
Les enfants me l’ont réclamé. Tous les copains en parlaient à l’école. On a regardé K-Pop Demon Hunter tous les trois, affalés sur le canapé. Les enfants commentent à voix haute, s’émerveillent devant les Saja Boys, vibrent pour les scènes d’action. L’écran clignote, la musique pulse, les démons se dispersent en pixels. En vrai, j’y suis allé à reculons.
Pourtant quelque chose s’y joue, plus profond que l’intrigue ou que la hype.
A la fin, sous le vernis pop, j’y ai quand même trouvé une profondeur inattendue : deux êtres écartelés entre ce qu’ils sont et ce qu’ils voudraient être, entre la honte et le désir d’exister pleinement. Ce n’est plus seulement un film d’animation dans le vent, c’est une fable sur la condition humaine, sur la lutte intérieure, la culpabilité, le refus et l’acceptation.
Les enfants voient des chansons, une aventure, des batailles entre le bien et le mal et des chorégraphies. Moi, j’y vois surtout une parabole sur la réconciliation avec soi-même.
Rumi, la personnage principale, a passé sa vie à vouloir se changer, seule, sans le secours des autres. Demi-démone (par son père) parmi les chasseresses de démons, elle dissimule son origine, réprime sa colère, contrôle chaque éclat de sa nature. Elle pense qu’en effaçant ce qui dérange, elle deviendra enfin digne d’appartenir au monde comme elle le souhaite : juste une humaine débarrassée de sa part monstrueuse.
Mais à force de se dissimuler, elle s’étiole. Chaque combat la vide un peu plus, non parce qu’elle affronte des monstres, mais parce qu’elle en devient un : celui qu’on devient quand on se nie. Elle ne chasse plus le mal : elle s’exorcise elle-même. Rumi incarne cette illusion si humaine de croire que la lumière exige de renier l’ombre. Mais c’est l’inverse. C’est seulement lorsqu’elle s’accepte dans sa totalité, lorsque la chasseresse et la démone cessent d’être ennemies, qu’elle trouve toute sa puissance. La force, ici, n’est plus dans la pureté, mais dans l’unité retrouvée. Elle est dans l’acceptation d’une traversée de cette part d’ombre refoulée.
Jinu, l’antagoniste de Rumi, a pris le chemin inverse. Il n’a pas refoulé sa part obscure, il s’y est enfermé. Non par goût du mal, mais par culpabilité. Il s’est condamné lui-même, persuadé que ce qu’il a fait, abandonner sa famille et fuir son humanité, le définit à jamais. Il s’est essentialisé dans un seul de ses actes. Certains se punissent pour rester cohérents avec leur douleur. Jinu n’a pas été damné : il se damne lui-même. (Un peu à l’image de l’auto condamnation et de la culpabilité dans la série Lucifer) Et quand le roi des démons lui dit : “Ne crois pas que tu puisses échapper à ce que tu es” il croit entendre une vérité. Mais c’est un mensonge métaphysique. Une vérité tordue pour l’asservir.
Oui, nul ne peut fuir ce qu’il est, mais ce qu’on est, ce n’est pas une essence : c’est un devenir. Le roi des démons veut qu’il reste prisonnier de sa faute, qu’il confonde l’être et le remords. Et Jinu y consent, parce qu’il croit que souffrir est une façon d’aimer encore ceux qu’il a trahis. Comme si sa souffrance était sa pénitence. Et plutôt que de continuer de vivre avec ce qui le culpabilise, de l’intégrer à son parcours, il conclura un pacte : ses services contre l’effacement de sa mémoire, ou l’oubli comme voie de salut. La souffrance de la culpabilisation est trop forte.
Rumi et Jinu sont antagonistes. Ils ne s’affrontent pas vraiment : ils se reconnaissent. Elle, qui a tout fait pour cacher son ombre. Lui, qui a tout fait pour s’essentialiser à sa part d’ombre. Ils sont deux moitiés d’un même mouvement : l’une veut s’absoudre, l’autre veut rester coupable. Tous deux refusent d’habiter la complexité de leur être.
Mais leur dialogue fissure ces murs. Elle lui permet d’accepter son passé, non en le niant, mais en l’intégrant. Et lui la renvoie à la part d’elle-même qu’elle fuyait. Elle lui apprend que la faute n’est pas un destin. Il lui apprend que l’ombre n’est pas un mal. Ils ne se guérissent pas l’un l’autre : ils se réconcilient avec eux-mêmes.
