
Je l’avais dit : je ne cherche pas à écrire pour écrire. Les sujets viennent à moi, comme ce débat que j’ai suivi et qui m’a poussé à rédiger ce billet. Car il touche à un sujet central dans ma pensée politique : l’illusion de savoir et de détenir la vérité vraie. Il a entraîné une digression à venir : sur la question de la « débaptisation » et son implication politique. Dans tous les cas, je vous invite à regarder le débat (lien dans l’article) afin de lire le billet et sa digression en connaissance de cause.
J’ai récemment regardé un débat entre un athée et un abbé. Ce débat est apparu dans mon fil de discussion, car je suis le travail de Thomas Durand, l’un des deux protagonistes. Cette discussion, traitant certes de religion et de foi, a surtout suscité chez moi une réflexion politique que je vous livre ici.
Thomas Durand, dont j’apprécie le travail, est docteur en biologie (physiologie végétale). Il défend l’esprit critique sur la chaîne YouTube La Tronche en Biais. Il est aussi actif au sein de l’ASTEC (Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique) et anime le blog La Menace Théoriste. Son combat contre le complotisme et les raisonnements fallacieux a fait de ces plateformes des lieux-ressources lorsque j’ai quitté le milieu évangélique.
L’abbé Matthieu Raffray, docteur en philosophie et prêtre ordonné en 2009 pour l’Institut du Bon‑Pasteur, est devenu une figure notable des réseaux sociaux, portant un discours revendiquant un catholicisme fier, identitaire et décomplexé. Il se présente comme un prédicateur qui considère qu’il est urgent de dire la vérité au monde et de gueuler si nécessaire. Sa parole ne se limite pas à la sphère spirituelle : sur Instagram, il mène une sorte de croisade spirituelle pour un renouveau catholique et organise des stages visant à former des « catholiques virils », incarnant le slogan provocateur : « Bagarre, bagarre, prière ». Plus significativement, Raffray affirme explicitement vouloir évangéliser le monde et inciter les personnes à se tourner vers l’institution catholique. Ses prises de position et ses interventions médiatiques l’inscrivent dans un écosystème identitaire et nationaliste. Comme indice de cette orientation, ses accointances avec certains influenceurs de droite et d’extrême droite ainsi que des positions morales assez typiques de ce milieu.
Ce qui me frappe dans ce débat, ce n’est pas tant la question de la croyance, ni la somme des arguments échangés, que la manière dont chacun envisage la vérité et comment cela vient teinter le discours. D’un côté, Thomas Durand adopte une posture tranchée, mais prudente. Il ne prétend pas détenir une vérité ultime. Sa démarche est critique : examiner les faits, tester les affirmations, admettre l’incertitude. S’il n’a de cesse de confronter les affirmations pour en éprouver la solidité, il n’impose pas de dogme. Sa position peut se résumer ainsi : « Dieu n’existe pas, jusqu’à preuve du contraire ». Ce n’est pas une certitude, mais une posture intellectuelle qui laisse toujours la porte ouverte à la réfutation, à condition que des preuves tangibles soient apportées. Il ne croit pas en Dieu tant qu’il n’aura pas de bonnes raisons d’y croire.
De l’autre, l’abbé Raffray avance avec une toute autre posture. Il affirme non seulement que Dieu existe, mais qu’il est possible d’en apporter la preuve rationnelle. Là où l’athée place le doute comme garde-fou, Raffray revendique la certitude : « Je sais ». Ses arguments — la cause première, l’ordre du monde, l’intelligence organisatrice, etc. — sont des classiques de l’apologétique, mais il les présente comme des évidences indiscutables, ceux-ci ayant pourtant été, à de maintes reprises, rationnellement déconstruits. (À ce titre, je vous renvoie justement au très bon livre de Thomas Durand : « Dieu, la contre-enquête »)
Cette divergence est capitale. Chez Durand, la vérité est toujours en construction, faillible, susceptible de s’enrichir. Chez Raffray, elle est fixée une fois pour toutes : la raison ne sert pas à chercher, mais à confirmer ce qui a déjà été posé par la foi et la tradition.
