Carême tel que je le vis : une traversée personnelle du désir, du corps et du temps

Dans ce billet, je partage le Carême tel que je le vis aujourd’hui. Il ne s’agit ni d’une proposition théologique, ni d’un modèle spirituel à suivre, mais d’un récit d’expérience personnelle construit au fil des dix dernières années. La manière dont je traverse cette période a beaucoup évolué. Elle ne s’inscrit pas (plus) dans une démarche religieuse collective, ni dans la pratique d’un jeûne communautaire ou liturgique. Elle ne s’appuie pas non plus directement sur les textes bibliques habituellement associés à cette tradition, et la question de Dieu n’y occupe pas une place explicite.

Le Carême est devenu pour moi un espace d’exploration existentielle : un temps volontaire de simplification, d’observation du désir, et de discernement intérieur. Ce texte raconte ce cheminement singulier, sans prétendre définir ce que devrait être le Carême, mais en assumant ce qu’il est devenu dans ma propre trajectoire de vie.

Entrer dans le Carême : un rite de seuil

Chez moi, le Carême ne commence pas le mercredi des cendres. Il commence autour d’une table.

Cette année encore, mes amis viendront manger à la maison pour Mardi gras. Ce repas n’a rien d’un « dernier festin » caricatural, ni d’un excès organisé avant une longue privation. Il marque plutôt un passage. Une manière de franchir un seuil. Nous mangeons ensemble, nous parlons, nous rions, et, presque silencieusement, je sais que quelque chose va se déplacer dès le lendemain. Ce moment partagé ancre le début du Carême dans le lien, dans le quotidien, dans le corps, bien plus que dans un calendrier liturgique. D’autant plus que Davide, mon comparse de Cosmogénèse, qui sera lui aussi présent, entame une démarche de privation lui aussi.

Et puis, en réalité, mon Carême commence toujours un peu avant la date officielle. Cette année, j’ai déjà arrêté le sucre (sucres ajoutés, rafinés, ainsi que tous les produits sucrants miel compris). Le café suivra dans le week-end précédant l’entrée dans cette période. J’ai appris avec le temps que tout interrompre simultanément relève moins d’un acte de lucidité que d’un geste brutal. Même lorsque les dépendances sont modestes, le corps parle. Il réagit. Il se manifeste par une fatigue, une nervosité diffuse, parfois un inconfort difficile à nommer, une céphalée. Plutôt que de nier ces réactions, de jouer au gros dur ou de les considérer comme un obstacle, j’ai choisi de les prendre au sérieux et de les anticiper en amont. Le Carême commence alors lorsque le corps commence à sentir que quelque chose change.

Cette entrée progressive a déplacé mon rapport à cette période. Elle ne ressemble plus à l’application d’une règle extérieure avec une date de début et une date de fin comme au départ, mais à une traversée qui s’amorce. Le Carême devient un temps où je prête attention à ce qui résiste lorsque certaines habitudes disparaissent. Ce n’est pas tant l’absence du sucre, du café ou d’autres plaisirs qui m’intéresse que ce qui surgit lorsque ces repères ordinaires s’effacent : les réflexes qui reviennent, les envies qui apparaissent, les moments de flottement où l’on cherche instinctivement à remplacer ce qui manque.

Entrer dans le Carême ressemble alors moins à un renoncement qu’à un passage. Un passage d’un rythme saturé de stimulations vers une forme de simplicité volontaire. Un passage qui s’éprouve dans le corps, dans le temps, dans les gestes les plus ordinaires. Chaque année, je redécouvre que ce seuil ne se franchit pas en un instant. Il se traverse lentement, à mesure que certaines habitudes lâchent et que d’autres questions commencent à apparaître.

Mes premiers Carêmes : le renoncement comme imitation et discipline

La première fois que j’ai vécu le Carême, c’était à l’Armée du Salut. À l’époque, cette période était présentée comme un temps de renoncement solidaire. Il s’agissait de se priver volontairement de certaines habitudes du quotidien — café, chocolat, petits plaisirs alimentaires ou de consommation — afin d’économiser de l’argent. Cet argent était ensuite placé dans une tirelire destinée à soutenir une œuvre spécifique. Le geste avait une dimension éthique claire : mettre temporairement le superflu en veille pour permettre à d’autres de bénéficier concrètement de ce que ce superflu représente financièrement.

