Biais cognitifs et arguments fallacieux – partie 1

Les biais cognitifs – un court rappel

Un biais cognitif, ce n’est pas une tare. Ce n’est pas une preuve de bêtise. Ce n’est pas un péché. C’est un mécanisme naturel de notre pensée : un raccourci mental que notre cerveau utilise pour aller plus vite, simplifier le réel, réduire l’incertitude. Autrement dit : une solution rapide à un problème complexe. Notre cerveau ne fonctionne pas comme une machine logique qui analyserait tout froidement. Il fonctionne comme un organe vivant, qui doit prendre des décisions rapides dans un monde trop vaste pour être entièrement traité. Il trie, il anticipe, il généralise. C’est dans ce tri que les biais se forment.

Ces biais sont utiles dans de nombreuses situations : ils nous aident à réagir vite, à ne pas être paralysés par la complexité, à trancher quand il faut décider sans avoir tous les éléments. Ce sont eux qui nous permettent, par exemple, de repérer un danger sans l’avoir entièrement analysé, de prendre un chemin familier sans réfléchir à chaque carrefour ou de détecter une incohérence apparente dans une phrase. Ils réduisent la charge mentale.

Mais ce gain de rapidité a un coût : ces raccourcis sont souvent faux. Pas dans tous les cas, mais dans assez de cas pour poser problème. Car ces biais nous amènent, par exemple, à :

  • préférer les informations qui confirment ce que l’on croit déjà (biais de confirmation) ;
  • nous méfier de ce qui nous est inconfortable, même si c’est vrai (aversion à la dissonance) ;
  • suivre ce que fait ou pense la majorité, par pur réflexe (biais de conformité) ;
  • accorder plus d’importance à une information récente qu’à des données plus fiables, mais anciennes (biais de récence) ;
  • donner plus de poids aux personnes perçues comme charismatiques ou expertes, même quand elles ont tort (effet de halobiais d’autorité).

Un exemple concret : lors d’un enseignement, un prédicateur affirme, d’un ton convaincu : « Si quelqu’un ne ressent rien pendant le culte, c’est qu’il n’est pas aligné avec Dieu. » Une personne présente ne ressent effectivement rien. Elle conclut alors que le problème vient d’elle. Elle n’interroge ni la mise en scène émotionnelle du culte, ni la légitimité de l’affirmation. L’interprétation est acceptée sans examen parce qu’elle s’aligne sur un biais déjà actif : celui qui conduit à croire que l’autorité a raison et que le doute personnel est forcément une erreur.

Un biais cognitif, c’est comme une route toute tracée dans notre tête : on l’emprunte sans réfléchir. Mais parfois, cette route ne mène pas à la vérité. Elle nous ramène simplement à ce qu’on pense déjà, à ce qu’on veut entendre, à ce qui nous rassure. Quand un discours religieux s’aligne sur ces routes mentales, il n’a même plus besoin de convaincre : il confirme, répète, renforce. Ces biais sont d’autant plus puissants qu’ils sont invisibles. On ne les remarque pas en soi. Ils agissent à la place de notre raisonnement, tout en nous donnant l’illusion que nous raisonnons, et les conscientiser demande un effort. C’est cette illusion qui rend la critique difficile : ce n’est pas qu’on refuse de penser, c’est qu’on croit l’avoir déjà fait.

Ces biais ne sont pas spécifiques au monde religieux : ils habitent notre quotidien. Voilà pourquoi il est crucial de les connaître et d’apprendre à les reconnaître. Et ces biais, lorsqu’ils sont activés par des discours pieux, court-circuitent la pensée critique. Ils donnent l’impression qu’on réfléchit, alors qu’en réalité, on suit un script interne, un automatisme. Ils nous font croire qu’on croit pour de bonnes raisons, alors qu’on adhère parfois par pur réflexe cognitif. Ce n’est pas anodin : ces biais sont la porte d’entrée des raisonnements fallacieux, ces fausses logiques, ces “arguments” qui sonnent juste, mais qui sont en fait creux.

Nos biais ne sont pas des fautes. Ils sont humains. Mais quand on les ignore, ils deviennent des points d’entrée pour toutes les manipulations, y compris (et surtout dans notre cas) religieuses.