Et puis vient la chanson finale, comme un écho à tout ce parcours :
Plus rien que du brouillard, désormais, la vie est illusoire.
J’ai failli perdre mon âme, marquée parmi les flammes,
Écrasée sous le poids de mon devoir, j’ai voulu gagner, j’ai voulu frapper. J’ai perdu ma voix. Mon cœur s’est brisé.J’ai menti toute ma vie, caché ce que j’étais, ce que je suis. Mais dites-moi pourquoi?
J’ai maudit le démon en moi qui grandit et se bat.
Mais désormais je vois la beauté dans tous mes éclats.
Ils font partie de moi, l’harmonie et l’effroi.
Je trouve enfin la paix, j’ai retrouvé ma voix.Pourquoi vouloir dissimuler ce qui brûlait en moi ?
J’aurais du permettre à mes doutes de rencontrer mes joies.
N’ai pas peur de l’effroi, l’harmonie se déploie
La paix est juste là, dans le son de [ma] voix.
C’est le moment du basculement. Le brouillard n’est plus confusion, mais passage. Rumi ne cherche plus à se purifier : elle consent à être. Elle ne fuit plus sa part d’ombre, elle l’habite et c’est là qu’elle devient enfin entière. Le devoir, la culpabilité, la maîtrise : tout se dissout dans un simple acte d’acceptation.
C’est le kairos, l’instant juste : celui où la force cesse d’être combat, et devient présence.
Alors, soyons clairs : ce n’est pas un film qui entrera dans mon top 10. De loin pas. Audiard, Noé, Argento, Pasolini sont encore loin devant. Néanmoins, il a le mérite de nous avoir permis de dialoguer avec mes enfants autour de toute cette thématique. Cette pop, sous ses airs de clip survolté, parle de notre humanité la plus nue. Elle dit que nous passons notre vie à choisir entre deux mutilations : se (re)nier pour être aimés et acceptés, ou se condamner pour se sentir plus justes. Et qu’il existe une autre voie : celle de la réconciliation intérieure. De l’unification de toutes les parties qui nous composent. Appelons cela ombre et lumière, même si je trouve cette étiquette trop tranchée, trop binaire, comme si l’on pouvait toujours objectivement séparer le positif du négatif dans ce qui nous compose.
On ne se sauve pas en devenant meilleurs, mais en cessant de se fuir.
Un écho personnel
Il y a quelque temps, lors d’une supervision, j’ai parlé à ma superviseuse du grand écart entre ce pour quoi je suis très bon, et ce pour quoi je suis très mauvais. Deux parties de moi que je n’arrivais pas à concilier. Comme souvent, j’ai commencé mes phrases par un “mais”. “Je fais bien ça, mais je peine sur ça.” “Je suis à l’aise là, mais pas là.” C’était presque un réflexe : poser une limite, un contrepoint, comme s’il fallait choisir un camp à l’intérieur de moi.
Et puis, ce jour-là, sans y penser, je me suis repris et j’ai dit “et”. « Je fais bien ça, et je peine sur ça« . « Je suis à l’aise là, et pas là« . Ma superviseuse a levé les yeux, a souri doucement, et a dit : “Enfin.”
C’était presque rien, un mot à peine. Mais ce petit mot-là a tout déplacé. Je ne suis pas bon à un endroit « mais » mauvais à un autre. Je suis bon à un endroit « et » mauvais à un autre. Il ne s’agissait plus de corriger, ni de séparer, ni de hiérarchiser. Il s’agissait d’accueillir l’ensemble, de tenir ensemble la force et la faille, la lumière et l’ombre, le don et la limite.
Rumi et Jinu incarnent très bien ce déplacement, et c’est pour ça que cela m’a parlé. Ce déplacement vers ce “et” intérieur. Elle, la chasseresse et démone. Lui, le coupable d’un geste certes horrible, mais pourtant tellement plus que cela. Tous deux apprenant, chacun à leur manière, à ne plus s’arracher intérieurement.
C’est ça, au fond, la réconciliation : ne plus dire “mais” à propos de soi. Juste dire “et”. Et continuer à vivre avec notre/nos dualité(s) et nos ambivalences.
[…] un autre texte est venu prolonger ce fil : K-Pop Demon Hunter ou l’être total. Sous ses airs de film d’animation effervescent, il disait déjà autre chose : l’apprentissage […]
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