
Ces derniers temps, je reviens à des lectures à portée plus politique, nourries par une sensibilité anarchiste et une vision du monde inspirée de la gauche libertaire. J’explore aussi, à chaud, quelques pistes de réflexion face à l’actualité.
Le jour du dépassement : symptôme d’un monde à bout de souffle
Début mai, la Suisse a franchi son « jour du dépassement » : ce point de bascule symbolique où notre mode de vie a déjà épuisé, en quelques mois, l’ensemble des ressources naturelles que la planète peut régénérer en une année entière. Autrement dit, si toute l’humanité vivait comme la Suisse, il faudrait près de trois planètes pour soutenir ce niveau de consommation sans épuiser les sols, les forêts, les océans, ni surchauffer le climat. Ce chiffre ne tombe pas du ciel : il est calculé en comparant notre empreinte écologique (la quantité de ressources que nous consommons et les déchets que nous produisons) à la biocapacité de la Terre (sa capacité à se régénérer et à absorber ces impacts). Si l’outil et les méthodes de calcul sont critiquables, ils restent néanmoins un indicateur d’une tendance qui semble linéaire depuis les années 80. Globalement, les pays qui franchissent leur jour du dépassement le plus tôt dans l’année sont majoritairement des pays à hauts revenus : les pays occidentaux (Europe et Amérique du Nord), mais aussi des États à forte consommation énergétique comme le Qatar (pays dont le jour du dépassement est le plus tôt, en février (!) ), les Émirats arabes unis ou la Corée du Sud. Leur mode de vie repose sur une extraction massive de ressources, une production carbonée et un niveau de consommation largement au-dessus de ce que la planète peut soutenir.
Mais, ce constat n’est pas seulement un signal écologique. C’est un indicateur politique, social et spirituel du déséquilibre profond de notre civilisation. Dans une société fondée sur l’accumulation, la compétition et la logique du mérite, les plus riches consomment pour plusieurs planètes tandis que d’autres, ailleurs ou ici même, n’ont pas accès au minimum vital. C’est un modèle fondé sur le pillage, non sur la vie partagée. Il faut savoir qu’en 1986, le jour du dépassement tombait encore au 31 décembre. Cela signifie qu’à cette époque, l’humanité consommait à peu près l’équivalent de ce que la planète pouvait régénérer en un an. En moins de quarante ans, ce seuil s’est déplacé au début août, soit cinq mois plus tôt. Une évolution vertigineuse qui révèle l’emballement de notre modèle de développement. Si l’évolution démographique en est une cause, elle ne suffit pas à tout expliquer.
Un rapide retour en arrière
« Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. » Descartes, dans le discours de la méthode.
À partir de la Renaissance et surtout des Lumières, l’humain occidental commence à se penser comme maître et possesseur de la nature. La nature cesse d’être un milieu vivant auquel on appartient pour devenir une « ressource », un « stock », un « capital naturel ». Cette rupture ontologique a ouvert la voie à une exploitation systématique du vivant au service du confort humain. Si l’intention de Descartes est louable, conserver de la santé qui est sans aucun doute le premier bien de tous, cela induit tout de même un changement de mondiation (comprendre de rapport au monde) assez important. L’être humain s’est extrait du cosmos et a créé le concept de nature, externe à lui, et qu’il manipule à sa guise.
Bond en avant : avec la révolution industrielle, l’extraction des ressources et la combustion des énergies fossiles (charbon, puis pétrole) deviennent la base matérielle d’une économie fondée sur la croissance permanente. Le capitalisme moderne repose sur l’idée que plus on produit, plus on enrichit la société, une logique qui ignore de facto les limites physiques de la planète. Le mythe du progrès linéaire et infini, renforcé par les sciences, la technique et l’économie, a inculqué l’idée que tout problème a sa solution technique et que la croissance est toujours souhaitable. Cela a permis d’occulter les dégâts de cette croissance sous couvert d’innovation : si une technologie pollue, une autre viendra la “verdir”. L’expansion du marché dans tous les domaines de la vie (alimentation, santé, éducation, même les relations humaines) a transformé les besoins fondamentaux en opportunités économiques. Tout devient marchandise, y compris la nature. Cela a rendu la logique de profit prioritaire sur les logiques d’usage, de soin ou de commun. À partir des années 1980, sous l’impulsion de Reagan, Thatcher, et plus tard l’OMC, la Banque mondiale, etc., le monde entre dans l’ère du néolibéralisme mondialisé : dérégulation, privatisations, circulation libre des capitaux et délocalisation des productions. Cela a entraîné une explosion de la consommation, des transports, et donc de l’empreinte écologique globale.