J’ai participé une fois à cette démarche. Je comprenais l’intention, je la trouvais respectable, mais elle ne m’a jamais vraiment habité. Le renoncement restait extérieur. Il s’inscrivait davantage dans une logique d’adhésion collective que dans une démarche intérieure à mes yeux. Je suivais un mouvement qui avait du sens, sans pour autant qu’il résonne profondément avec ce que je vivais. Surtout, je voyais certaines personnes le pratiquer de manière désincarnée, comme une règle extérieure, et revenir à un état antérieur inchangé une fois la période terminée : renoncer temporairement à un superflu n’avait pas vraiment eu d’impact. Je me rappelle d’un coreligionnaire qui, alors qu’il avait renoncé au café, s’était rué sur la machine à café après le culte de fin de carême en disant : « enfin je peux reboire mon café ».

Quelques années plus tard, j’ai rencontré, sur un forum chrétien, un groupe d’amis qui vivaient le Carême d’une manière très différente. Ils étaient amateurs de bière et, chaque année, ils faisaient Carême d’alcool. Leur démarche ressemblait beaucoup à un « Dry January » transposé dans un langage chrétien. Là encore, la pratique ne m’a pas immédiatement parlé. Pourtant, c’est avec eux que j’ai commencé à entrer réellement dans une forme de renoncement régulier. La première année, j’ai simplement suivi leur démarche et arrêté l’alcool avec eux.

L’année suivante, cette privation m’ayant paru relativement facile, j’ai décidé d’y ajouter autre chose. J’ai supprimé le sucre. Puis, l’année suivante, le café. Et ainsi de suite. Chaque Carême devenait l’occasion d’ajouter une nouvelle privation. Sans que je m’en rende vraiment compte, la logique s’est progressivement transformée. Le Carême est devenu un espace de défi personnel, une forme de discipline cumulative où je mesurais ma capacité à tenir et à me discipliner.

Dans ce processus, un autre effet s’est installé, en silence. Ces périodes successives de restrictions ont entraîné une perte de poids. Au départ, il s’agissait d’une conséquence inattendue. Mais, avec le temps, cette conséquence est devenue un objectif implicite. Le Carême s’est peu à peu inscrit dans un schéma annuel où cette période marquait le moment où je relançais volontairement un processus de perte ou de stabilisation du poids. La dimension spirituelle ou existentielle passait alors au second plan, remplacée par une logique de contrôle corporel et de discipline personnelle.

Avec le recul, je réalise que ces premières expériences avaient quelque chose de nécessaire. Elles m’ont permis d’explorer différentes manières de vivre le renoncement, même si elles restaient principalement extérieures. Je m’inscrivais dans des modèles existants : la solidarité, l’imitation communautaire, le défi personnel. Le Carême était bien présent, mais il cherchait encore sa profondeur. Il existait comme pratique, sans avoir encore trouvé son sens intérieur.

Le basculement : quand le Carême devient révélateur

Le basculement s’est fait presque malgré moi, à partir d’un événement en apparence anodin. Il y a quelques années, un ami a décidé de vivre le Carême avec moi. Il s’était engagé à renoncer à plusieurs choses, dont l’alcool. Quelques jours seulement après le début de cette période, il m’a écrit. Le message venait d’un bar. Il m’annonçait qu’il avait « craqué ». Il ajoutait une photo d’une chope de bière, et que c’était trop compliqué pour lui.

Sur le moment, il n’y avait ni jugement, ni déception. Mais cette situation a déplacé quelque chose en moi. Jusque-là, j’avais abordé le Carême comme une affaire de tenue : est-ce que l’on tient ou non ? Est-ce que l’on va jusqu’au bout ? Son message a ouvert une autre question. Celle de ce que révèle la difficulté elle-même. Pourquoi est-ce trop compliqué ? Qu’est-ce qui résiste ? Qu’est-ce qui se manifeste précisément au moment où l’on n’arrive plus à tenir ?

À partir de là, le Carême a cessé d’être pour moi une simple épreuve de volonté. Il est devenu un espace d’observation. La difficulté n’était plus un signe d’échec, mais un indice. Elle signalait quelque chose d’important. Elle pointait un attachement, une habitude, parfois une fonction plus profonde que je n’avais pas encore identifiée. Le renoncement ne servait plus à prouver une capacité de maîtrise, mais à mettre en lumière ce qui, en moi, cherchait à se maintenir coûte que coûte.

