Journal de bord #44 – le souci des plaisirs, partie 3

Je continue mes réflexions autour de la notion de plaisir, d’envie, de dépouillement, etc., en lien avec ma démarche en cour. Et, je continue à mettre ces réflexions en dialogue avec la philosophie épicurienne, dans laquelle je me suis replongé ces jours.

Il est drôle de voir comment la question du plaisir déchaîne les passions autour de moi. Et, il est intéressant de constater comment ce que je vis génère certaines projections que je ressens de manière assez intense. En vérité, je m’attendais à beaucoup plus d’indifférences. Me voir me priver, avec toute la connotation négative que cela peut générer, a même créé une angoisse chez un collègue : j’ai refusé un verre de vin en disant que je ne buvais pas d’alcool, puis une part de dessert en disant que je ne mangeais pas sucré. Mon collègue m’a avoué que cela créait chez lui comme un souffle qui venait « aspirer le plaisir« . L’inverse de ce qui se passe en moi, puisqu’au contraire, la discipline que je m’impose commence à créer un espace intérieur où le plaisir, libéré de l’excès, de la mécanicité et de la dépendance, peut se vivre pleinement et en toute conscience.

Ce qui est projeté le plus souvent et avec le plus d’intensité est le « regret » qu’il y aurait à ne plus pouvoir faire certaines choses, ainsi que la culpabilité qu’il y aurait à rompre la discipline. De nouveau, la discipline est ici envisagée par le prisme de la contrainte, de la perte et de l’échec. La discipline que j’adopte n’est pas (plus) vécue comme une privation ni une contrainte (même si au sens strict du terme, c’est une privation), mais comme un choix délibéré qui me libère davantage qu’il ne me restreint. Elle ne repose pas sur l’idée d’interdiction ou de sacrifice, mais sur un désir de me rapprocher de ce qui me semble essentiel en fonction de mes besoins : les réponses que l’on donne dans une perspective épicurienne dépendent donc de chacun. Je ne ressens ni regret face à ce que je ne fais plus car cela n’alimentait pas mon bonheur durable, ni culpabilité si je déroge ponctuellement car chaque décision s’inscrit dans un cadre global de liberté et de cohérence. Cette discipline n’est donc pas une perte, mais une voie vers une forme de maîtrise et d’épanouissement profond.

L’exemple de l’arrêt du sucre illustre parfaitement la distinction entre une envie immédiate, souvent conditionnée par des habitudes ou des dépendances, et un désir plus profond, qui reflète un vrai besoin ou une quête d’équilibre. Lorsque je consommais du sucre sans réfléchir, c’était parce que mon corps, habitué à cette source d’énergie rapide, en réclamait constamment. Cette envie n’était pas le signe d’un plaisir « authentique » ou d’une satisfaction durable, mais d’une réponse mécanique. En cessant cette consommation, j’ai découvert que cette « envie » initiale n’était pas un désir profond, mais une illusion créée par une habitude enracinée. Les premiers jours ont été difficiles, marqués par le manque et le craving, mais cette phase de transition m’a permis de reprendre le contrôle, de dépasser l’envie automatique et d’accéder à une relation plus libre et consciente avec mon corps et le plaisir, ici gustatif. D’ailleurs, le fait que le craving m’ait fait vivre cela comme une privation, et qu’aujourd’hui je ne le vive plus ainsi est bien le signe que ce plaisir n’était que mécanique, et que je n’étais pas totalement maître de moi.

On peut transposer cela sur beaucoup de choses : la télévision, les jeux vidéo, le porno, le smartphone, les réseaux sociaux, etc. Même sur des choses a priori saines comme la lecture, par exemple. J’ai longtemps acheté des mangas et des comics, des jeux, des disques de manière compulsive, afin de lire juste pour lire et d’augmenter ma collection. Sans autre but précis que ceux-ci. Puis, petit à petit, j’ai cadré mon plaisir. On touche ici, il me semble, à la centralité de la vision épicurienne sur le plaisir : comme déjà dit, il ne s’agit pas de fustiger tout plaisir. Le centre de la démarche est bien de le (re)trouver, sans pour autant en faire l’objet de la recherche, de se nourrir de plaisir qui soit libérateur et non plus asservissant. Raison pour laquelle je fustige le plaisir immédiat, mécanique. En fait, le véritable but, c’est la maîtrise de soi et la liberté, plus que le plaisir.

« L’ascèse n’est valable que lorsqu’elle est une condition d’indépendance. Ce que nous devons apprendre, c’est à maîtriser désirs et plaisirs, à rester maîtres de nos choix, et à choisir les plaisirs les plus simples, car plus ils sont compliqués, et plus ils apportent avec eux de maux et de soucis. Être content de peu, se suffire de plus en plus à soi-même, c’est se rapprocher de l’indépendance sereine. Vivre sans souffrance et sans crainte, c’est finalement pour les épicuriens, le plaisir suprême. » (Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique – une histoire de la philosophie, p79)

L’ascèse n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’atteindre l’indépendance, cette capacité à ne pas être esclave de nos désirs ou des plaisirs qui nous dominent. Maîtriser ses désirs, c’est apprendre à discerner entre ceux qui nous enrichissent durablement et ceux qui nous entraînent dans un cycle de dépendance ou de souffrance. Choisir les plaisirs les plus simples, comme la joie de la tranquillité ou le contentement face aux besoins essentiels comblés, permet de réduire les soucis qui accompagnent les plaisirs complexes et éphémères. En cultivant une telle simplicité, en se suffisant davantage à soi-même, on se rapproche de cette indépendance sereine qui constitue le vrai bonheur selon le philosophe.