Mai 68 comme premier moment charnière
Mai 68, c’est avant tout une révolte contre l’ordre établi, contre l’autorité, contre la hiérarchie, contre le conservatisme des mœurs et de la pensée. C’est un souffle libertaire, anti-paternaliste, horizontal, créatif, qui remet en cause les institutions, les traditions, la famille, l’État, le travail aliénant. En soi, c’était bien ! Mais, ce mouvement ne s’est pas traduit par une transformation écologique ou économique radicale. Il a ouvert des brèches, mais c’est l’idée capitaliste qui a su récupérer les aspirations libertaires pour les transformer. On a libéré les désirs, mais pas les structures. On a contesté l’autorité, mais pas l’économie. On a gagné en libertés individuelles, mais au prix d’une société encore plus consumériste et atomisée. Mai 68, c’est à mes yeux l’histoire d’une révolution pas jusqu’au-boutiste.
Au lieu d’aboutir à une révolution collective, cela a débouché sur une société post-moderne où l’individu-roi consomme sa liberté sur Amazon, dans l’illusion de l’autonomie. Le mot d’ordre “jouissez sans entrave” a été recyclé par la publicité pour vendre du bonheur en kit. Il faut noter que les germes d’une pensée contestataire étaient déjà présents dès 1968 : des penseurs comme Ivan Illich, André Gorz, ou Murray Bookchin développaient des critiques du productivisme, de la technique, de l’école, de l’État. Mais, leurs idées n’ont pas pris le dessus. Elles ont été marginalisées ou récupérées. C’est donc un moment historique où l’histoire aurait pu bifurquer, mais où le capitalisme s’est montré plus habile que les utopistes. C’est aussi une leçon pour aujourd’hui : l’idéologie ambiante est capable d’absorber la contestation, même si elle est profondément structurée.
Novembre 89 comme deuxième moment charnière
Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe. C’est le symbole de l’effondrement du bloc soviétique et donc de la fin de la guerre froide. Ce moment marque la victoire symbolique et idéologique du capitalisme libéral sur le communisme. Le monde cesse d’être structuré en deux pôles concurrents pour devenir unipolaire, sous la domination économique et culturelle de l’Occident. Cela ouvre une ère où le capitalisme n’a plus de rivaux systémiques et où ses valeurs (marché, croissance, consommation, compétitivité) s’imposent comme « naturelles » et « incontournables ».
Libérés de la peur d’un contre-modèle, les États occidentaux vont accélérer la libéralisation des marchés, la dérégulation et la privatisation des biens communs. C’est le début de l’ère des grandes institutions transnationales (OMC, FMI), des accords de libre-échange, de l’intégration économique planétaire. Cela coïncide avec la montée en puissance de la Chine comme atelier du monde et une explosion des flux de marchandises, de matières premières et de déchets. Le capitalisme se mondialise, se financiarise et s’intensifie, augmentant mécaniquement la pression sur les écosystèmes. Sur le plan culturel, les années 1990 qui suivent 1989 voient l’hégémonie d’un imaginaire centré sur l’individu consommateur, libre et connecté, souvent vidé de toute conscience politique. Le rêve américain devient la norme globale. La société se dépolitise et les luttes sociales s’effacent derrière l’écran du marché. En parallèle, la publicité, la télé, puis le numérique vont jouer un rôle clé dans la propagation de modèles de vie gourmands en ressources, en énergie, en mobilité, au détriment des formes de sobriété ou de solidarité.
Ainsi, ce n’est pas le communisme que l’on pleure avec la chute du mur et l’effondrement du bloc soviétique : c’est la fin d’un équilibre conflictuel qui limitait, d’une certaine manière, la toute-puissance du capitalisme. À partir de là, plus rien ne s’oppose à la fuite en avant productiviste, sinon des résistances locales, dispersées, minoritaires. Le monde entre alors dans une nouvelle phase : un capitalisme globalisé, sans rival, sans limites. C’est le moment où les garde-fous sautent. Depuis lors, le jour du dépassement, d’année en année, recule de plusieurs jours.