Les arguments fallacieux

Un argument fallacieux est une forme de raisonnement trompeur. Il imite la logique, sans en respecter les règles. Il donne l’apparence d’un raisonnement solide, articulé, cohérent, mais en réalité, il repose sur une fausse articulation, un glissement, une simplification abusive ou un biais émotionnel. Ce type d’argument n’a pas pour fonction d’expliquer, mais de convaincre sans démontrer. Il ne cherche pas à faire comprendre une idée, mais à faire adhérer à une position, souvent par effet de persuasion, d’intimidation ou de séduction. On croit qu’on a été convaincu pour de bonnes raisons ; en réalité, on a été entraîné par une logique de surface, une forme, un effet d’évidence.

Dans le domaine religieux, ces arguments prennent une dimension particulière, car ils sont souvent enveloppés d’une autorité symbolique. Ils ne viennent pas de n’importe où : ils sont énoncés dans un contexte sacralisé, portés par des figures perçues comme légitimes, adossés à des textes canoniques, renforcés par le groupe. Le raisonnement fallacieux, ici, ne se présente pas comme une technique de manipulation : il se présente comme une parole inspirée. Il est d’autant plus difficile à repérer qu’il est chargé de sens spirituel, voire présenté comme une vérité absolue. C’est cette dimension qui le rend particulièrement puissant : il se camoufle derrière l’intention spirituelle, il neutralise le doute, il évacue la contradiction au nom de la foi. Il n’a pas besoin d’être vérifiable : il se prétend indiscutable. Dans un cadre dans lequel le questionnement est déjà perçu comme suspect, il devient un outil redoutable de clôture intellectuelle.

Ce type d’argument fonctionne rarement seul. Il s’active souvent en synergie avec nos biais cognitifs. C’est parce que ces arguments correspondent à nos tendances mentales naturelles (besoin de confirmation, peur du rejet, recherche de cohérence) qu’ils sont si efficaces. C’est aussi ce qui les rend si invisibles. Ils parlent à nos fragilités, à notre besoin de certitude, à notre inconfort face au doute, à notre désir d’appartenance. Ils ne nous forcent pas à croire : ils nous donnent envie de ne pas penser autrement. C’est là que réside leur véritable force : ils n’imposent pas. Ils orientent. Ils cadrent la pensée, la verrouillent doucement, sans violence. Ils créent une impression de cohérence… sans qu’on ait réellement eu à réfléchir.

Un discours peut ainsi devenir persuasif sans être vrai, convainquant sans être rigoureux, rassurant sans être fondé. La rhétorique remplace alors la pensée. L’apparence du raisonnement se substitue à l’analyse. Et dans un cadre religieux où l’autorité est souvent sacralisée, cette dérive peut s’installer durablement, jusqu’à produire un langage clos sur lui-même, imperméable à la contradiction. Comprendre ce qu’est un argument fallacieux, c’est donc apprendre à reconnaître ce qui donne l’apparence de la pensée, sans en avoir la substance. C’est un exercice de vigilance, mais également de lucidité sur soi : car ces arguments ne viennent pas seulement de l’extérieur. Nous les utilisons aussi, parfois sans le vouloir. Nous les relayons. Nous les reproduisons. Nous y croyons, parce qu’ils “sonnent juste”.

La suite de ce billet propose une exploration plus concrète : une cartographie de ces raisonnements biaisés, associés aux biais cognitifs qu’ils mobilisent. L’objectif n’est pas d’ériger une nouvelle norme, ni de moquer ceux qui tombent dans ces pièges. Il est de développer une forme d’autodéfense mentale : une capacité à discerner ce qui, dans un discours religieux, éclaire… ou obscurcit.

Le biais de confirmation : croire ce que l’on croit déjà

Parmi tous les biais cognitifs, le biais de confirmation est sans doute l’un des plus répandus et des plus confortables. Il agit en douceur, presque tendrement. Il ne force pas, il caresse. Il nous conduit simplement à aller là où nous voulons déjà aller : vers ce qui confirme ce que nous croyons. Ce biais, en termes simples, consiste à accorder plus de poids, plus de légitimité, plus d’attention à tout ce qui va dans le sens de nos convictions existantes. Inversement, à minimiser, ignorer, disqualifier ce qui pourrait les mettre en tension. Ce n’est pas une démarche consciente : c’est un filtrage automatique, un tri instinctif de l’information, une sorte de gestion mentale de la cohérence intérieure. C’est par exemple ce biais qui, alors que dans le cadre de mon école biblique je produisais un papier sur Albert Jacquard, faisait pester mes camarades de ne pas avoir choisi un auteur chrétien.