Le lien avec l’aliénation

L’idée d’aliénation dans notre monde moderne, particulièrement dans une société marchande qui incite constamment à consommer plus, trouve un écho frappant dans la philosophie épicurienne telle que je la comprends. La logique marchande repose souvent sur la création artificielle de désirs et de besoins, nous convainquant que la satisfaction immédiate – par un produit, un service ou une expérience – est la voie vers le bonheur. Mais en réalité, cette consommation incessante nous enchaîne à des plaisirs éphémères et mécaniques, tout en nous éloignant de la véritable sérénité.

La réponse épicurienne offre une issue puissante à cette aliénation. Elle nous invite à interroger nos désirs, à distinguer entre ceux qui sont naturels et nécessaires (comme le besoin de nourriture ou d’amitié) et ceux qui sont artificiels ou superflus, souvent créés par la pression sociale et marchande, et à discerner toutes les nuances de gris qui peuvent exister entre ces deux pôles. Cette démarche nous permet de prendre du recul face aux injonctions à consommer, et de réorienter nos vies vers des plaisirs simples, accessibles et durables, qui nourrissent réellement notre bien-être.

En pratiquant cette forme de discernement, j’arrive à retrouver une indépendance face à un monde marchand qui cherche à nous définir comme des consommateurs insatiables. Choisir des plaisirs réfléchis, non aliénants, c’est résister à l’idée que le bonheur dépend de l’accumulation de biens ou de stimulations constantes. La philosophie épicurienne devient ainsi un outil de libération dans un monde qui tend à nous enfermer dans des logiques de dépendance et d’insatisfaction perpétuelle. Elle nous rappelle que le bonheur ne se trouve pas dans le « toujours plus », mais dans la capacité à savourer pleinement le « suffisant ». Littéralement, à se contenter de ce que l’on a.

Un parallèle avec la religion telle que je la connais

Pour Épicure, la peur des dieux et de la mort constitue une des sources majeures de l’angoisse humaine. Il voyait dans la religion traditionnelle de son époque une forme d’aliénation, où les hommes, par crainte de forces supérieures, cherchaient un réconfort dans des rites et des croyances qui répondaient à ces peurs tout en les enfermant dans une dépendance.

Dans cette perspective, la religion peut être comprise comme une réponse aliénante à des besoins fondamentaux : besoin de sécurité face à l’incertitude de l’existence, de sens face à l’absurde, de consolation face à la mort. Elle peut offrir un plaisir ou un soulagement immédiat – la certitude d’un au-delà, une communauté, des rituels rassurants –, mais au prix d’une dépendance psychologique et parfois sociale. Ce plaisir, alors, pourrait être vu comme un plaisir mécanique : un plaisir qui ne libère pas, mais qui asservit, parce qu’il ne permet pas de dépasser réellement la peur ou le manque qu’il prétend combler.

Cependant, j’introduis un peu de nuances. Si la religion peut être analysée comme une aliénation au sens épicurien, elle peut aussi, pour certaines personnes, être une source de sens profond ou de tranquillité intérieure. Tout dépend de la manière dont elle est vécue. Si elle conduit à une vie libre, sans crainte ni douleur, alors elle pourrait même s’aligner avec certains principes épicuriens. Mais lorsqu’elle devient une réponse automatique, dictée par la peur ou la conformité, dictée par le dogme, elle s’inscrit dans cette logique d’asservissement. (Ces questions-là seront en partie abordées dans le podcast qui arrive tout bientôt, où nous parlerons du dogme, et de l’aspect consumériste de la religion évangélique que nous avons connue).

Écho à des démarches de dépouillement

La démarche épicurienne, bien que compatible avec certaines pratiques minimalistes, comme le concept du « zéro déchet » par exemple, diverge profondément dès lors que ces pratiques deviennent des idéologies rigides (des religions, justement ?). Si se dépouiller de l’excès pour atteindre une vie plus simple et apaisée correspond à l’esprit épicurien, le problème surgit lorsque ce dépouillement se transforme en une contrainte absolue, nous enfermant dans un cadre conceptuel rigide, dans un dogme.

Pour Épicure, la liberté consiste à choisir ce qui contribue à notre bien-être en toute conscience et sans dogmatisme. Si, en poursuivant une vie « zéro déchet », on se retrouve obsédé par le respect scrupuleux de règles, en proie à la culpabilité ou à l’angoisse face à chaque écart, alors cette pratique, pourtant libératrice en apparence, devient une nouvelle forme d’asservissement. Le dépouillement ne devrait pas être une fin en soi, mais un moyen de se libérer des plaisirs inutiles et des pressions externes, pour atteindre une tranquillité intérieure.

L’idée épicurienne s’oppose donc, il me semble, à toute démarche qui, en cherchant à libérer, finit par imposer de nouvelles chaînes – qu’elles soient matérielles ou idéologiques. C’est un rappel que la simplicité doit être choisie et non subie, guidée par un discernement rationnel et non par une adhésion aveugle à un concept ou un dogme nouveau. En ce sens, une démarche comme celle du zéro déchet est épicurienne si elle nous libère des excès et des soucis inutiles, mais cesse de l’être dès qu’elle nous enferme dans un cadre rigide où chaque choix devient une source d’inquiétude ou de souffrance. Il y a quelque temps, une collègue qui utilisait mon bureau a constaté que j’avais jeté une bouteille en PET dans la poubelle. Elle m’a avoué avoir culpabilisé à l’idée de la laisser dans la poubelle, l’a prise avec elle pour la mettre dans une poubelle PET, et m’a fait toute une morale sur le recyclage et l’écologie. Si l’intention est bonne, je me pose la question de la pertinence d’une posture qui se réfugie dans la morale et génère de la culpabilité, là aussi, comme pour la religion.

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