La balance a penché

En parcourant la liste du réseau protestant, j’ai constaté que beaucoup de blogs ne publiaient plus grand chose, et que beaucoup publient surtout des prédications. Nicolas Friedli, sur son site théologique.ch, disait il y a quelques jours qu’il y aurait peut-être quelque chose à dire sur la fin des blogs… Je ne sais pas si les raisons qui m’ont poussé à arrêter de m’investir sur cette plateforme peuvent servir à dire une tendance plus générale ou si c’est propre à moi, mais à la demande de quelques abonnés qui voulaient comprendre les raisons de mon arrêt, voici quelques lignes d’explications. Je vous livre le fruit de ma réflexion avec transparence et honnêteté. Elle n’engage que moi et répond à une vision personnelle des choses. Je m’étais donné deux semaines pour entériner ma décision…. mais quand on sait ce qu’on veut, pourquoi attendre finalement ?

J’ai initialement commencé à publier mes réflexions pour penser à haute voix. Pour sortir ce qui m’encombrait, organiser le chaos, donner forme à ce qui me traverse. Écrire m’a longtemps permis de respirer mieux, de ressentir plus densément, de prendre au sérieux mes intuitions. J’y ai initialement trouvé un sens pour moi.

Mais j’espérais aussi, en arrière-plan, ouvrir un espace de réflexion. Un lieu où les idées pourraient se confronter, se croiser, s’éprouver. C’est ce que j’aime : la querelle cordiale et argumentée. Très peu de dialogue est né. Les commentaires et les réponses sont souvent stériles : des accords sans relief ou des désaccords figés. J’ai reçu plus de condamnations à l’enfer que de véritables invitations à penser ensemble. Je ne m’attendais pas à l’adhésion. Mais je croyais encore possible la discussion. Ce n’est pas le cas. Et ce silence, couplé aux insultes très régulières, a fini par me fatiguer.

Je pose ici une douce ironie : il est frappant de noter que les insultes, les seaux de merde et les condamnations diverses et variées (ainsi que deux menaces) proviennent exclusivement de personnes se disant disciple du Christ (de toutes confessions), prêchant l’amour du prochain et revendiquant une foi fondée sur la grâce. Je ne dis pas cela pour faire un trait d’esprit facile, ni pour jouer les martyrs du clavier. Je le dis parce que c’est symptomatique. Symptomatique d’un climat religieux où l’on tolère la différence tant qu’elle ne trouble pas l’ordre symbolique, mais où toute remise en question un peu vigoureuse déclenche des réflexes de rejet, de violence, parfois même de persécution symbolique. Symptomatique aussi d’une foi qui, pour beaucoup, semble incapable d’habiter la critique autrement que par la condamnation. Cette ironie-là me laisse calme. Mais elle contribue, elle aussi, à la fatigue.

La balance a donc penché.

Je précise que ce n’est pas une question de “succès”, si l’on entend par là la fréquentation du site. Je suis satisfait de l’affluence. Mais je n’écris pas pour qu’on me lise en silence. Ce qui me manque, c’est la dispute, l’échange réel, la pensée qui circule entre les corps. Dans mon expérience de ces trois dernières années sur le web, on ne débat pas vraiment. Il me manque ce frottement des points de vue qui oblige à penser mieux. Je le trouve, heureusement, mais auprès de personnes qui me sont proches : je n’ai donc plus de raison, à ce niveau, de continuer à faire l’effort de publier mes idées.

D’autres publient pour des raisons différentes : vulgariser, toucher des gens, avoir une communauté, convaincre de leur vision du monde, évangéliser, édifier, publier leurs prédications, etc… pourquoi pas, mais ce ne sont pas des démarches qui me correspondent. En discutant avec ces amis bloggers, j’ai reçu plein d’encouragements de leur part, et des invitations à déplacer la focale du sens. Mais, ce que moi j’aime, et ce qui fait sens pour moi, c’est la contradiction féconde, au sens de Proudhon. Dans sa correspondance avec Marx, ce dernier écrivait en 1846 vouloir établir un réseau de socialistes européens pour permettre un « échange d’idées et une critique impartiale ». Il pensait, lui aussi, que les différences d’opinion devaient se faire jour, non pour être gommées, mais pour provoquer un mouvement, une élévation. Leurs échanges furent rugueux, mais exigeants. Et féconds, justement.

C’est cela que je cherche : une dialectique vivante. Je ne la trouve plus. Et pour être honnête, je ne l’ai jamais vraiment trouvée ici. Je l’ai espérée. J’ai tendu des perches, essayé d’ouvrir des brèches, lancé des invitations. Sur Internet et IRL. Mais la pensée partagée, mise en tension, disputée en confiance, n’a pas eu lieu. Ou trop rarement pour que cela en vaille la peine à mes yeux. Alors, oui : j’ai de plus en plus souvent l’impression d’écrire dans le vide. Pas parce que personne ne lit. Je sais que ce blog est lu, consulté, parfois même relayé, et j’en suis reconnaissant. Mais parce que presque rien ne revient. Aucun véritable écho. Aucune parole en retour. Peu ou pas de débat.