Dans les milieux religieux, ce biais est omniprésent et il est souvent renforcé par l’environnement lui-même. Il est encouragé, valorisé, parfois même « théologisé ». Car dans beaucoup de discours de foi, la cohérence interne n’est pas seulement souhaitée : elle est érigée en critère de vérité. Si quelque chose “résonne”, si cela “confirme ce que Dieu m’a déjà dit”, alors il devient suspect de ne pas l’accepter. Ce qui dérange, questionne ou trouble est vu comme une attaque, non comme une invitation à penser ou à se décentrer de soi. Il s’installe ainsi une logique d’auto-validation permanente. On lit des livres qui disent ce qu’on croit déjà. On écoute des prédications qui renforcent les messages qu’on a déjà entendus. On partage des contenus qui consolident l’image de Dieu qu’on s’est déjà construite. Le tout au nom de la fidélité, de la pureté ou du “discernement”.

Cette dynamique est particulièrement visible dans ce que l’on pourrait appeler une culture de consommation spirituelle fermée : on ne lit que des livres “chrétiens”, on n’écoute que des musiciens “chrétiens”, on regarde des films “chrétiens”, on ne suit que des influenceurs “chrétiens”. Non par choix esthétique ou philosophique, mais par réflexe défensif. On ne veut pas “laisser entrer autre chose”. On veut “se protéger”. Mais cette protection, si elle devient exclusive, crée une bulle idéologique. Un écosystème mental clos. Un ghetto spirituel. Ce qui pourrait être une identité devient une barrière. Ce qui pourrait être une boussole devient un filtre absolu. Et, au fil du temps, on perd la capacité même d’entendre autre chose, autrement.

Ce biais se manifeste aussi dans les relations. On préfère s’entourer uniquement de personnes qui partagent les mêmes convictions. On cherche des “amis chrétiens”, des thérapeutes “chrétiens”, des conjoints “chrétiens” sur des applications de rencontres « chrétiennes ». Pas nécessairement par sectarisme, mais parce qu’on cherche à être compris dans son langage, dans sa vision du monde, dans ses références. Ce besoin est légitime… mais il devient problématique lorsqu’il empêche toute altérité. Lorsqu’il déclenche la méfiance immédiate envers quiconque ne parle pas le même dialecte spirituel. Lorsqu’il transforme l’extérieur en menace.

Ce biais est d’autant plus difficile à déconstruire qu’il est alimenté en permanence par certains discours religieux. Parfois, par ceux qui sont censés guider. Certains responsables spirituels utilisent (parfois consciemment, souvent inconsciemment) ce mécanisme pour renforcer l’adhésion à leur message. Ils tiennent des propos qui valident ce que la communauté croit déjà, renforçant ainsi leur propre légitimité. Le cercle est parfait : le message rassure, donc il est “biblique”. Il est biblique, donc il est vrai. S’il est vrai, alors on peut faire confiance à celui qui l’enseigne. Le biais devient fondation. Dans ce cadre, la critique est perçue comme un trouble, non comme une opportunité. Ce qui interroge est taxé de “relativisme”, de “rébellion”, ou d’“immaturité spirituelle”. L’univers devient binaire : d’un côté, ceux qui “confirment la vérité”. De l’autre, ceux qui la “combattent”. À force de trier le monde de cette manière, la pensée cesse d’être une quête. Elle devient un mécanisme de protection.

Mais penser, ce n’est pas seulement renforcer ce qu’on croit. C’est aussi accepter d’exposer ses convictions à l’épreuve du réel. Pas pour les rejeter. Mais pour les éprouver. Pour qu’elles deviennent plus profondes, plus incarnées, plus vraies. Le biais de confirmation, à l’état brut, empêche cette maturation. Il nous garde à l’abri ; mais à l’abri de quoi ? De la complexité ? Du doute ? De l’autre ? Il ne s’agit pas de se méfier de tout, mais de douter de tout. De développer une attitude intérieure capable de résister à l’évidence facile. Une foi qui ne se contente pas d’être confirmée, mais qui accepte d’être confrontée. Car la vérité n’a pas peur d’être interrogée. Seul le dogme fragile craint l’altérité. Questionner et ne pas se contenter de confirmer est donc sain(t).

