Faux miracles, témoignages chrétiens et post-vérité : quand la foi glisse vers la crédulité

Sur les réseaux sociaux et dans certains milieux chrétiens contemporains, les récits de miracles et de guérisons circulent avec une rapidité et une crédulité préoccupantes. Témoignages invérifiables, récits spectaculaires, dispositifs émotionnels bien rodés : ces narrations produisent de l’adhésion sans passer par l’épreuve du réel.

Janvier 2026. Sur Facebook, un homme d’obédience évangélique et de sensibilité charismatique, a publié un post disant ceci :

Un homme aveugle depuis sa naissance a retrouvé la vue après avoir été baptisé par immersion. Devenu aveugle de façon permanente à la suite d’une grave lésion du nerf optique, James Drain n’avait plus aucune perception de la lumière, selon les diagnostics médicaux. Des années plus tard, après avoir rencontré l’Évangile, il choisit de se faire baptiser. En sortant de l’eau, il commence à distinguer la lumière, puis des formes, jusqu’à retrouver entièrement la vue en quelques minutes. Ce témoignage bouleversant est appuyé par des dossiers médicaux confirmant la cécité et la restauration inexpliquée de son nerf optique. Jésus guérit encore aujourd’hui. En Christ, toute vie peut être restaurée : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle création » (2 Corinthiens 5:17).

Mon ami Davide, avec toute la malice et la curiosité qui le caractérise s’est essayé à l’expérimentation de commentaire suivante :

Moi aussi j’étais tétraplégique avec des retards mentaux sévères. Je n’ai pas réussi à parler avant mes 25 ans lorsque je me suis fait baptiser dans le nom de Jesus Christ seigneur et sauveur. Depuis je marche sur mes deux pieds et je parle normalement.

Sa contribution, pourtant fausse sur le plan clinique, a été liké 109 fois à ce jour, et commenté par plusieurs personnes qui rendent gloire à Dieu pour son témoignage. Son assertion a été comprise et acceptée sans broncher, au premier degré, au sens littéral.

Ce qui me frappe, c’est la facilité avec laquelle tant de personnes accordent leur crédit à une affirmation écrite, par un inconnu dont on ne sait même pas si c’est le vrai nom, sur un réseau social, sans aucune vérification.

Plusieurs choses se donnent à voir ici. D’abord, ce n’est pas un témoignage de guérison, mais un fonctionnement social de la croyance : un récit circule, il est formulé avec les codes attendus, en l’occurrence du miracle chrétien contemporain, et il est immédiatement validé par un public qui n’en connaît ni l’auteur, ni le contexte, ni la véracité. Le médium n’est pas neutre : les réseaux sociaux favorisent la circulation d’énoncés émotionnels, courts, spectaculaires, difficilement vérifiables, et leur confère une autorité par le nombre (likes, partages, commentaires). Ici un récit de guérison miraculeuse, ailleurs un gourou qui s’en viendra nous expliquer qu’il a guérit de ses maladies en buvant des jus de fruits pressés, ou un autre qui aura comblé ses carences en exposant son anus au soleil vingt minutes par jour.

Le récit mobilise en outre ici un dispositif rhétorique classique du témoignage religieux : diagnostic médical initial, impossibilité humaine, rencontre spirituelle, retournement soudain, confirmation finale par une instance scientifique vaguement invoquée. Or, aucune source médicale indépendante n’est citée, aucun article clinique publié, aucun nom d’établissement vérifiable. Dans le champ scientifique, une restauration complète d’un nerf optique détruit relèverait d’une découverte majeure, immédiatement documentée dans des revues spécialisées.

La réaction au commentaire de Davide révèle un autre phénomène : la lecture croyante filtre le réel. C’est la croyance qui fabrique le réel plutôt que de s’aligner sur lui. Un énoncé est reçu comme authentique, qu’il soit vrai ou faux, dès lors qu’il épouse la forme attendue du témoignage. Ce mécanisme relève du biais de confirmation. Ce qui compte n’est pas la plausibilité du contenu, mais son adéquation avec un schéma de sens préexistant. La croyance ne se nourrit pas de preuves ; elle se nourrit de récits compatibles.

Cela soulève finalement un enjeu éthique. La diffusion de faux miracles par nombre de chrétiens produit une violence symbolique réelle envers les personnes malades, handicapées ou non guéries. Elle installe l’idée que la guérison dépend d’une foi suffisante, transformant la souffrance en échec spirituel individuel. Le miracle spectaculaire devient alors un outil de domination morale plutôt qu’un langage d’espérance. (à ce sujet, lire le récit d’Annie, une patiente décédée)

Ce qui se donne à voir ici, c’est donc un symptôme : celui d’un rapport fragilisé à la vérité, d’une confusion entre foi et crédulité, et d’un abandon de toute exigence de discernement. La foi, lorsqu’elle se coupe de l’épreuve du réel, cesse d’être une confiance vivante ; elle devient un réflexe narratif auto-validant, parfaitement compatible avec la désinformation contemporaine.
Cela me renvoie aux innombrables soirées dites de « miracles et guérisons » online ou en présentiel, aux rencontres de jeunesse, aux grands rassemblements charismatiques, où s’enchaînaient des témoignages de vies et de corps prétendument restaurés, sans autre appui que la parole de celui qui parlait. Le dispositif était toujours le même : aucune trace, aucune donnée vérifiable, seulement une narration assurée, portée par l’émotion collective, et face à laquelle il n’existait que deux postures possibles — l’adhésion ou le retrait silencieux. Il fallait accorder sa confiance à l’orateur, y compris lorsqu’il affirmait tenir son récit d’une personne qu’il n’avait jamais rencontrée, relayant ainsi une connaissance de seconde main, détachée de toute responsabilité directe. Dans ces espaces, la parole circulait sans ancrage, et la crédulité devenait une vertu spirituelle, tandis que le discernement était relégué au rang de soupçon ou de manque de foi.