C’est à ce moment-là que le Carême a commencé à prendre la forme d’un révélateur. Comme un dispositif simple permettant de rendre visibles des mouvements intérieurs habituellement recouverts par les automatismes du quotidien. Ce que l’on appelle « craquer » cessait d’être une faute. Cela devenait une information.

L’année suivante, ce déplacement s’est approfondi. J’ai abordé le Carême avec une autre posture. Je n’ai plus cherché à combattre mes désirs, ni à les surveiller avec suspicion. J’ai tenté de les écouter. De comprendre ce qui se manifestait précisément lorsque quelque chose disparaissait. Le questionnement a alors changé de nature : il ne s’agissait plus de savoir si je pouvais tenir, mais de comprendre pourquoi je désirais ce que je désirais.

À partir de là, le Carême s’est imposé comme un outil de lecture de soi. Il cessait d’être un temps de résistance pour devenir un temps de discernement. La privation n’avait plus pour fonction de produire une vertu ou une performance, mais d’ouvrir un espace où les désirs pouvaient apparaître autrement, être entendus, et parfois être réinterrogés.

Le Carême aujourd’hui : une ascèse existentielle et corporelle

Aujourd’hui, le Carême que je vis n’a plus grand-chose à voir avec une accumulation de privations ou un défi de volonté. Il ressemble davantage à une expérience globale, qui engage le corps, le rythme du quotidien, la manière dont j’habite mon temps et mes habitudes. Il s’apparente, sans que je l’aie cherché au départ, à une forme d’ascèse existentielle. Une simplification volontaire radicale qui permet d’observer ce qui se révèle lorsque certaines stimulations disparaissent.

Cette année, mon alimentation se resserre autour de produits simples : crudités, légumes, fruits, légumineuses, tofu, œufs, eau. J’ai volontairement mis de côté le sucre, l’alcool, le café, le thé, les édulcorants, le fromage, les fritures, les farines raffinées ainsi que la viande. Ce dépouillement ne concerne toutefois pas uniquement l’assiette. Il s’étend également à l’environnement numérique. Les réseaux sociaux, WhatsApp compris, sont tenus à distance, à l’exception des usages liés à la création de contenu. Le téléphone portable, lui, reste la plupart du temps dans une boîte posée à l’entrée de l’appartement. Cette double simplification cherche à diminuer le bruit, celui de la stimulation alimentaire comme celui de la sollicitation numérique. Elle ouvre un espace d’observation : voir ce qui se révèle lorsque manger cesse d’être un réflexe de compensation ou de distraction, observer ce qui émerge lorsque les gestes automatiques de consultation disparaissent. Très vite, ce déplacement dépasse la seule discipline pratique. Il devient une expérience existentielle. Le corps réagit, l’énergie varie, certaines envies apparaissent, parfois de manière surprenante. Elles révèlent le rôle discret que jouent certains aliments, mais aussi certains flux numériques, dans la régulation émotionnelle, la gestion de l’ennui ou l’apaisement du stress.

Pour la première fois, j’ai également introduit une contrainte corporelle volontaire. En dehors des week-ends, je pratique quotidiennement des exercices avec mes kettlebells. Ce geste quotidien agit comme un rappel physique du Carême. Il m’oblige à rencontrer mon corps autrement : dans l’effort, dans la fatigue, dans la répétition, mais aussi dans la constance. Le mouvement devient une manière d’habiter cette période, de l’inscrire dans la chair plutôt que dans une simple décision mentale.

Le Carême modifie également mon rapport au temps. Habituellement, je consacre une part importante de mon quotidien à la cuisine, souvent avec et pour mes enfants. C’est un espace de lien, de créativité et de transmission qui me tient profondément à cœur. Pendant cette période, je simplifie volontairement cette activité. Je cuisine moins, je prépare des repas plus sobres, parfois répétitifs. Ce choix est une tentative de créer un espace de disponibilité intérieure. J’ai compris que remplacer la cuisine habituelle par une cuisine Carême sophistiquée reviendrait simplement à déplacer l’activité sans réellement transformer le rapport au temps.

Cette simplification dégage des espaces inattendus. Du temps apparaît. Et avec lui surgissent des questions qui restent souvent recouvertes par l’agitation quotidienne. Que faire de ce temps libéré ? Vers quoi mon attention se tourne-t-elle spontanément ? Quelles envies cherchent à combler ces espaces nouvellement ouverts ? Ce ralentissement volontaire devient un terrain d’observation. Il révèle la manière dont mes habitudes structurent mon existence, mais aussi la difficulté potentielle d’habiter un temps qui n’est pas immédiatement rempli.