Le biais d’autorité : croire parce que quelqu’un d’autre y croit

Parmi les nombreux mécanismes qui influencent notre façon de penser, le biais d’autorité joue un rôle déterminant, en particulier dans les milieux religieux où la parole du responsable (ancien), du spécialiste (théologien) ou du leader (pasteur) prend une portée spirituelle, voire sacrée. Ce biais, en résumé, consiste à accorder de la crédibilité à une idée, non parce qu’elle est cohérente ou bien argumentée, mais simplement parce qu’elle est énoncée par une figure perçue comme légitime. Ce réflexe est profondément ancré : nous cherchons des repères, des guides, des voix d’expérience. Rien de problématique en soi. Mais ce biais devient dangereux lorsque la validité d’une parole dépend uniquement du statut de celui qui la prononce. Quand la vérité cesse d’être une question d’arguments pour devenir une affaire de hiérarchie.

Je l’ai vécu à plusieurs reprises. Et je sais que je ne suis pas seul. Il m’est arrivé de formuler certaines idées, d’exprimer des intuitions théologiques, des critiques, des nuances… et d’être accueilli avec scepticisme ou condescendance. Les réactions étaient souvent les mêmes : regard vague, silence poli, léger sourire gêné. Rien d’agressif, juste une absence totale de réception. Comme si ce que je disais était inaudible. Ou trop décalé. Ou pas “autorisé”. Puis, parfois, le dimanche suivant, parfois des mois plus tard, les mêmes idées, dans les mêmes termes, étaient énoncées par un pasteur, une figure reconnue, un auteur en vue. Soudain, elles devinrent recevables. Intéressantes. Inspirantes. Profondes, même. La seule chose qui avait changé ? La source.

Ce que cette expérience m’a appris, c’est que dans certains contextes religieux, la valeur d’une parole ne dépend pas de son contenu, mais de celui qui la porte. Ce n’est pas ce qu’on dit qui compte, mais qui le dit. Si la personne n’est pas identifiée comme une “autorité”, alors sa parole est reléguée, ignorée, voire perçue comme suspecte. C’est précisément cela, le biais d’autorité. Ce n’est pas simplement faire confiance à quelqu’un d’expérimenté. C’est cesser de réfléchir dès qu’un “expert” a parlé. C’est suspendre son propre jugement au profit d’un statut. C’est déléguer le discernement, comme on remettrait les clés de sa pensée à quelqu’un d’autre.

Ce biais ouvre la voie à un argument fallacieux très courant dans les milieux de foi : l’argument d’autorité. Il consiste à clore une discussion non pas en y répondant, mais en invoquant une figure de référence.
– “Ce pasteur l’a dit, donc c’est vrai.”
– “Tu devrais écouter ce prophète, il a reçu une révélation sur ce sujet.”
– “Ce n’est pas ton opinion qui compte, mais ce que dit l’onction.”

Ces phrases ne sont pas des arguments. Ce sont des leviers d’intimidation douce. Elles n’expliquent rien. Elles imposent. Elles créent un effet de clôture, où la parole du “leader” devient indiscutable, non parce qu’elle a été débattue, mais parce qu’elle est censée venir “d’en haut”. Et cela fonctionne, parce que ce biais active plusieurs besoins à la fois : besoin de sécurité, peur de se tromper, envie d’être du bon côté. On suit l’autorité pour ne pas se risquer soi-même dans la complexité de la pensée. On se protège en s’alignant.

Mais ce réflexe a un coût. Il infantilise la communauté et les individus. Il empêche les voix marginales ou émergentes d’être entendues. Il disqualifie ceux qui ne sont pas reconnus institutionnellement, mais qui pensent, cherchent, creusent. Il crée une élite cognitive, non fondée sur la qualité de la pensée, mais sur la visibilité et le prestige. Dans certains milieux, cela produit une forme de castes spirituelles silencieuses : ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Ceux qu’on lit et ceux qu’on tolère. Ceux qu’on cite et ceux qu’on oublie. Pourtant, l’histoire biblique est remplie de personnages qui parlent “sans autorisation” : des prophètes sans mandat, des marginaux, des voix dissonantes. Même Jésus, dans son propre contexte, n’était pas un homme d’institution. Ce sont ces voix-là que l’institution a souvent tenté d’éteindre. Parce qu’elles dérangent l’ordre établi. Parce qu’elles parlent avec autorité… sans appartenir à l’autorité.

Résister au biais d’autorité, ce n’est pas refuser l’écoute ou le respect. C’est refuser d’abdiquer sa pensée sous prétexte qu’un autre pense à notre place. C’est avoir le courage de se dire : “Même si cette personne est reconnue, ce qu’elle dit mérite d’être examiné. Et même si cette personne est inconnue, ce qu’elle dit mérite d’être écouté.”

