Journal de bord – Carême 2026 #8

Plusieurs lecteurs, collègues et amis m’ont questionné sur ma démarche. Pourquoi appeler cela “Carême” si je ne le vis ni comme préparation à Pâques, ni comme exercice spirituel au sens classique, ni comme approfondissement d’une relation à Dieu telle qu’elle est traditionnellement formulée dans les institutions religieuses ? La question est légitime. Elle touche à la fois à l’identité protestante, à la liberté ouverte par la Réforme et à la manière dont nous habitons aujourd’hui un héritage religieux dans une société structurée par d’autres forces — économiques, culturelles, consuméristes. Ce texte tente de clarifier ma position

Le Carême comme suspension volontaire

Dans les structures réformées où je travaille, le Carême n’a jamais été compris comme une monnaie d’échange. « La Réforme a remis en question l’obligation de pratiquer le jeûne à l’occasion de Carême. Dans les Églises issues de la Réforme, le Carême a cessé d’être une contrainte et est devenu une pratique possible, libre. » Personne n’imagine, en théorie, acheter quoi que ce soit par l’ascèse. Le salut ne dépend ni d’un jeûne, ni d’une privation, ni d’un effort accumulé. La grâce ne se négocie pas.

Alors pourquoi entrer dans cette période ? D’autant plus pour moi qui exclut du Carême toute nécessité liturgique ou religieuse. Dans une perspective réformée, le temps du Carême s’inscrit encore dans un mouvement vers Pâques. Il demeure relié à un récit, à une dramaturgie, à une mémoire collective. Je respecte ce cadre. Il porte beaucoup de personnes.

Mais mon engagement actuel ne repose pas sur cette tension narrative. Je ne cherche ni montée vers un sommet, ni intensification progressive en vue d’une célébration finale. Je ne traverse pas ces semaines comme un prélude. Je m’inscris dans une démarche autonome. Si je m’impose une sobriété radicale ce n’est pas pour me purifier, ni pour me rendre plus cohérent, ni pour préparer un triomphe symbolique. Et heureusement. La liberté que la Réforme a ouverte permet précisément cela : faire de cette période une pratique choisie, située, assumée.

De manière un peu caricaturale, autrefois les désirs étaient structurés par le religieux. Aujourd’hui, il le sont par l’économie de la satisfaction immédiate. Nous vivons dans un monde qui accélère l’envie et réduit l’attente. L’intervalle entre l’impulsion et la réponse tend vers zéro.

Le grignotage devient automatique. Le café ponctue chaque fatigue sans qu’elle soit interrogée. Le téléphone occupe des silences qui n’appellent pas nécessairement à être occupés. Chaque interstice se remplit. Dans ce contexte, le Carême devient une suspension volontaire. Une interruption temporaire d’un circuit devenu trop fluide. Pour observer. Pour s’observer avec honnêteté. Observer comment le désir surgit. Comment il réclame. Comment il cherche une solution rapide. Comment il s’apaise lorsqu’on ne le nourrit pas immédiatement.

La Réforme a déplacé la question du mérite. Notre époque impose de déplacer celle de la consommation. Entrer dans le Carême, pour moi, ne signifie pas marcher vers un accomplissement final. Cela signifie créer un espace où le désir n’est pas immédiatement capté, orienté, exploité. Un espace où il peut se déployer autrement, au cœur d’un monde qui sollicite sans cesse notre attention.

Pourquoi appeler cela “Carême” ?

La question m’est souvent posée : si je ne m’inscris ni dans une dynamique liturgique, ni dans une montée vers Pâques, ni dans une économie du salut, pourquoi continuer à appeler cela Carême ? Pourquoi le vivre à ce moment-là ? Pourquoi ne pas simplement parler de sobriété ou d’hygiène de vie ?

La question est légitime. Je pourrais pratiquer cette suspension en novembre. Je pourrais la vivre sans lui donner de nom (je l’ai d’ailleurs déjà fait par le passé, à plusieurs reprises, avec d’autres objectifs). Je pourrais m’en tenir à un simple protocole personnel. Mais je choisis ce mot. Et je choisis ce moment. Je le fais parce qu’un mot porte une mémoire. Carême n’est pas pour moi une exigence doctrinale. C’est un espace symbolique transmis. Un temps que d’autres ont traversé avant moi. Un cadre qui existe déjà dans la conscience collective. Même si je n’adhère plus à toute la dramaturgie qu’il véhicule, je ne repars pas de zéro. Je m’inscris dans une histoire qui m’a formé. Je travaille à partir d’elle. Appeler cela Carême, c’est reconnaître cette filiation tout en la déplaçant et en assumant un geste personnel.

