
La reconnaissance…
En 2020, j’écrivais un billet d’humeur dans une revue de théologie libérale. On m’avait initialement demandé de rédiger un article sur les liens que je faisais, je cite : « entre ma passion pour le métal et les musiques extrêmes et ma foi. » Cette question m’avait un peu agacé. Elle trahissait déjà un présupposé : celui d’une incompatibilité latente, d’une tension à résoudre, d’un écart à justifier. Comme si le métal relevait spontanément d’un imaginaire sombre, violent, antireligieux, tandis que la foi devrait s’exprimer dans des registres doux, policés, culturellement acceptables.
J’ai refusé de traiter ce sujet, car j’en avais marre de devoir justifier encore et encore mon décalage culturel. J’ai donc rédigé un billet d’humeur. J’y affirmais qu’un aumônier est d’abord une personne avant d’être une fonction. J’y défendais l’envie d’habiter pleinement mon identité sans la modeler pour correspondre à une image attendue. À ce moment-là, j’essayais de poser un cadre : exister sans me dissoudre.
Ce texte portait déjà quelque chose de plus intime que je ne le percevais. Je parlais de rôle, de ton pastoral, de codes et de décalages culturels et de dissonance. En profondeur, je formulais un désir : être reconnu tel que je suis sans devoir me changer pour être accepté et sans avoir à me justifier. Ne pas devoir rentrer une fois de plus dans un cadre trop restrictif à mes yeux.
En 2025, dans Je suis qui je suis, la question s’est déplacée vers l’intérieur. Je ne m’arrêtais plus à la fonction. Je travaillais l’identité. J’explorais la possibilité d’habiter mon nom sans chercher en permanence une validation extérieure. Le centre de gravité devenait plus existentiel. La question n’était plus seulement “comment tenir dans un cadre?”, mais “comment me tenir moi-même face à l’autre et ses attentes potentielles? ».
Cette même année, il y a eu un entretien d’embauche. Après avoir parlé de mes douze ans d’aumônerie et retracé mon parcours, j’ai dit : « J’ai encore tout à apprendre, mais je crois que je n’ai plus rien à prouver. » Cette phrase ne venait pas d’un raisonnement préparé. Elle m’est venue sur le moment. Elle venait d’un déplacement intérieur déjà engagé. Je reste en apprentissage. Je reste en mouvement. Et j’habite davantage mon identité comme une donné plutôt que comme une performance.
Aujourd’hui, je commence à voir la cohérence de ce chemin. Mais tout n’est pas résolu. Le besoin de reconnaissance demeure vivant. Mais je le distingue mieux. Je vois comment certaines envies tentaient de répondre à ce besoin. Je vois comment certaines postures cherchaient à sécuriser mon existence.
En creusant encore, je découvre que ce besoin de reconnaissance a un territoire précis. Mes enfants, mes amis, mes proches m’accueillent tel que je suis. Je me déploie librement dans ces espaces. La tension surgit ailleurs. Elle se concentre principalement dans mon cercle professionnel. Régulièrement, les mêmes questions reviennent : mon statut de laïc, mes tatouages, mes goûts musicaux, ma manière d’habiter la foi, mes convictions de gauche libertaire. Les interpellations que l’on me lancent sont en partie toujours les mêmes qu’en 2019, et qu’avant dans les milieux évangéliques d’ailleurs.
Je prends acte de cette continuité. Le contexte reste stable. Mon enjeu, lui, se déplace. La reconnaissance que je cherche possède donc un périmètre clair. C’est dans cet espace que se joue la friction. Et c’est là que le travail sur moi m’attends. La question devient plus exigeante : comment habiter ma personne dans ce cadre précis ? Comment me tenir sans me contracter ? Comment répondre sans me justifier, pour autant qu’il faille répondre ? Comment demeurer ouvert sans chercher à convaincre ?
Je ne peux pas remodeler l’environnement. Je peux travailler ma posture. Cela signifie accepter que certaines interrogations ne définissent pas ma valeur. Cela signifie répondre quand cela est juste, me taire quand cela suffit, et cesser d’investir chaque remarque comme un verdict. Cela signifie renoncer à transformer chaque échange en plaidoyer. Et puis, et c’est mon grand problème, cela signifie aussi cesser de me remettre complètement en question à chaque remarque et apprendre à discerner ce qui est constructif de ce qui ne l’est pas.
Habiter ma personne, aujourd’hui, consiste peut-être à ne plus faire de ma légitimité un chantier permanent. À rester apprenant sans devenir demandeur d’approbation. À laisser les questions exister sans leur accorder le pouvoir de m’ébranler. Le contexte n’a pas changé. Moi, je peux encore évoluer.
C’est probablement là que se situe un des chemins à emprunter.