Le biais de conformité : croire parce que tout le monde croit

Il y a une forme de croyance qui ne vient pas d’une conviction personnelle, mais d’un besoin d’appartenance. Ce n’est pas une adhésion, c’est un alignement. Ce qu’on pense n’est pas le fruit d’un discernement autonome, mais le reflet de ce qui est pensé autour de nous. Ce mécanisme porte un nom : le biais de conformité. Ce biais cognitif nous pousse à adopter les opinions, comportements et croyances d’un groupe, même lorsque ceux-ci vont à l’encontre de nos intuitions personnelles ou de nos doutes intérieurs. Il ne s’agit pas ici de manipulation frontale : il s’agit d’un besoin profondément humain d’être intégré, reconnu, validé. On croit pour rester inclus. On suit pour ne pas être seul.

Dans les milieux religieux, cette dynamique est amplifiée. Car il ne s’agit pas seulement de se conformer à des usages ou des pratiques sociales : il s’agit de montrer sa fidélité, sa maturité spirituelle, son “bon positionnement”. La conformité prend alors des allures de vertu. Être aligné avec le groupe, c’est “marcher dans l’unité”. Être à contre-courant, c’est risquer d’être vu comme rebelle, orgueilleux, ou influencé par “le monde”. Ce biais ne fonctionne pas toujours de manière consciente. Il s’exprime par des micro-décisions : on évite de poser certaines questions en groupe. On reformule nos pensées pour qu’elles passent mieux. On garde pour soi une objection de fond, parce qu’on pressent qu’elle ne sera pas bien reçue. On apprend, doucement, à parler “comme tout le monde”. Non parce qu’on est convaincu, mais parce qu’on veut continuer à faire partie du “nous”.

Et c’est précisément là que le danger se cache : la conformité devient une stratégie de survie identitaire. Elle permet d’éviter la marginalisation douce, ce processus insidieux par lequel celui qui pense autrement est peu à peu mis à distance — pas toujours officiellement, mais symboliquement. On l’écoute moins. On l’invite moins. On prie pour lui, mais on ne pense plus avec lui. Ce climat de conformité produit une pensée collective apparemment harmonieuse, mais en réalité appauvrie. Une pensée lisse, où les désaccords sont tus, les nuances effacées, les divergences spirituellement pathologisées. Une pensée qui se ressemble de plus en plus — non parce qu’elle progresse vers une vérité commune, mais parce qu’elle s’auto-régule en éliminant la dissonance.

Ce biais est activement renforcé par certains discours religieux, qui insistent lourdement sur l’unité, le “même langage”, le “même esprit”. Derrière ces injonctions, souvent sincères, se cache parfois une volonté implicite de neutraliser le conflit, d’éviter la confrontation d’idées, de préserver un ordre établi. L’unité devient alors l’argument suprême : ce n’est plus la vérité qui prime, mais la cohésion. Et pourtant, dans toute tradition vivante, c’est la tension qui fait grandir. C’est le dialogue, le débat, la friction des perspectives. Une foi adulte ne peut se contenter d’un consensus mou. Elle a besoin d’espace. De résistance. De diversité. Sans cela, la croyance devient mimétisme. On ne croit plus, on répète ce qu’on attend de nous. Tiédeur fade que cela.

Le biais de conformité n’est pas une faute morale. C’est une réaction humaine à un contexte chargé. Mais quand ce contexte sacralise la conformité au détriment de la pensée personnelle, il produit des croyants fidèles mais silencieux. Présents mais absents d’eux-mêmes. Résister à ce biais, ce n’est pas nécessairement s’opposer. C’est oser être dissonant sans devenir ennemi. C’est prendre le risque d’un “je pense autrement” dans un espace où “penser autrement” est déjà perçu comme une menace. Et c’est découvrir, parfois, que d’autres pensent aussi autrement, mais n’osaient plus le dire.

Conclusion : trois biais, une même logique de fermeture

Les biais de confirmation, d’autorité et de conformité ne fonctionnent pas isolément. Pris ensemble, ils forment une trilogie de verrouillage cognitif. Ils se répondent, s’alimentent, se renforcent mutuellement – et c’est ce qui les rend si puissants dans les environnements religieux fermés. Le biais de confirmation crée une bulle mentale : on filtre la réalité pour ne garder que ce qui conforte nos croyances. Le biais d’autorité verrouille l’accès à la pensée critique : ce n’est pas le contenu qui compte, mais le statut de celui qui parle, lui-même souvent adoubé par une institution qui a vérifié en amont son discours. Le biais de conformité étouffe l’expression personnelle : on évite de penser autrement pour ne pas être marginalisé.