Cela me renvoie également au récit de première main de Tony Anthony, que j’étais allé écouter lors de sa venue près de chez moi, à l’époque où son livre L’oeil du tigre connaissait un retentissement considérable dans les milieux évangéliques. Il se présentait alors comme ancien maître d’arts martiaux formé en Chine, garde du corps, homme de violence extrême devenu témoin du Christ après une conversion spectaculaire. Le récit était maîtrisé, fluide, chargé d’images fortes, et porté par une autorité charismatique qui ne laissait guère d’espace au doute. Ce témoignage produisait des effets immédiats : des appels publics à la conversion, des engagements spirituels pris sur le moment, des trajectoires de vie réorientées à partir de cette parole reçue comme vraie, incarnée, irréfutable.

Or, les enquêtes menées par la suite ont établi que les éléments centraux de cette biographie relevaient largement de la fiction ou de l’exagération massive. Aucun document indépendant n’est jamais venu confirmer ses prétendues fonctions, ni son parcours militaire, ni les rôles qu’il décrivait. Ce cas montre avec une clarté brutale qu’un mensonge bien raconté, lorsqu’il épouse les attentes symboliques d’un milieu religieux, peut devenir un vecteur de conversions, d’adhésions et d’engagements existentiels. La puissance performative du témoignage l’a emporté sur l’exigence de vérité, révélant une faille structurelle : lorsque la foi se fonde sur le spectaculaire invérifiable, elle expose celles et ceux qui l’accueillent à une manipulation spirituelle profonde, dont les effets perdurent bien au-delà de la chute du récit.

Une preuve supplémentaire que, dans un régime de post-vérité, la conversion fondée sur un témoignage non vérifié, explicitement orienté vers la production d’adhésion, engage une confusion profonde entre expérience et vérité. Le témoignage possède une valeur réelle lorsqu’il se donne comme parole située, fragile, incarnée, assumant ses limites et son caractère singulier — au sens montaignien d’un « je » qui parle depuis son vécu sans prétendre faire loi. Il devient en revanche problématique lorsqu’il se transforme en instrument rhétorique, mobilisé pour convaincre, provoquer une décision immédiate, produire des effets mesurables. À ce moment-là, l’expérience cesse d’être offerte ; elle est exploitée. La parole ne vise plus à dire ce qui a été vécu, mais à obtenir une réponse attendue. Ce glissement n’abolit pas le témoignage en tant que tel, mais il en altère la fonction : il ne partage plus une traversée humaine, il fabrique de la croyance, au prix d’une suspension du discernement et d’une instrumentalisation de l’intime.

Encore un indice qui montre que la foi chrétienne, et pas seulement chez les évangéliques, s’est progressivement constituée comme un produit à diffuser plutôt que comme une expérience intime à habiter. La logique marchande a colonisé l’espace spirituel : récits calibrés, émotions scénarisées, témoignages performatifs, appels à décision immédiate. La foi n’y est plus d’abord un chemin intérieur, lent, ambigu, traversé de doutes et de silences, mais une expérience standardisée, reproductible, destinée à produire de l’adhésion visible. Cette matrice expérientielle, aujourd’hui dominante dans une partie du christianisme contemporain, valorise l’impact, le spectaculaire et le mesurable au détriment de l’épaisseur existentielle. Elle transforme l’expérience spirituelle en argument, le vécu en preuve, et le témoignage en outil de persuasion. Ce déplacement n’est pas anodin : il reconfigure en profondeur le rapport au vrai, au corps, au temps et à l’altérité, en alignant la foi sur les logiques de la communication, du marketing et de la performance, plutôt que sur celles de la maturation intérieure et du lien.

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2 commentaires

  1. Rester sur les réseaux sociaux, c’est entretenir cela. Une simple consultation de ces contenus leur donne du poids parce qu’ils suscitent l’intérêt, même pas besoin de like ou de commentaire.

    Je ne crois pas du tout à toutes les justifications qui disent que c’est pour comprendre, pour argumenter, pour apporter un autre point de vue. Les mécanismes sont si biaisés à la racine que c’est impossible.

    Il faut laisser les crédules, les complotistes et compagnie dans leur propre marécage. Moins il y aura de monde sur les réseaux sociaux, plus ils tourneront en rond entre eux.

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    • Je serais d’accord avec vous, si je n’avais pas participé à nombre de convention dans la « vraie vie ».

      Les réseaux sociaux jouent un rôle d’amplification. Mais ils ne sont ni l’origine ni le moteur principal de ce que je décris. Les mêmes mécanismes — témoignages invérifiables, guérisons spectaculaires, validation émotionnelle collective, suspension du discernement — existent depuis longtemps hors ligne : conventions de guérison, rassemblements charismatiques, réunions de jeunesse, livres de témoignages, prédications itinérantes. Les plateformes ne font qu’accélérer et rendre visibles des logiques déjà à l’œuvre.

      Quant à les laisser « entre eux », cela suppose que ces récits n’aient d’effet que sur ceux qui y adhèrent. Or ce n’est pas le cas. Ils produisent des effets réels sur des personnes vulnérables, bien au-delà de leurs cercles (je le vois dans les institutions de soin). Se retirer, ce n’est pas neutraliser ces logiques, c’est renoncer à toute parole critique face à elles. Ceci étant, je comprends parfaitement le choix du retrait, ne serait-ce que pour l’ataraxie.

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