Journal de bord #18 – Performance et écran à l’école

La performance, parlons-en brièvement. En tant qu’accompagnant spirituel, j’ai la chance de ne pas travailler sous la contrainte de la productivité. Parfois, certains collègues disent que nous sommes payés pour avoir le temps là où d’autres acteurs du système de santé ne l’ont pas. Je suis engagé par l’Église protestante, et donc payé par les dons des personnes qui paient leur contribution par un don volontaire. Et, j’ai de la chance que mes responsables aient conscience de l’importance de la présence là où l’on est, au moment où on l’est, et de l’impact délétère que pourrait avoir l’idée de rentabilité et de performance en lien avec notre fonction. La réalité de mon travail est que certains entretiens durent trois minutes et d’autres une heure et demie. Entre ces deux extrêmes, il y a toutes les nuances possibles et imaginables, sans que cela soit vraiment prévisible. L’inattendu est d’ailleurs souvent au rendez-vous de mes journées. Il m’arrive de ne pas pouvoir voir tous les patients que j’aurais aimés parce qu’une personne a eu besoin de beaucoup de temps. A l’inverse, parfois, je termine les visites d’une institution très rapidement car il y a eu des malades, des entretiens courts ou un évènement spécifique lié à l’animation de l’institution.

Bien que cette pression quantitative soit absente de mon travail, j’évolue dans des institutions qui, elles, se soucient de la rentabilité. La comptabilité analytique fait que je dois nommer les personnes que j’ai vues et parfois compter le nombre de minutes d’entretien afin que la « prestation » soit comptée et notifiée dans le dossier du patient. Cette ambivalence ne me gêne pas. Elle est là, je dois faire avec et elle n’entrave pas mon travail d’accompagnement. Mais, tout le monde n’a pas la même chance que moi, et le prisme de la performance et de la rentabilité infuse la vie professionnelle de la plupart de mes proches. En même temps, heureusement que je n’y suis pas sujet.

Imaginez que je doive rentabiliser mon temps pour réaliser un minimum d’entretiens. Je bâclerais la moitié d’entre eux et à l’extrême, les personnes deviendraient des coches que j’inscrirais sur mon décompte de visites. C’est un sentiment qu’il m’arrive souvent d’entendre chez mes patients. Encore que les personnes âgées expriment une certaine compréhension : « les soignant.e.s font tout vite, mais en même temps ils sont si peu nombreux et ils doivent s’occuper de tous. » Une compréhension qui n’empêche pourtant pas une certaine frustration, et parfois même le sentiment de n’être qu’un numéro de chambre. L’être humain ne devrait pas être rationalisé à une coche sur un tableau de quota ou un numéro de chambre. Jamais.

La séance des parents

Dans un tout autre sujet, hier soir a eu lieu la séance des parents de la classe de ma fille. C’est une soirée annuelle qui a lieu en début d’année scolaire, où les parents sont conviés en classe pour que le professeur présente le cadre d’enseignement de l’année à venir. C’est l’occasion pour les parents de poser des questions d’ordre général s’ils en ont, mais également de sympathiser autour d’un petit apéro préparé par les enfants eux-mêmes. Lors de cette séance est venue sur le tapis la question des montres connectées, des tablettes et des téléphones portables à l’école. L’institutrice nous expliquait que plusieurs enfants de la classe (!) possédaient des montres connectées ou des portables (on parle donc d’enfants de neuf ans qui habitent le village). Elle nous rappelait que le règlement stipule explicitement que tout appareil de communication doit être éteint et déposé au fond du sac à l’intérieur du collège. Si un enfant outrepasse cette règle, il s’expose à la confiscation de son appareil.

Puis, elle nous a raconté une anecdote. Il y a quelques jours, un collègue du collègue secondaire est venu au collège primaire. Lorsqu’il est arrivé, il a exprimé un bonheur non dissimulé d’entendre des cris et de voir des enfants courir et jouer pendant la récréation, car, disait-il, dans le collègue des plus grands, la cour était très silencieuse durant les pauses. Les enfants sont, en effet, tous crochés sur leur téléphone portable. L’institutrice de ma fille de conclure : « ils n’apprennent plus à communiquer entre eux ». Outre l’exposition à des contenus inappropriés pour leur âge qui m’ont déjà été relatées par mes enfants, dans le cadre de partage d’écrans d’amis à eux, il y a l’impact sur la santé mentale précoce qu’une trop grande utilisation peut générer. Par l’absence de mouvement et la diminution d’activité physique d’abord, la récréation étant un moment important pour permettre à des enfants passant une grande partie de leur journée assis de se dépenser. Et, comme l’a dit l’institutrice de ma fille, parce que cela diminue les interactions sociales. Les enfants qui passent leurs pauses sur un écran développent tout simplement moins de compétences sociales, et n’apprennent donc pas à communiquer. La communication étant un élément central de la résolution de conflits à tous les niveaux, c’est extrêmement dommageable pour leur croissance émotionnelle et relationnelle.

Deux résolutions découlent donc de ce constat. Tout d’abord, mes enfants n’auront pas de téléphone portable tant qu’ils n’en auront pas besoin. Par là, j’entends qu’ils puissent potentiellement avoir besoin de me joindre. Pour l’instant, je les dépose à l’école où ils sont pris en charge par des professeurs, jusqu’au moment où je les récupère. Le portable n’est donc absolument pas une nécessité, et je ne comprends pas qu’à cet âge, certains enfants possèdent déjà du matériel connecté. De plus, le besoin est celui d’être joignable. Je n’ai donc pas envie qu’ils se baladent avec un smartphone. Un téléphone à touches suffira. Ce qui m’amène à ma seconde résolution : je crois que je souhaite moi aussi n’avoir plus qu’un téléphone à touches. J’ai appris il y a quelques jours que deux parents d’élèves n’avaient eux-mêmes pas de smartphone, et ils paraissent très heureux avec cette modalité de vie là. Comme j’utilise de moins en moins WhatsApp et qu’à part pour des questions de communication, mon téléphone ne me sert plus à rien, je pense que c’est une étape à franchir pour la suite de mon parcours, et notamment dans l’exemple que j’aimerais donner à mes enfants.

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