Une civilisation hors sol : une critique du modèle mondialisé, néolibéral et productiviste
Le modèle qui domine aujourd’hui la planète repose sur une triple illusion : que la croissance peut être infinie, que le marché peut tout réguler, et que les besoins humains sont des désirs solvables. Mondialisé, il a imposé une mise en concurrence généralisée des territoires, des travailleurs et des écosystèmes. Néolibéral, il a vidé l’État de ses fonctions de redistribution pour confier au marché la gestion des biens communs. Productiviste, il traite le vivant (forêts, sols, océans, corps) comme de simples réservoirs exploitables. Ce modèle ne connaît ni limites ni racines. Il creuse des inégalités massives, délocalise les responsabilités, rend impossible toute sobriété collective et dépolitise les enjeux en les réduisant à des choix individuels de consommation. Il promet la liberté, mais fabrique la dépendance. Il prétend à l’universalité, mais détruit les milieux de vie. S’il faut trouver une cause profonde au jour du dépassement, c’est bien à ce projet de civilisation-là qu’il faut s’attaquer. Le modèle qui domine génère exploitation du vivant, déforestation, surpêche, pollution, virtualisation des liens, etc.
Mais, ce modèle ne se maintient pas seulement par ses structures économiques : il s’appuie aussi sur un récit, une mythologie. Celle du mérite, de la réussite individuelle, de la croissance comme progrès, de la compétition comme moteur de l’humanité. Un récit où chacun serait responsable de son sort et où consommer serait une récompense. Dans ce monde-là, les inégalités ne sont pas des injustices : elles sont la preuve que certains « méritent » plus que d’autres. Ainsi se justifie la prédation de quelques-uns sur les ressources du plus grand nombre et des générations futures.
Ce modèle ne tient pas seulement par ses structures économiques : il repose sur un imaginaire puissant, une idéologie diffuse qui façonne nos manières de penser, de vivre et d’aimer. Il nous enseigne donc que la réussite est le fruit du mérite individuel, que ceux qui ont beaucoup l’ont mérité, et que ceux qui peinent n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Dans cette fable moderne, les inégalités ne sont pas des scandales, mais des preuves d’efficacité. Ce récit justifie la concentration des richesses, la compétition permanente, la dépossession de ceux qui n’ont pas les bons « mérites » aux yeux du marché. Il convertit la violence sociale en vertu morale.
Dans le prolongement de cette logique, tout devient calculable, compétitif, exploitable. Le vivant est réduit à sa valeur d’échange : les forêts pour leur bois, les océans pour leurs stocks halieutiques, les humains pour leur productivité. Ce que l’on ne peut ni vendre ni rentabiliser est invisibilisé, disqualifié. L’obsolescence programmée n’est pas une dérive : c’est un rouage essentiel d’un système qui ne peut survivre qu’en fabriquant sans cesse de nouveaux besoins, de nouvelles carences, de nouvelles frustrations. La planète n’est plus qu’un réservoir à piller pour alimenter un cycle sans fin de production et de destruction. Tout cela repose sur un des trois mythes fondateur : celui d’une croissance infinie dans un monde fini. Une fiction dangereuse, mais encore dominante, qui continue d’orienter les politiques, de structurer les imaginaires, et de justifier la fuite en avant économique. On peut bien verdir les emballages ou célébrer la « croissance verte », tant que notre monde reste structuré par la logique de marché, de compétition, d’accumulation et de mérite, il n’y aura pas de véritable tournant écologique. L’écologie n’est pas compatible avec ce modèle : elle le conteste à la racine.
Elle appelle un autre rapport au cosmos, au temps, à la Terre, aux autres. Elle suppose un basculement : du mérite individuel au soin collectif, de la possession à la relation, de la croissance à la suffisance, de l’exploitation à la mutualité. C’est là qu’un autre modèle, plus ancien, mais profondément subversif, peut redevenir fécond : celui des premières communautés chrétiennes (non pas en ce qu’elles étaient chrétiennes, mais en ce qu’elles étaient créatrices de communs) de partage, comme en témoigne le récit biblique des Actes, où « nul ne manquait de rien » parce que chacun donnait selon ses moyens, et recevait selon ses besoins. On ne peut donc pas être écologiste sans être en rupture avec le capitalisme mondialisé. Une écologie qui se voudrait compatible avec la croissance, les marchés, la compétition et l’accumulation n’est qu’un masque vert sur un système mortifère. L’écologie véritable suppose une sortie des logiques néolibérales : sortir du productivisme, de l’individualisme compétitif, de la marchandisation de tout, y compris du vivant. Se dire écologiste tout en défendant la mondialisation, les traités de libre-échange, les méga-projets industriels ou la consommation de masse, c’est se voiler la face. Ou pire : participer à l’écoblanchiment d’un système qui détruit le monde sous prétexte de le sauver.
Pour le dire autrement, une écologie dans notre contexte actuel s’apparente plus à des soins palliatifs qu’à une solution durable.