Quand la foi se déguise en savoir
L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt a une formule éclairante : « Face au questionnement sur l’existence de Dieu, se présentent trois types d’individus honnêtes : le croyant qui dit : “Je ne sais pas, mais je crois que oui”, l’athée qui dit : “Je ne sais pas, mais je crois que non”, l’indifférent qui dit : “Je ne sais pas et je m’en moque.” L’escroquerie commence chez celui qui clame : “Je sais !” Qu’il affirme : “Je sais que Dieu existe” ou “Je sais que Dieu n’existe pas”, il outrepasse les pouvoirs de la raison, il vire à l’intégrisme, intégrisme religieux ou intégrisme athée, prenant le chemin funeste du fanatisme et de ses horizons de mort.”
Une conviction intime relève du « je crois ». Elle n’a pas besoin de preuves pour exister et reste légitime dans l’espace spirituel ou communautaire. Mais, lorsque ce « je crois » se mue en « je sais », il prétend soudain accéder au rang de vérité universelle et rationnelle. C’est ce glissement que l’on retrouve chez Raffray à propos de l’existence de Dieu. Lors du débat, Thomas Durand lui dit en substance qu’entrer en dialogue suppose d’accepter que certaines personnes n’ont pas Dieu en tête quand elles réfléchissent ou construisent leur pensée. Ce constat de simple pluralité, Raffray le balaie d’un revers de main : ils n’ont pas le choix, Dieu est partout. Tout est dit : l’athée défend la reconnaissance de l’altérité, du droit de chacun d’intégrer l’idée de Dieu ou non. L’abbé répond en niant cette liberté, en affirmant que même ceux qui n’y pensent pas y participent malgré eux. Dieu devient alors un absolu, et Raffray quitte le domaine de la foi pour se mouvoir sur celui du savoir : aucun doute n’existe. Or, sans doute, la foi n’est plus une foi. Ce n’est donc ici plus un dialogue, mais une annexion : l’autre est privé de sa capacité à se dire lui-même au nom d’un hypothétique absolu, qui échappe pourtant par définition à la raison, quoi qu’en dise le croyant.
Le danger de ce glissement est double. D’abord, il brouille les repères entre registres :
- la science se fonde sur l’observation, la réfutabilité, la méthode critique ;
- la foi, que cela soit en une religion ou même en l’existence de Dieu, repose sur l’adhésion, le témoignage, l’expérience intérieure.
Ensuite, il transforme une conviction en idéologie : non plus une foi humble, mais une certitude péremptoire qui s’impose aux autres. Exemple encore : Raffray invoque l’« ordre du monde » ou la « cause première » comme s’il s’agissait de démonstrations scientifiques, alors qu’il s’agit de raisonnements métaphysiques qui ne reposent que sur des hypothèses irréfutables, non parce qu’elles sont vraies, mais parce qu’elle sont non démontrables. Ce brouillage entretient une illusion : celle que l’existence de Dieu aurait les mêmes fondements que les sciences. Qu’elle serait objectivable ! Or, c’est précisément cette confusion qui ouvre la voie aux dérives idéologiques : là où croyance et politique se renforcent mutuellement.
Car le problème n’apparaît pas tant qu’une croyance reste dans la sphère intime. Mais, dès qu’elle s’appuie sur une prétendue rationalité universelle pour se présenter comme vérité objective et qu’elle est prêchée dans le but de convertir le monde, tout en étant instrumentalisée pour faire valoir une certaine orientation politique, elle change de registre. C’est là que la foi se mue en idéologie : elle ne se contente plus d’inspirer une existence, elle s’impose comme modèle social et politique. La religion devient instrument de pouvoir, et le langage rationnel n’est plus qu’un masque pour légitimer ce pouvoir.