Progressivement, le Carême s’est donc imposé comme une expérience globale qui rythme mes années. Il engage l’alimentation, le corps, le rythme de vie, les attachements, les manières de réguler les émotions ou la fatigue. Il agit comme une simplification volontaire qui ne cherche pas à appauvrir la vie, mais à en révéler certaines couches plus discrètes. Ce que je découvre chaque année, c’est que lorsque certaines habitudes disparaissent, elles ne laissent pas simplement un vide : elles révèlent ce qui, en moi, cherche à s’exprimer autrement.

Le Carême comme laboratoire du désir

À mesure que le Carême s’est transformé pour moi en expérience globale, il est devenu un véritable laboratoire du désir. Un espace où il peut être entendu comme un langage intérieur. Ce que j’avais commencé à formuler plus théoriquement dans mes réflexions sur le désir prend ici une forme très concrète, presque quotidienne.

Lorsque certaines habitudes disparaissent quelque chose se met à parler autrement. Des envies surgissent, parfois avec insistance. Elles ne concernent pas toujours ce qui a été supprimé. Parfois, c’est une envie de remplir le temps, de compenser la fatigue, de retrouver une forme de confort ou de stimulation. Ou alors simplement la peur du vide. Ces envies deviennent particulièrement visibles lorsque les « amortisseurs » ordinaires du quotidien ne sont plus là pour lisser les tensions, réguler l’humeur ou masquer une lassitude.

C’est là que la distinction entre envie et besoin devient opérante. Le Carême ne me permet pas de tracer une frontière nette et définitive entre les deux, mais il m’aide à observer comment elles se mêlent, se confondent, se déplacent. Certaines envies apparaissent comme des réponses rapides à un inconfort passager. D’autres révèlent des besoins plus profonds : repos, reconnaissance, relation, sens, présence. Le désir, dans ce contexte, cesse d’être une simple impulsion à satisfaire. Il devient un indicateur précieux de ce qui cherche à être nourri autrement.

Les privations jouent alors un rôle paradoxal. Elles ne réduisent pas le désir ; elles le rendent plus lisible. En supprimant certaines réponses immédiates, elles obligent à entendre la question qui les précédait. Pourquoi ai-je envie de cela, maintenant ? Qu’est-ce que cette envie vient apaiser, masquer ou soutenir ? Le Carême devient ainsi un temps où les attachements se révèlent pour être reconnus. Ce que j’appelais autrefois « tenir » devient progressivement une capacité à rester présent à ce qui se manifeste, sans se précipiter pour y répondre. Savoir m’observer sans me juger.

Dans ce laboratoire du désir, je découvre aussi à quel point certaines envies ne m’appartiennent pas entièrement. Elles sont façonnées par des habitudes sociales, des rythmes imposés, des injonctions externes à moi, des normes de confort ou de performance. Le Carême permet de prendre une légère distance avec ces injonctions silencieuses. Il ouvre un espace où je peux me demander, sans urgence : qu’est-ce qui, dans ce désir, relève d’un besoin réel, et qu’est-ce qui relève d’une attente apprise ?

C’est en ce sens que le Carême agit pour moi comme un révélateur. Il met en lumière ce qui me met en mouvement, ce qui me fait réagir, ce qui me pousse à combler, à éviter, à accélérer. Le désir y apparaît moins comme un problème à résoudre que comme un lieu d’écoute privilégié. Un lieu où se joue, très concrètement, mon rapport au corps, au temps, aux autres et à moi-même.

L’après-Carême : ancrer plutôt que reprendre comme avant

Avec le temps, j’ai compris que le Carême ne peut pas être vécu comme une parenthèse. S’il se limite à quarante jours (un peu plus d’une cinquantaine en l’occurrence pour moi) de discipline suivis d’un retour immédiat aux habitudes antérieures, il devient une simple performance temporaire. Une parenthèse que l’on ouvre et que l’on referme sans qu’elle ne transforme réellement la manière d’habiter le quotidien. Pour moi, le Carême est devenu une phase d’expérimentation. Un temps où je teste des déplacements possibles, où j’observe ce qui se modifie lorsque certaines habitudes sont suspendues, et où je tente de repérer ce qui mérite de durer au-delà de cette période.