Vers la fin d’une écologie de surface
Beaucoup d’« efforts écologiques » valorisés aujourd’hui ne sont que des pansements sur une plaie béante et purulente. Ils ne changent rien aux causes profondes et parfois même, ils les renforcent. Recyclage, tri sélectif, ampoules LED, voitures électriques : tout cela suppose que le mode de vie consumériste est bon, qu’il suffirait juste de le rendre plus « vert ». Or, le vrai problème n’est pas de mieux gérer les déchets : c’est d’en produire toujours plus, dans un système qui en vit. Recycler n’est pas une fin en soi ; c’est parfois une manière de continuer à acheter sans culpabilité. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement recycler, c’est ne pas acheter ce qui produit des déchets. Ne pas dépendre du plastique, du PET, des conserves industrielles. C’est réapprendre à produire soi-même, à cuisiner, à conserver, à vivre au rythme des saisons et des récoltes. À se contenter de l’eau courante (!) que nous avons tous à domicile, plutôt que d’acheter de l’eau ou des sodas en bouteilles, par exemple. Non pas comme un retour en arrière, mais comme une réconciliation avec les cycles du vivant, du cosmos, et une revalorisation du local et du juste assez.
Il en va de même pour la voiture. On nous vante les mérites des modèles hybrides ou électriques comme s’ils incarnaient une révolution écologique. Mais, changer de moteur ne suffit pas quand c’est tout l’imaginaire de la mobilité qu’il faut repenser. Une voiture électrique reste une voiture énergivore à produire, dépendante de métaux rares extraits dans des conditions souvent catastrophiques et conçue pour maintenir un mode de vie basé sur le déplacement rapide, permanent, individuel. Ce qu’il faudrait questionner, ce n’est pas seulement comment on se déplace, mais pourquoi, combien et à quel coût. Valoriser la proximité, développer des communs de transport, réduire les distances entre les lieux de vie, de travail et d’approvisionnement rallongés par les centralisations urbaines : voilà une vraie démarche écologique. Là encore, il s’agit de sortir de la logique du toujours plus pour retrouver le sens du juste assez.
Même chose pour l’alimentation. On entend souvent qu’il faudrait par exemple « réduire sa consommation de viande ». Mais, si l’on continue à acheter de la viande industrielle, produite dans des conditions inhumaines et à un coût écologique dramatique, ce changement reste superficiel. Ce n’est pas seulement la quantité qui pose un problème, c’est la qualité du rapport au vivant. Manger de la viande, cela peut être soutenable à condition que ce soit local, raisonné, en lien avec des écosystèmes diversifiés, dans un rythme qui respecte la terre, les saisons et les animaux. Cela suppose de désindustrialiser notre alimentation, de renouer avec des filières paysannes, des formes de vie enracinées et un rapport non marchand à ce que nous mangeons. Peut-être accessoirement accepter qu’il n’y a pas que des pièces nobles dans un bœuf de 600 kg : en plus du filet et du steak, il y a la langue, le foie et les tripes.
Enfin, il y a les labels verts, bio, éthiques, durables : autant de cautions morales pour continuer à consommer sans trop se poser de questions. Tous ces labels (Fair Trade, MSC, AB) finissent trop souvent par fonctionner comme des vernis de conscience, des outils marketing plus que des garanties de transformation réelle. Acheter éthique reste acheter, souvent dans les mêmes circuits logistiques mondialisés, avec les mêmes rapports de domination à l’œuvre. Une étiquette rassurante ne suffit pas à effacer l’empreinte écologique et sociale d’un tee-shirt produit à l’autre bout du monde ou d’un poisson pêché avec des méthodes destructrices. L’écologie ne consiste pas à « verdir » l’existant. Elle appelle à défaire une certaine manière d’être au monde pour en inventer une autre, plus juste, plus sobre, plus joyeuse. Une écologie qui ne s’achète pas, mais qui se pratique. Quotidiennement, collectivement, localement.
Une attention spécifique aux besoins et aux envies, et à la création de communs
Au fond, le consumérisme prospère sur une confusion entretenue entre les besoins et les envies. Il nous conduit à croire que tout désir est légitime, qu’il doit être satisfait immédiatement et que la liberté consiste à pouvoir consommer ce que l’on veut, quand on le veut. Or, nos véritables besoins sont bien plus modestes que ce que la société marchande nous fait croire : se nourrir, se loger, se déplacer, se relier aux autres. Le reste (la dernière voiture électrique, les habits écoresponsables made in Bangladesh, les gadgets connectés) relève souvent de l’envie et du caprice, c’est-à-dire d’un désir socialement construit, toujours relancé par la publicité et l’imaginaire du manque. Nous vivons ainsi à contre-sens : en croyant combler des besoins, nous nourrissons surtout nos frustrations. Une véritable écologie suppose un retournement de cette logique : réapprendre à discerner ce qui est vital de ce qui est accessoire, ce qui fait lien, de ce qui aliène, ce qui soutient la vie, de ce qui l’épuise. Cela passe par une forme de sobriété choisie — non pas une privation, mais une libération. Car ce n’est pas la satisfaction illimitée de nos envies qui nous rend libres, mais la capacité à vivre bien avec peu, ensemble.
