Je suis dans le devenir ou l’embrassement du champ des possibles

Il y a quelques mois, j’ai écrit un billet intitulé Je suis qui je suis. J’y interrogeais cette phrase que l’on répète sans toujours l’entendre, comme une revendication, un étendard, parfois une fatigue : “je suis comme ça, point.”

Derrière ces mots, je voyais une tension : celle entre le besoin de se dire et le risque de se figer. Entre l’affirmation de soi et la clôture du possible. Je disais alors : “Je suis qui je suis, oui, mais pas seulement.”

Depuis, un autre texte est venu prolonger ce fil : K-Pop Demon Hunter ou l’être total. Sous ses airs de film d’animation effervescent, il disait déjà autre chose : l’apprentissage de soi, la découverte que l’identité n’est pas une donnée mais une danse, un mélange de fragilités et d’audaces. C’était déjà une manière de dire : je suis qui je deviens.

Et c’est ce pas de côté que j’aimerais explorer ici. Non pas affirmer un être, mais accueillir un devenir. Non plus chercher la fidélité à une image, mais consentir au mouvement, à la métamorphose. Car ce “je suis” n’est non pas un état, mais un verbe en train de se conjuguer.

De « je suis » à « je deviens »

Il y a bien des moments dans la vie où dire “je suis” devient nécessaire. Non pas pour convaincre, mais pour exister. On le dit pour s’affirmer, pour reprendre la main sur ce que d’autres ont dit de nous, pour tenir un peu de terrain dans le flot des définitions qui s’imposent.
C’est souvent un geste de survie plus que d’affirmation. En tout cas ce le fut pour moi. Ca l’est encore parfois. Mais ce geste, aussi vital soit-il, peut vite se durcir. Les mots qu’on croyait libérateurs deviennent des murs. À force de vouloir se dire, on finit parfois par se figer dans la phrase qu’on prononce. Et “je suis” se change en clôture.

Le langage a ce double pouvoir : il ouvre et il enferme. Nommer, c’est se reconnaître ; mais c’est aussi courir le risque d’être réduit à cette nomination. On se présente, on se raconte, on se cadre et sans s’en rendre compte, on s’enferme dans le cadre. Ainsi, l’identité, au fond, n’est pas seulement ce que l’on est : c’est ce que l’on raconte de soi pour rendre l’existence habitable. C’est ce à quoi l’on s’identifie. Et parfois, le récit prend le pouvoir sur la vie.

Le problème ne vient pas de ce “je suis”, mais du point final qu’on met derrière. Comme s’il fallait que tout soit défini, clair, stable, transmissible. Le problème, c’est le dogme. Comme si l’existence devait être tenue en quelques mots, alors qu’elle déborde sans cesse du dictionnaire. Le vivant n’aime pas la fixité ; il résiste à l’étiquette. Et pourtant, nous passons une partie de notre vie à chercher la bonne.

Dire je deviens, c’est accepter de ne plus savoir exactement qui je suis. C’est consentir à l’inachevé, à l’imprévisible, à la part mouvante de l’existence. C’est reconnaître que je ne me possède pas totalement, parce que je ne me comprends pas totalement, et que c’est très bien ainsi. Le devenir n’est pas un défaut d’identité : c’est sa respiration. Ce n’est pas une perte de soi, mais une circulation, un passage. Il y a du risque, bien sûr. Car tout ce qui bouge échappe. Mais il n’y a pas de liberté sans échappée.

Dans ce mouvement, je rencontre l’autre. Pas l’autre comme menace, mais comme altération nécessaire. C’est souvent dans la friction que je me découvre : une parole, une rencontre, une blessure, un regard qui me déplace. L’altérité n’est pas un détour : elle est la voie même du devenir. Je deviens parce que quelqu’un, un jour, a ouvert en moi une brèche par où l’air est entré.

Et ce mouvement n’est pas seulement intérieur : il est politique. Dans un monde obsédé par la performance, la clarté, l’identité “cohérente”, choisir le devenir, c’est résister. C’est refuser les assignations, les cases, les “tu es ceci”, “tu n’es pas cela”. C’est contester la logique des appartenances fermées et des drapeaux identitaires. Dire je deviens, c’est rendre à la vie sa fluidité, et à soi-même, la possibilité d’être plus large que son rôle.

Le devenir est un acte de désobéissance douce. Il dérange les institutions du « même », les dogmes, les religions du « définitif ». Il rappelle que rien n’est jamais joué, que même au cœur du connu, quelque chose reste ouvert. C’est là que se joue pour moi la spiritualité : non dans l’affirmation de ce que je suis, mais dans la confiance en ce que je peux devenir, avec et grâce aux autres.

Le devenir n’est alors plus une idée : c’est un lieu de vie. Il traverse nos métiers, nos amours, nos choix, nos renoncements. Dans l’accompagnement spirituel, je le vois chaque jour : les gens ne cherchent pas tant à savoir qui ils sont qu’à comprendre ce qu’ils deviennent au milieu de ce qui leur arrive : la maladie, le deuil, la vieillesse, et aussi les joies. Habiter le devenir, c’est renoncer à l’idée d’un chemin tracé d’avance. C’est écouter sans plan, accueillir sans corriger, respirer avec ce qui est là. C’est croire que le mouvement (même lent, même discret) vaut mieux que la stabilité imposée.