Et je ne veux plus m’accrocher à l’idée qu’“il se passe peut-être quelque chose que je ne vois pas”. Qu’il y aurait des fruits invisibles, des lecteurs bouleversés en silence, des graines plantées dans l’ombre. Je comprends l’intention bienveillante de ceux qui me disent cela pour tenter de m’encourager à continuer. Mais je ne veux pas vivre suspendu à des hypothèses. Je ne veux pas fonder mes gestes sur des effets que je ne verrais pas. Je préfère agir à partir de ce que je ressens réellement, vis concrètement et de ce qui fait sens à mes yeux.

Et ce que je ressens, aujourd’hui, c’est que ce blog ne m’apporte plus le sens initial que j’y trouvais, en plus de ne pas avoir l’impression qu’il apporte quelque chose, tout court.

Et puis, il y a aussi le reste : lire, écrire, publier prend du temps. Beaucoup. Cela exige de l’attention, de la disponibilité que je n’ai plus envie de donner. Car ce temps-là, je le prends à côté de mon travail (90%) et de mon rôle de père célibataire, une fois que les enfants dorment ou sont chez leur mère. Et financièrement, même si ce ne sont pas des sommes mirobolantes, tout est à ma charge. Aujourd’hui, je ne suis plus prêt à fournir ces efforts, ces investissements, qui sont devenu des sacrifices par la force des choses. Comme le sens que j’avais injecté s’est perdu, tout cela s’alourdit.

Tout bien pesé, cela et d’autres aspects plus mineurs, je m’arrête. Mais…

Ce blog restera en ligne. Je ne peux pas non plus me renier complètement : peut-être qu’un jour, au détour d’un film, d’un livre, d’un sujet de société, un élan me reprendra, ponctuellement. Et alors un billet naîtra. Mais je n’écrirai plus par habitude. Ni pour maintenir une cadence (je n’ai heureusement jamais cherché à tenir un rythme). Ni pour entretenir l’illusion d’un lieu d’échange.

Pour le reste, j’ai tenté de dire ce que j’avais à dire. Ce qui devait passer par là est passé. Je vais maintenant vivre autrement et revoir la manière d’investir mon temps libre. Je vais cesser de mettre de l’effort là où je ne sens plus ni nécessité, ni joie, ni sens.

Enfin, et pour répondre à une question qui m’a été posée par quelques personnes, avec la fatigue accumulée, c’est l’écriture, de manière plus générale, que je mets en pause. Plusieurs ouvrages étaient en préparation. Deux sont terminés, mais demandent à être relus et retravaillés. L’un était en cours (une traduction personnelle et un commentaire de l’Évangile selon Matthieu). Un quatrième était en gestation. J’ai mis beaucoup d’espoir dans ces projets. J’y voyais du sens, justement dans le partage d’une voix peut-être différente pour enrichir et tenter d’élever le débat et la discussion. Publier un livre est un rêve que je porte depuis des années. Et aujourd’hui, je n’ai jamais été aussi près de le réaliser.

Mais je mets aussi cela de côté pour l’instant. Par manque d’énergie, de ressources, de moyens et d’aide pour les finaliser et chercher une maison d’édition. Je ne sais pas si j’y reviendrai. Et c’est ok pour moi : je ne le vis pas comme un deuil ou comme un échec. J’accepte la fatigue et j’en prends acte.

Cette envie de passer à autre chose était déjà présente il y a quelques semaines, lorsque nous avons décidé, avec Davide, de mettre un terme aux discussions autour de la spiritualité et de la religion dans Cosmogénèse. Nous avons clos l’arc en cours et ils nous reste deux épisodes à publier. Nous avons mis de côté les questions spirituelles et théologiques pour laisser la place à d’autres préoccupations. À d’autres formes. Nous savons donc comment l’arc en cours se termine. Mais nous ne savons pas encore exactement sous quelle forme cela va continuer. Et il faut le dire aussi : cette production se fait également sur notre temps libre, à tous les deux et à notre charge.

La boucle est donc bouclée.

Très bonne suite à vous. Et merci, sincèrement, d’avoir lu ce blog et de continuer à lire les éventuels billets qui sortiront ponctuellement.

4 commentaires

  1. Merci pour cet état des lieux sincères !

    J’aime que tu nous partages cela, car cela invite à assumer, visibiliser les fins. Parce qu’aucune séquence n’est appelée à durer indéfiniment – et qu’au bout d’un moment elle cesse d’être féconde et bouffent surtout de l’énergie, qui serait plus fructueuse si elle était orientée ailleurs.

    ça me fait réfléchir sur le status de différents sites que je maintiens en ligne.

    En même temps, je suis reconnaissant que tu laisses tes textes en lignes ! Je fais partie de ceux qui croient que la lecture silencieuse peut changer des choses – certains articles peuvent être des ressourcements sur le temps long (je le vois sur mon propre blog !)

    Bon vent ! Et je me réjouis de découvrir ce qui va se déployer dans ce temps que tu t’ouvres et te donnes.

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  2. […] En mai dernier, j’écrivais ça : Nous voulons déplacer notre centre de gravité vers des questions de désir, de lien, de langage, de joie, d’éthique, de politique, de corporalité. Explorer les formes de vie qui résistent, les élans qui surgissent, les gestes qui réparent. Puis, en août, à propos de mon blog, j’écrivais ceci : Pour le reste, j’ai tenté de dire ce que j’avais à dire. Ce qui devait passer par là est pass… […]

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