Cette vigilance s’est renforcée en observant ce qui s’est produit collectivement lors de la crise du COVID. Pendant cette traversée, beaucoup de discours ont émergé sur le vivre-ensemble, sur la reconnaissance de métiers invisibilisés, sur la nécessité de ralentir, sur l’importance du collectif face à la fragilité humaine. Pendant un temps, ces paroles ont semblé ouvrir un espace de lucidité partagée. Elles donnaient l’impression qu’un avant et un après étaient en train de se dessiner. Pourtant, une fois la crise passée, le monde a, dans une large mesure, retrouvé ses logiques antérieures. Certains se disent optimistes et tentent de pointer des changements, mais pour ma part, je ne vois pas de changement manifeste entre avant et après la crise. Comme si aucune leçon n’en avait été tiré. Et j’ai depuis la même lecture de tous les drames qui ont secoué notre quotidien. La consommation, la vitesse, la hiérarchisation sociale des métiers et des existences reprennent vite leur place, intacte. Ce moment, qui avait révélé des failles profondes, s’est transformé en souvenir d’une crise traversée, mais rarement en transformation durable. Une crise qui ne fut pas opérante.

Ce point de vue nourrit ma manière d’habiter l’après-Carême. Il me rappelle que l’expérience seule ne transforme rien si elle n’est pas relue, habitée et traduite dans des choix concrets. Le Carême me permet d’identifier des attachements, des habitudes, des désirs, mais c’est l’après-Carême qui met à l’épreuve ce que j’ai compris. Certaines pratiques s’arrêtent naturellement. D’autres méritent d’être prolongées, parce qu’elles ont révélé une manière plus ajustée d’habiter mon corps, mon temps ou mes relations.

Ce processus ne produit pas de changements spectaculaires. Il s’inscrit dans une transformation lente, souvent discrète. Il s’agit moins de reconstruire entièrement son mode de vie que de laisser certaines prises se desserrer, certaines habitudes se réajuster, certaines priorités se déplacer. L’après-Carême devient alors un temps d’intégration. Un moment où je tente de laisser les déplacements vécus pendant cette période s’inscrire dans la durée, sans chercher à reproduire mécaniquement la discipline, mais en conservant la lucidité qu’elle a rendue possible. C’est là que le journal que j’ai rédigé durant cette traversée trouve un écho : le relire me permet d’ancrer ce que j’y ai vécu.

Dans cette perspective, le Carême agit comme une amorce de transformation. Il ouvre un espace où je peux expérimenter d’autres manières de vivre, d’autres rythmes, d’autres rapports au désir et au temps. L’après-Carême consiste à voir ce qui, parmi ces déplacements, peut continuer à habiter le quotidien. Comme un mouvement lent vers une existence plus consciente de ce qui la structure.

Conclusion : reprendre le cours des choses, autrement

La fin du Carême ne marque pas un retour pur et simple à la normalité. Elle prend, chez moi, la forme d’un autre moment partagé. Mes amis reviennent à la maison pour manger un gigot d’agneau. Nous nous retrouvons autour d’une table, comme au début de cette traversée. Nous mangeons, nous parlons, nous rions. En apparence, le cours ordinaire des choses reprend. Pourtant, quelque chose s’est déplacé.

Des habitudes reviennent, bien sûr. Les plaisirs abandonnés retrouvent pour la plupart aussi leur place. Mais ils ne reviennent pas tout à fait au même endroit. Certaines prises se sont relâchées, certains réflexes ont été interrogés, certaines envies ont été reconfigurées. Le quotidien reprend, mais il est traversé par une conscience un peu différente de ce qui le structure. Le Carême ne transforme pas la vie en profondeur en quarante jours. Il ouvre simplement un espace où des déplacements deviennent possibles, et où certains peuvent s’ancrer. La transformation en profondeur s’effectue elle, dans les semaines et les mois qui suivent le Carême.

Il est là pour moi, le sens de cette traversée : se retirer un temps pour mieux voir ce qui nous habite, puis revenir au monde en portant avec soi ce que cette attention a rendu visible. Reprendre le cours des choses, sans le reprendre tout à fait. Laisser la vie continuer, mais avec une écoute un peu plus fine de ce qui la met en mouvement et avec les changements que la privation a rendu nécessaires.

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