Chez Raffray, ce glissement est manifeste. Son discours ne se limite pas à la prédication philosophico-spirituelle : il s’articule avec les milieux identitaires et nationalistes, pour qui la religion devient le ciment idéologique d’un ordre social particulier. La foi se met ainsi au service d’un projet politique précis, qui cherche à restaurer une société hiérarchisée, virile, homogène, et donc excluante. Projet social auquel se rattachent plusieurs hommes influents et souhaitant imposer un nouveau modèle de société par leur investissement massif dans les médias : Bolloré et Sterin en figure de proue.
On pourrait me reprocher de rapprocher anarchisme et Évangiles. Mais, la différence est radicale : il ne s’agit pas de présenter les Évangiles comme une vérité scientifique ni comme un projet social « clés en main » faisant autorité dans la vie des personnes, mais comme une source d’inspiration critique, un récit qui ouvre à d’autres possibles. Le socialisme libertaire que je défends n’utilise pas la foi comme légitimation dogmatique ou comme prétexte pour s’imposer, mais comme point de rencontre symbolique avec une expérience de liberté et d’égalité. Ma foi a teinté ma réflexion politique, qui elle-même me donne de nouvelles grilles de lecture sur ma foi.
Un problème pour le débat publique
Le cœur du problème n’est donc pas la foi en tant que telle, mais son instrumentalisation. La croyance, la foi, sont de l’ordre de l’intime et ne sont pas rationnelles au sens ou on ne peut rien prouver. Lorsqu’elle se déguise en savoir rationnel, elle devient un danger pour le vivre-ensemble.
Les conséquences sont claires :
- Rétrécissement du débat démocratique : si Dieu est présenté comme une évidence rationnelle, il n’y a plus de discussion possible. Contester revient à s’opposer non pas à une opinion, mais à une vérité absolue. Contester revient pour les tenants de la vérité (et par extension du bien prétendument objectif) à se tenir du côté du mal. J’y vois le germe d’un totalitarisme.
- Légitimation d’extrémismes : ce vernis pseudo-philosophico-rationnel confère une apparence de sérieux à des positions identitaires ou autoritaires qui, autrement, apparaîtraient comme purement idéologiques.
- Polarisation sociale : la frontière entre conviction intime et projet politique se brouille, divisant la société entre ceux qui adhèrent à « la vérité » et ceux qui en sont exclus.
Ce point rejoint un autre danger : l’extrême droite, dont Raffray se rapproche, fonctionne, comme la religion et la foi, sur des mythes plutôt que sur des faits. Méritocratie, insécurité, ordre naturel, hiérarchies « évidentes » : autant de récits construits qui se présentent comme rationnels, mais qui ne résistent pas à l’examen des chiffres ou du debunk. Lorsque religion et politique se rejoignent dans ce même brouillage, c’est l’espace démocratique lui-même qui est menacé.
Conclusion
Pour résumer, je ne partage en rien l’idéologie identitaire et traditionaliste de Matthieu Raffray. Pour autant, en démocrate, je considère que toute opinion ou toute idée politique a droit à son expression. Une idée, même foncièrement mauvaise, peut être combattue et déconstruite : le débat d’idées reste le meilleur antidote. Mais, lorsqu’une idéologie s’appuie sur l’affirmation d’un absolu présenté comme indiscutable, comme c’est le cas ici, la discussion devient impossible. On ne se bat plus sur le terrain des arguments : on se heurte à une barricade dressée par une vérité décrétée une fois pour toutes, qui ne laisse aucune place à l’altérité, au débat, à la discussion. C’est un déni de la pluralité.
La foi, la quête spirituelle, la conviction intime : tout cela est profondément légitime tant qu’il s’agit d’un choix personnel, librement consenti. Mais, lorsque la foi se déguise en savoir, lorsqu’elle prétend être une vérité rationnelle et indiscutable, elle cesse d’être une ressource intérieure pour devenir un outil de pouvoir. Elle fige le débat, exclut la contradiction et impose à tous ce qui ne relève que d’une option particulière.