À eux trois, ils forment un système de renforcement mutuel : ce que dit l’autorité est confirmé par nos filtres cognitifs, nos filtres sont renforcés par le fait que tout le monde autour de nous pense pareil en apparence, et l’autorité s’impose d’autant plus qu’elle semble confortée par le consensus. Ce système n’a pas besoin de violence pour fonctionner : il repose sur le confort psychique, la cohésion sociale et la logique du moindre effort. Il donne l’illusion d’unité, de vérité partagée, de solidité spirituelle. Mais c’est une unité sans altérité, une vérité sans vérification, une solidité sans fondation critique. C’est comme un giratoire sans issue. Ces trois biais cognitifs sont à eux seuls une usine à croyants consommateurs dont la pensée est sans saveur.

Et dans ce terreau, certains arguments fallacieux prolifèrent naturellement, comme des extensions discursives de ces biais cognitifs. Parmi les plus fréquents :

  • L’argument d’autorité : “Ce pasteur / ce prophète l’a dit, donc c’est vrai.”
  • Le faux dilemme : “Si tu ne penses pas comme nous, c’est que tu es contre nous.”
  • L’appel au consensus : “Cela fait 2000 ans que tout le monde croit comme cela.”
  • L’appel à la peur : “Attention, tu t’égares. Ces questions sont dangereuses.”
  • Le glissement personnel (ad hominem) : “Tu dis ça parce que tu es blessé / charnel / influencé par le monde.”
  • La tautologie pieuse : “C’est biblique parce que c’est écrit, et c’est vrai parce que c’est biblique.”

Ces arguments ne sont pas là pour éclairer. Ils sont là pour stabiliser le cadre. Ils ne cherchent pas la vérité : ils protègent une vision. Ils le font d’autant plus efficacement qu’ils s’alignent parfaitement sur les biais que nous avons tous en nous. C’est pour cela que la vigilance est nécessaire. Non pour devenir soupçonneux ou hypercritique, mais pour rester libre intérieurement. Penser dans un cadre religieux ne devrait pas être un acte de transgression. Ce devrait être le signe d’une foi adulte. Une foi qui ne craint pas la complexité. Qui ne fuit pas l’altérité. Qui ose se dire que croire pour de bonnes raisons, c’est aussi douter, questionner, chercher, résister.

Car la foi ne s’oppose pas à la pensée. Elle s’appauvrit sans elle.

Ce billet n’épuise pas la question. Il pose quelques fondations, mais il y a d’autres biais, d’autres logiques, d’autres mécanismes de manipulation douce qui méritent d’être explorés. Dans le billet suivant, nous poursuivrons cette cartographie de l’auto-sabordage mental en contexte religieux : dissonance cognitive, effet de halo, biais de récence, raisonnement dichotomique, glissements émotionnels, culpabilisation spirituelle… autant de dynamiques qui prennent la forme de vérités inspirées, alors qu’elles sont, trop souvent, de simples routines mentales mal éclairées.

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2 commentaires

  1. […] Dans un billet précédent, nous avons exploré comment certains biais cognitifs (biais de confirmation, biais d’autorité, biais de conformité) façonnent nos manières de croire, souvent à notre insu. Nous avions vu comment ils peuvent verrouiller la pensée critique en nous ancrant dans des dynamiques de validation sociale, institutionnelle ou personnelle. Mais ces biais n’agissent jamais seuls. Ils se renforcent mutuellement, et d’autres encore viennent discrètement leur prêter main forte, en travaillant davantage sur nos perceptions immédiates et nos émotions. C’est précisément ce que nous allons aborder ici : une plongée dans la manière dont certains mécanismes mentaux (effet Barnum, biais d’appariement, biais d’auto-complaisance) transforment notre ressenti en certitude et rendent la remise en question intérieure d’autant plus difficile. Car là où l’émotion prend la forme de la vérité et où la validation intérieure remplace l’analyse, il ne s’agit plus seulement de croire : il s’agit de se conforter. Cette dynamique, bien que profondément humaine, mérite d’être mise en lumière. […]

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