cela me renvoie dans mon enfance et au tiramisu de mon oncle Alberto. Il m’a appris à le faire. Sauf que lui, il mettait du cognac à la place de l’amaretto et du sucre blanc à la place du sucre roux. J’ignore s’il mettait autant de cacao maigre que moi… D’ailleurs, je doute qu’il utilisât du cacao maigre. Quoi qu’il en soit, bien que très différent du sien, le mien me renvoie là où tout a commencé. C’est régressif. Je me suis ensuite approprié la recette et l’ai fait évoluer jusqu’à ce qu’elle me corresponde. Aujourd’hui, je le trouve parfaitement équilibré.

Les convives se délectent, dans des exclamations de plaisir. Je n’irai pas jusqu’à parler d’orgasme gustatif… D’ailleurs, le lendemain, un message sonnera sur le téléphone : « LE TIRAMISU!!!!« . Mission accomplie. Comme à chaque fois, je dis que c’est très simple à faire (ce qui est vrai, c’est extrêmement simple), et comme à chaque fois, quand j’explique que c’est une question de textures et de goûts, tout apparait compliqué à mes interlocuteurs. J’ai aussi ce « problème » quand on me demande la recette de ma tresse ou de ma pâte à pizza : je ne connais pas la quantité d’eau et de farine… j’ajoute de la farine à l’eau jusqu’à avoir une consistance qui m’est familière, et à laquelle je sais que ma pâte sera bonne. C’est d’une simplicité totale lorsque j’ai la pâte en main, mais paraît extrêmement complexe à ceux qui m’écoutent.

Tire-moi vers le haut

Ce tiramisu, c’est un peu à l’image de la vie idéale que j’aimerais avoir : une vie où tout est équilibré et où je peux prendre le temps de faire ce que je dois faire. Une vie où je peux pleinement me consacrer à chaque tâche sans bâcler. Une vie où le temps de travail est certes important, mais le temps de repos l’est encore plus. Où les moments de dégustations sont pleins. En vérité, à l’image de la recette, une vie où la qualité prime, et non les quantités. Ce n’est pas le sentiment que j’ai si je regarde ma vie aujourd’hui.

Cette année, pendant la période de Carême, j’ai décidé de me priver de passablement de choses : café, sucre, fromage, alcool et viande. Depuis cinq ans, chaque année, j’ajoute un nouvel élément de privation. Comme chaque année, à la fin de la période de Carême, j’ai perdu du poids, je me suis reposé, je me suis senti mieux. Et, chaque année, je me laisse reprendre par un train de vie effréné, l’enchaînement des activités, des divertissements que je consomme pour que le stress passe… et je reprends ma vie comme avant Carême. Chaque année, cela ne me convient pas.

Si je regarde honnêtement ma vie aujourd’hui, il y a beaucoup de choses qui ne me conviennent pas. La quantité d’heures de sommeil, l’alimentation, les réseaux sociaux et les écrans, le fait de ne pas lire ni bouger autant que je l’aimerais. Il est temps, à 40 ans, de faire un ménage drastique et de rééquilibrer tout ça. Ma vie doit être comme mon tiramisu. Non pas parce qu’il faudrait le faire, où pour des questions éthiques et morales. Mais parce que, moi, j’en ressens le besoin. Je ressens que mon corps subit trop la fatigue et le train de vie que je mène. Et je ressens aussi que ma psyché n’est pas bien : je manque de stimulation intellectuelle, de mouvement. Enfin, je me sens quelque part l’esclave de mon téléphone, l’esclave du regard des autres et de ce qu’il faudrait faire/voir/manger/aimer… J’éprouve un profond besoin de radicalité dans mes choix.

C’est aussi un souci de transmission par rapport à mes enfants qui s’exprime ici. Je souhaiterais pouvoir les élever dans un monde hors du monde, loin des écrans, loin de la malbouffe, de l’industrie de l’agro-alimentaire, loin des réseaux sociaux et de toutes les futilités qui ornent notre quotidien. Comme sortir du monde est impossible, le seul moyen, c’est de moi-même être un exemple. Exemple qui, par effet, boule de neige, amènera d’ailleurs à ce que j’ai plus de temps de qualité pour eux que ce que j’ai déjà. Cela n’en sera que bénéfique pour tous.

Tiramisu, en italien, cela veut littéralement dire « tire-moi vers le haut ». Je me donne une année, à compter de la publication de ce billet, pour changer radicalement. Pour me tirer vers le haut. Une année pour rééquilibrer les différents aspects de ma vie. Une année, c’est long, certes. Mais en même temps, ces challenges du type « un mois pour tout changer », c’est un peu utopique. Il y a tant d’aspects sur lesquels travailler, d’habitude à transformer, qu’une année, ce n’est finalement pas de trop.
Tiramisu, tire-moi vers le haut, c’est le nom que j’ai donné sur ce blog, à mon journal personnel dédié à cette année. J’y tiendrai par écrit les changements que j’opère et les réflexions y relatives. Les changements que je constate dans ma gestion du temps, du stress, etc. Dans une année, cela sera l’occasion de faire un bilan. Une sorte d’avant-après. De regarder en arrière et de me demander si cette radicalisation en valait la peine.

Je sais que plusieurs personnes ont de la peine avec ce mot, radicalisation. Je le sais, car avant de me lancer, j’en ai parlé à plusieurs personnes. Tout d’abord, je dirais qu’il faut l’entendre littéralement : c’est un « retour aux racines ». Un retour à une hygiène et une discipline de vie que j’ai déjà eue, juste après mon divorce. Mais aussi juste après la séparation d’avec mon ex-copine. Chaque fois, cette radicalité m’ouvrait des portes. Elle me libérait plus qu’elle ne m’enfermait. Ensuite, je dois bien vous avouer que je ne vois pas comment vivre bien et en accord avec mes valeurs dans ce monde, sans être radical. Pour ma part, la radicalité, c’est l’inverse de la tiédeur. Cela pour dire que mes écrits sont plus une discipline que je choisis de m’imposer, que l’envie de changer le monde : je ne cherche à changer que moi, et pas les autres. Jamais.

Bonne route à moi. Bonne lecture à vous.

2 commentaires

  1. merci beaucoup pour la recette. Je vais aller me préparer un tiramisu aussi. Pour la radicalité on verra l’an prochain. J’ai trop de séries en cours pour me détendre.

    bien avait vous.

    claude

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