Journal de bord – Carême 2026 #1

Commencer par se désacoutumer

Le Carême commence mercredi prochain. Pourtant, j’ai arrêté le sucre il y a une semaine. Le café s’arrête aujourd’hui, trois jours avant.

Ce décalage tient à une réalité simple : le corps s’habitue. Il s’accoutume. Le sucre, consommé quotidiennement, imprime son rythme. Le retirer brutalement peut s’avérer éprouvant. Il y a deux ans, pendant le Carême, l’arrêt du sucre m’avait rendu un peu irritable les premiers jours, qui avaient été marqués par des fluctuations glycémiques désagréables, avec cette sensation diffuse que le corps cherchait son point d’équilibre. Le café, surtout quand il accompagne plusieurs moments de la journée, installe une dépendance physiologique reconnue : l’arrêt brutal peut provoquer maux de tête, fatigue, irritabilité pendant quelques jours. Pour ma part, j’ai déjà expérimenté les maux de tête.

Je connais ma consommation de café. Me sevrer du sucre et de la caféine en même temps que j’entre dans une restriction plus globale – alimentation simplifiée, réduction du bruit numérique – aurait créé un cumul de manques difficile à habiter dans les premiers jours. Or ce Carême cherche une rééducation du désir, pas une épreuve d’endurance. Commencer avant la date officielle, c’est apprivoiser le manque. Laisser le corps traverser les premiers jours de flottement. Accepter la fatigue qui s’invite. Observer les automatismes qui se révèlent : le geste vers la tasse, l’envie sucrée en fin de repas ou en fin de soirée, le réflexe d’une stimulation rapide.

Hier, j’avais une nouvelle session chez le tatoueur. Une grande pièce au bras, travaillée en plusieurs étapes. Six heures d’encrage. Le corps encaisse. La douleur est tenue, respirée, apprivoisée, mais elle consomme de l’énergie. À chaque fois, je le constate : ces journées réclament du carburant. D’ordinaire, j’emporte des biscuits au chocolat, des barres céréalières, des sandwichs préparés pour la pause de midi. Du sucre rapide. Du pratique. Du prévisible. Cette année, le cadre a changé. Plus de sucre. J’ai donc décidé de trouver autre chose en route.

À la station-service, j’ai fait le plein. Puis, devant les rayons, la scène s’est révélée presque caricaturale. Des emballages colorés, des promesses d’énergie instantanée, du salé saturé, du sucré concentré. J’ai cherché une alternative simple. Des fruits auraient fait l’affaire. Les bananes étaient vertes. Les agrumes durs. Rien de mûr. Rien de prêt. Il m’a fallu admettre que l’offre n’était pas pensée pour soutenir un corps engagé dans une privation, ni pour accompagner une tentative de sobriété. Premier rappel que j’avais déjà éprouvé : l’industrie agroalimentaire ne s’organise pas autour de mes choix. Elle s’organise autour de la rotation rapide, de la rentabilité, de la fidélisation par l’habitude. La station-service vend ce qui part vite, ce qui appelle le retour, ce qui s’inscrit dans des circuits de consommation réguliers.

Cette expérience m’a remis devant une évidence : la sobriété exige de l’anticipation. Le désir simplifié demande une logistique plus consciente que l’abandon à l’offre ambiante. Si je veux bien vivre cette période, il me faut prévoir en toutes circonstances. Préparer des encas adaptés. Acheter des fruits mûrs à l’avance. Penser mon énergie avant qu’elle ne chute. Le Carême déplace le rapport à la nourriture, et plus largement au monde disponible autour de moi. Il révèle combien mes environnements sont structurés pour répondre à l’impulsion, rarement pour soutenir la retenue.

Cela m’emmène vers une conviction qui s’ancre de plus en plus en moi : dans nos environnements qui sont structurés pour nourrir l’habitude, la stimulation et la consommation rapide, la liberté ne tient pas face à un cadre entièrement pensé pour la capter.

2 commentaires

  1. Pour avoir « dû » faire un sevrage de sucre à cause de soucis de santé (prédiabète) il y a presque 2 ans, je ne peux que confirmer la difficulté dès qu’on part de la maison. L’aspect social est compliqué, la spontanéité aussi.
    Les mélanges de noix sont aussi une alternative!
    Et le sucre est 10x plus addictif que la coke, parait-il…
    J’ai recommencé hier à me sevrer du sucre, qui était revenu par la petite porte de bons résultats sanguins…

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    • Un des aspects que je n’avais pas anticipé, c’était au travail. En EMS, notamment quand des personnes âgées toutes choues me proposent des chocolats. Il y en a tellement qui ne comprennent pas le refus… Trop triste.

      +++ pour le mélange de noix 🙂

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