Il y a aussi une dimension très concrète. Nos existences sont rythmées par des cycles sociaux : rentrée, fêtes, vacances, périodes de surcharge. Le calendrier liturgique, même vidé de son obligation, demeure un repère collectif. Il crée une fenêtre. Une respiration possible. Je pourrais m’extraire totalement de ce rythme. Mais choisir ce moment, c’est accepter d’habiter un temps partagé, même si l’intention qui m’y anime diffère. Il s’agit d’ouvrir un espace au moment où d’autres ouvrent le leur. La pratique reste personnelle. Le temps, lui, est commun. Dire « je fais carême » est plus accessible au premier abord que devoir expliquer en long et en large une démarche.

Reste une autre question, plus délicate : pourquoi conserver un mot issu d’une tradition religieuse si l’on ne mobilise plus explicitement le concept de Dieu ? Le mot Carême, pour moi, ne désigne pas une relation transactionnelle avec le divin. Ni un travail d’approfondissement de relation avec lui, au sens ou on l’entend traditionnellement dans les institutions religieuses. Il désigne un travail sur le désir. Une traversée du manque. Une expérience de décélération. Ce que d’autres situent devant Dieu, je le situe devant la vie concrète : mon corps, mes attachements, mes réflexes, mes dépendances.

Je suis aumônier. Je travaille dans une institution réformée. Je respecte profondément celles et ceux pour qui le Carême demeure un temps explicitement spirituel et liturgique. Ma démarche n’annule pas la leur. Elle explore une autre dimension du même espace. La liberté que la Réforme a ouverte permet cela : qu’elle puisse être appropriée.

Cette liberté rend précisément ce déplacement possible. Une pratique qui n’est plus obligatoire cesse d’être définie une fois pour toutes. Elle devient un espace ouvert. Alors l’objection perd de sa force. Pourquoi appeler cela Carême si je ne m’inscris ni dans la dynamique liturgique, ni dans une théologie du mérite, ni même dans un rapport explicite à Dieu ? Parce qu’un mot peut être repris.

J’utilise ce terme parce qu’il désigne un temps identifié, un repère partagé, un espace symbolique disponible. Je pourrais inventer un autre mot. Je pourrais parler de “désintoxication”, de “sobriété saisonnière”, de “laboratoire du désir”. Mais ce serait prétendre repartir de zéro. Or je ne repars jamais de zéro. Aucun de nous ne le fait. Je vis dans une culture façonnée par le christianisme, par son calendrier, par ses rythmes. Appeler cela Carême exprime simplement une conscience de cet héritage. Je le transforme simplement avec mon geste personnel.

L’important n’est pas le nom. L’important est ce qui s’y travaille. Le mot reste. La finalité change.

Ceci étant dit, mon attachement aux textes bibliques demeure intact. En filigrane de cette démarche se tient ma lecture du récit des quarante jours au désert. Je ne l’entends pas comme une montée vers Pâques, ni comme un prélude liturgique nécessaire. J’y lis une expérience existentielle : l’épreuve du manque, la confrontation aux raccourcis, le refus des solutions immédiates qui promettent puissance, reconnaissance ou sécurité. Ce texte, pour moi, échappe à sa seule fonction dans le calendrier. Il parle du désir humain, de ce qui nous gouverne, de ce qui nous tente. Plusieurs m’ont demandé d’expliciter cette lecture ; j’y consacrerai un billet à part.

Une liberté appelle une autre

Ce que je vis en ce début de Carême est un second mouvement d’émancipation. Après m’être libéré d’une structure théologique évangélique, je découvre combien d’autres structures habitent encore mon désir. Le réflexe de combler. Le besoin d’optimiser. La recherche d’intensité. La peur du vide peut-être.

Je ne veux pas simplement changer de maître. Je veux voir ce qui me gouverne. Et progressivement, desserrer les oppressions que je perçois. Car je ne crois pas qu’il y ait une liberté définitive trouvée. Il y a des déplacements successifs. On quitte un cadre et un autre se révèle que l’on avait pas vu auparavant. On croyait avoir brisé une chaîne. On aperçoit des fils plus subtils.

Le Carême, tel que je le vis aujourd’hui est une enquête. Sur ce qui structure encore mon désir. Sur ce qui oriente mes élans. Sur ce qui décide avant moi. Je me suis libéré d’une religion. J’essaie aujourd’hui de me libérer d’un modèle consumériste. Et je sais qu’après m’être libéré je découvrirai une autre structure à interroger.

La liberté n’est pas un état. C’est un mouvement.

2 commentaires

  1. Touchante analyse, qui me donne un os à ronger si j’ose dire 😉 et qui reflète aussi cette sagesse du chemin et non du but (« la Liberté est un mouvement »). Je me rends de plus en plus compte que contrairement à tout ce qui m’a été enseignée depuis ma naissance (faire qqch dans un but, avoir le but en vue, etc…), ce qui importe, c’est le chemin. Une belle découverte de ma vie actuellement. Et le chemin, c’est aussi le moment présent. Avec ses côtés agréables, et ses côtés désagréables…. Belle suite, je me réjouis de mes prochaines lectures 😉

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