Dans un monde traversé par des tensions, il est vital de cultiver l’esprit critique, d’accepter l’humilité devant ce qui nous échappe (comme l’idée de Dieu par exemple), et de maintenir la distinction entre croyance intime et discours rationnel. Cette vigilance protège à la fois la liberté de croire et la liberté de ne pas croire — condition indispensable pour que l’espace public reste réellement démocratique, ouvert et pluraliste. La croyance ou l’incroyance en Dieu ne devraient pas échapper à une telle démarche d’humilité.
Pour finir, je cite Thomas Durand, en précisant que ce qu’il dit ici sur l’existence de Dieu s’extrapole dans sa pensée et sa démarche à toute prétention au savoir : « Mon job, ce n’est pas de vous dire ce qui est vrai. […] Je ne dis pas que la science prouve que Dieu n’existe pas. Comment on prouve que Dieu n’existe pas ? Il faudrait qu’on l’ait bien défini, et qu’on puisse mettre à l’épreuve cette hypothèse. Si vous voulez savoir quelque chose sur un sujet, il faut accepter que l’hypothèse puisse être réfutée. Si vous n’acceptez pas qu’elle puisse être réfutée, elle n’est pas testable. Qui va mettre sur la table une définition de Dieu qu’on va pouvoir tester? Personne ne le fait vraiment. Donc on a plein de débat […] où les gens s’emplâtrent un petit peu, et à la fin, ceux qui croient ou qui ne croient pas continuent de croire comme avant. C’est bien la preuve que l’argumentaire n’a pas vraiment sa place dans ces croyances là, et c’est pas grave. Mais moi, j’ai fait le bouquin (« Dieu, la contre-enquête ») pour répondre à ceux qui disent : « moi je sais j’ai la preuve. » C’est ceux-là qui m’intéressent. Ceux qui disent « moi je crois » ou « moi je crois pas », ben c’est super. […] [Mais] ceux qui disent « moi je sais que tel livre c’est LE message, que tout ce qu’il y a dedans est vrai et quand on l’ouvre on lit que ceux-là faut les tuer, et que ceux-là faut qu’il se taisent », eh bien je dis que les conséquence dans l’histoire sont dramatiques. Il terminera sa prise de parole ainsi : « [L]’univers peut être la cause de l’intelligence, mais est-ce que l’inverse est vrai? Est-ce que l’intelligence peut être la cause de l’univers ? Ca, c’est couteux comme hypothèse. Je ne dis pas que c’est pas vrai. Mais je dis qu’avant de dire qu’on sait que c’est vrai, il faudrait quand même qu’on ait un attirail épistémique un peu plus solide. Il y a des gens qui vous disent qu’il savent. En général quand on creuse un petit peu, c’est ce que j’ai fait, non ils ne savent pas. Donc, je ne dis pas que Dieu n’existe pas. C’est ce que je crois, mais ça c’est personnel. Par contre ceux qui disent « oui ca existe, je le sais et oui j’ai des preuves », eh bien quand on regarde, les preuves elles disparaissent. »
Une posture de non croyant, similaire à celle d’Eric-Emmanuel Schmitt, croyant pour sa part, qui accepte l’existence de la croyance, mais qui combat l’illusion du savoir. Une posture salvatrice à mon sens, tant sur le plan spirituel que politique.
Edit : je viens de voir, juste après avoir posté ce billet, que Thomas Durand a posté un debrief du débat. Je ne l’ai pas encore visionné au moment ou j’écris ces lignes, mais dans tous les cas, je trouve intéressant de le relayer.
[…] j’ai écrit un texte sur Kaamelott ou sur Shigurui, ou quand je relayais une réflexion suite à un débat, où je renvoie aux travaux de l’un des protagonistes qui m’avaient aidé à une […]
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[…] du débat entre Thomas Durand et l’abbé Matthieu Raffray, une scène a particulièrement retenu mon attention. On y parlait de « débaptisation ». Raffray […]
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