Dans le travail, cela veut dire accepter les passages, les doutes, les transitions, sans les lire comme des échecs. Dans la fin de vie, cela veut dire accompagner ce qui se transforme encore,
jusque dans le dépouillement. Ne pas figer la personne dans un “malade”, un “mourant”, un “croyant” ou un “athée”, mais rester avec le vivant qui reste. Et puis, le devenir ne s’arrête pas à la mort : il se poursuit dans les liens, les traces, les mémoires, les gestes.

Spirituellement, habiter le devenir, c’est laisser le souffle faire son œuvre. Ne pas forcer, ne pas figer, mais respirer avec ce qui advient. Le souffle, c’est ce qui circule quand on ne cherche plus à tenir. C’est le contraire du pouvoir : une disponibilité. Une foi sans dogme, faite d’écoute, d’accueil, de déplacement. Dans un monde qui exige d’être performant, lisible, rentable,
habiter le devenir, c’est un acte de résistance douce. C’est préférer la fidélité au vivant à la fidélité à l’image. C’est continuer à se laisser étonner par la vie, et oser dire, simplement : Je suis qui je deviens.

Digression 1 : Le souffle processuel

Certains théologiens parlent de process. Ils y voient un Dieu qui ne règne pas, mais qui devient. Non pas un principe extérieur qui commande le monde, mais une présence intérieure qui se transforme avec lui.

Dieu n’y est pas immobile. Il n’est pas ce “je suis” qui fige, mais ce “je deviens” qui relie.
Il est ce mouvement de la vie qui passe d’une forme à l’autre, qui s’invente au contact du vivant,
qui se laisse toucher, émouvoir, altérer. Cette idée me parle, même si je ne cherche pas à y croire. Je n’ai pas besoin de définir le divin pour sentir, dans l’existence, une dynamique qui relie, qui tisse, qui recommence. Quelque chose comme une fidélité du monde à lui-même.

Mais si l’on prend au sérieux cette vision du devenir, alors la foi n’est plus une adhésion à un système, mais une confiance dans le mouvement même de la vie. Croire, ce n’est plus tenir une vérité : c’est participer à ce qui advient. C’est respirer avec le monde, et se laisser transformer par ce qui nous traverse.

Dans cette perspective, “je suis qui je deviens” n’est pas seulement une phrase sur l’humain.
C’est peut-être une manière de dire le divin, ou plus humblement, ce que nous appelons “Dieu” quand nous parlons du vivant/Vivant.

Un Dieu du devenir, non du pouvoir. Un Dieu du lien, non du trône. Il ne s’impose pas, il circule.
Il n’ordonne pas, il accompagne. Il n’est pas l’architecte d’un plan, mais le souffle discret de ce qui se tisse entre nous.

Alors oui, peut-être que le divin n’est pas ailleurs, mais dans la relation même : dans ce qui se transforme quand je rencontre, quand j’écoute, quand je laisse de la place Peut-être que Dieu devient, lui aussi. Et que chaque fois que je m’ouvre à la vie, quelque chose du monde, ou du divin, devient un peu plus vivant.

Digression 2 : Klaas Hendrikse – allez et j’irai avec vous

“Je suis qui je suis.”

On a souvent lu cette phrase comme une déclaration d’absolu : un Dieu stable, mystérieux, intraduisible. Mais Thomas Römer, parmi d’autres, rappelle que le texte hébreu Ehyeh asher ehyeh peut tout aussi bien se traduire par “Je serai qui je serai”. Le divin se présenter à Moïse en se nommant « je serai« . Et tout change. Le Dieu figé devient un Dieu en mouvement. Ce n’est plus une identité close, mais un devenir. Non plus un nom, mais un souffle qui s’invente dans l’histoire.

Le théologien néerlandais Klaas Hendrikse va plus loin encore. Athée revendiqué, il lit cette parole non comme une révélation d’en haut, mais comme une expérience d’en bas. Il écrit :

“On en a déduit qu’il [son nom] était intraduisible. Les différentes traductions vont de ‘je suis celui qui suis’ à ‘je serai : je suis’. Mais nul besoin d’être Dieu pour se définir ainsi ; mon voisin peut en dire autant. J’opte quant à moi pour : Allez, et j’irai avec vous. Par là, j’entends affirmer explicitement que Dieu ne peut être que là où il y a des êtres humains qui se mettent en mouvement.”

Et dans une note, il ajoute :

“Le verbe halakh [aller, marcher] ne figure pas dans le texte original. En l’introduisant, je veux rappeler que Dieu ne se révèle pas comme une identité, mais comme une expérience humaine, confirmée depuis des siècles : il ne peut être question de Dieu qu’à partir du moment où des hommes sont en chemin.”

Ce “divin qui va avec”, ce n’est pas un être dans sa perspective, c’est une dynamique. Un appel, un élan, une promesse incarnée dans le mouvement des vivants. Là encore, je suis qui je deviens trouve un écho : le divin n’est pas ce qui s’impose, mais ce qui advient quand quelqu’un se lève, quand quelqu’un se met en marche.

Dieu, ou ce que nous appelons ainsi, n’existe pas sans ce pas en avant. Il ne plane pas au-dessus du monde, il se tisse dans le mouvement même des existences. Alors, être c’est simplement continuer d’avancer, ensemble, dans la poussière du chemin, là où le souffle prend corps.

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