Journal de bord #24 – des publicités et des idées

En allant sur Internet pour le boulot aujourd’hui, j’ai pris conscience de la cage dans laquelle Internet peut potentiellement nous plonger. En effet, sur chaque page sur laquelle je me rendais, j’avais des publicités dynamiques qui s’affichaient pour m’inciter à me rendre sur tel ou tel site de vente en ligne. Je n’avais jamais réellement remarqué toutes ces pubs avant. Cette fois, elles m’ont sauté aux yeux, car elles me proposaient toutes… des téléphones portables à touches et des téléphones fixes. C’est du ciblage publicitaire. Les entreprises utilisent des algorithmes pour analyser nos comportements en ligne, y compris les recherches et les achats récents, afin de proposer des publicités qui sont censées correspondre aux intérêts actuels. Le but premier étant bien sur de générer un comportement d’achat chez la personne et maximiser le profit quantitativement parlant. La quantité, encore et toujours.

Outre la manipulation inhérente à ce genre de procédé, exploitant les préférences et les intérêts ponctuelles des utilisateurs les incitant à l’achat de manière irraisonnée, outre la question de la récolte de données et par extension de celle d’une certaine fin de l’intimité, il y a la question problématique des bulles de filtre. En ne montrant uniquement des contenus et des publicités fondés sur certains intérêts, ces algorithmes peuvent limiter une exposition à des informations variées. Cela peut renforcer des opinions existantes et réduire la capacité à découvrir de nouvelles perspectives. Étant convaincu que l’intelligence et la sagesse naissent de la confrontation des idées, que ce qui tend à aller vers plus d’objectivité est l’intersubjectivité, ces procédés me paraissent plutôt potentiellement enfermer les personnes dans des ghettos idéologiques que leur proposer un monde varié et pluriel. C’est un monde ou la nuance n’existe plus.

Les algorithmes filtrent et sélectionnent les informations et les publicités pour me montrer ce qui est le plus susceptible de m’intéresser. Cela crée effectivement une expérience en ligne très individuelle (individualiste), mais par extension très limitée. Le risque est de n’être exposé qu’à des contenus qui confirment mes croyances et mes intérêts existants, ce qui m’isole d’autres perspectives. En ne voyant qu’une partie de l’information, ma perception de la réalité peut donc être biaisée, et cela peut affecter jusqu’à la compréhension d’évènements majeurs, comme certaines tensions géopolitiques mondiales, par exemple. À grande échelle donc, cela contribue à une polarisation des points de vue, car les personnes sont de moins en moins exposées à des perspectives divergentes. Démocratiquement, c’est un problème potentiel, parce que les personnes réagissent de plus en plus à des slogans et à des punchlines. Ils explorent de moins en moins des idées, des projets et peinent de plus en plus à se remettre en question.

Le matraquage

Je réalise aussi à quel point il est difficile de devenir acteur et conscient d’une vie raisonnée dans un monde dans lequel on est matraqué de publicités à longueur de journée. Car oui, il y a les publicités en ligne, très ciblées grâce aux algorithmes. Elles y sont omniprésentes : sur les réseaux, sur YouTube, sur la moindre page que nous visitons. Mais, dans la vie quotidienne hors connexion, nous y sommes tout autant exposés : à la radio lorsque nous roulons, à la télévision, dans les journaux et magazines que nous lisons, dans notre boîte aux lettres si nous n’avons pas signifié que nous ne souhaitions pas recevoir de réclame, dans les transports eu commun, sur les panneaux d’affichages qui jalonnent nos rues. On estime que l’on peut être exposé à plus de 4000 publicités par jour, tous supports confondus. Certaines estimations montent jusqu’à 10000. C’est colossal.

Cela suppose une surcharge cognitive (et parfois un impact sur la santé mentale) et une perte d’énergie considérable, encore plus lorsque l’on essaie de poser une distance avec les comportements compulsifs que cela induit. Je réalise que vouloir sortir d’une société de surconsommation en tant qu’individu est proprement irréaliste, tant nous sommes constamment enjoint à être des consommateurs, tant les pressions extérieures à entrer dans le moule sont nombreuses. Je le réalise à mon échelle : j’ai beau prendre conscience de tout cela, il y a toujours ici ou là un achat qui est fait, même petit, alors qu’il n’était ni nécessaire ni réfléchi. C’est purement et simplement une aliénation.

Par extension, je comprends aussi que toutes sortes de questions de société, comme la question environnementale, sont conditionnées par des paradigmes que nous choisissons : si individuellement, il est déjà quasi impossible de changer de posture interne, tant les facteurs de pression extérieurs sont nombreux et étouffants, collectivement il est impossible de changer les choses si l’on ne change pas un paradigme central de notre société : sortie d’un monde marchand, néo-libéral. Pour ne parler que de la question de l’environnement, il faut tenir compte, par exemple, de la surproduction, de la surconsommation et de tout ce que cela engendre comme problèmes écologiquement parlant. Le problème est que les comportements problématiques sont engendrés par plusieurs facteurs, dont la publicité omniprésente, elle-même prenant racine dans une idéologie néolibérale mortifère.

Je réalise que l’espoir de changement que les optimistes brandissent est bien moindre que ce que l’on peut nous affirmer. Je me rappelle qu’après COVID, le monde entier espérait un changement de posture radical dans notre monde. Aujourd’hui, nous avons même collectivement oublié jusqu’à l’espoir de ce changement. Je pense que le monde ne changera pas pour le mieux, et qu’il faut plutôt tenter de réinjecter du sens dans le chaos plutôt que de se battre contre des moulins à vent. 

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