À ce titre, un texte biblique a retenu mon attention, non pas parce qu’il serait « sacré » ou porteur d’une autorité religieuse, mais parce qu’il propose un modèle humainement et socialement cohérent. Dans les Actes des Apôtres, on lit cette description saisissante de la première communauté chrétienne :
« Tous ceux qui croyaient étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » (Actes 2, 44–45)
Ce texte décrit une micro-société fondée non sur la propriété privée, la compétition ou la méritocratie, mais sur le partage, la mutualisation et la satisfaction des besoins réels. Chacun donnait selon ses moyens et recevait selon ses besoins. C’est un renversement radical de la logique dominante : ici, la valeur ne réside pas dans ce que l’on possède, mais dans ce que l’on met à disposition du collectif. Il ne s’agit pas d’égalitarisme abstrait, mais d’un rapport solidaire à l’existence, d’une attention concrète aux vulnérabilités, aux dépendances, aux interdépendances. Cette organisation propose de vivre selon ce que l’on a, et non de s’endetter. Elle suppose que l’on est attentif aux besoins de tous et non aux envies et aux caprices de chacun. Surtout, elle implique que le collectif vit réellement ensemble et qu’il est de même importance que l’individu : ni plus, ni moins important. Chaque individu se met au service du collectif en fonction de ce qu’il peut lui apporter, de manière dépouillée, et en retire la subsistance, le juste assez pour combler ses besoins.
Ce modèle fait écho à ce que proposent aujourd’hui certaines expériences communalistes, coopératives ou décroissantes : relocaliser les échanges, s’organiser horizontalement, subordonner la production à l’utilité et non au profit, retrouver la joie de faire ensemble au lieu de posséder chacun pour soi. Ce n’est pas un rêve. passéiste, mais une possibilité profondément humaine, éprouvée dans l’histoire, et plus que jamais nécessaire pour répondre aux défis écologiques et sociaux.
Ma conclusion
Après ce rapide panorama de la situation écologique mondiale par le prisme du jour du dépassement et le regard que je pose dessus, une évidence s’impose à moi : nous ne sommes plus dans le temps de la prévention, mais bien dans celui des soins palliatifs. On colmate, on tempère, on soulage là où l’alerte est devenue sirène permanente. On organise des sommets, on produit des rapports, on signe des engagements qu’on sait déjà inapplicables ou largement insuffisants. On soigne des symptômes, sans s’attaquer à la racine du mal. Tout cela donne l’illusion d’agir, mais évite soigneusement de toucher au cœur du problème.
Ce cœur, c’est le modèle même sur lequel repose notre société contemporaine : un capitalisme dans sa forme néolibérale, mondialisée, financiarisée, où l’économie n’est plus un outil parmi d’autres au service de la vie, mais le prisme absolu à travers lequel tout doit passer, y compris la nature, les liens humains et l’avenir lui-même. Un système fondé sur l’accumulation infinie dans un monde fini, sur la concurrence érigée en principe structurant, sur la consommation comme moteur existentiel. Tant que ce paradigme demeurera la norme indiscutée, tant que nous refuserons d’en sortir radicalement, aucun effort individuel, aucune innovation technique, aucun ajustement politique ne pourra inverser la trajectoire.
Ce n’est pas du défaitisme, c’est un constat. On ne guérit pas un organisme rongé par une logique mortifère en lui administrant des cachets cosmétiques. Il faudrait une rupture. Une vraie. Un changement de civilisation. L’abandon assumé d’un système qui détruit pour prospérer, qui privatise pour « optimiser », qui exploite pour croître. Mais, ce changement supposerait une prise de conscience collective, un courage politique inouï et une volonté de renoncer à des privilèges profondément ancrés.
Or, aujourd’hui, rien n’indique que nous soyons prêts à cela.
Un texte explicite qui me parle beaucoup. Sans être fataliste, je me sens pourtant quasi pessimiste. Parfois, j’ai l’étrange impression que les gens sont fous.
Merci pour votre partage.
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