Journal de bord – Carême 2026 #21

Quel parcours du combattant pour supprimer un profil sur les réseaux sociaux…

Je pensais naïvement qu’il suffisait d’ouvrir les paramètres et que l’onglet « supprimer le compte » serait directement accessible. Mais non : cet onglet se trouve dans le sous-menu d’un sous-menu. Je prends rapidement conscience que les réseaux sont conçus comme une nasse à poisson. Il est facile d’y entrer, plus compliqué d’en sortir.

Après quelques minutes de recherche, je trouve enfin le graal. Je clique sur « supprimer mon compte ». Se succèdent alors des étapes qui ne durent que quelques minutes, mais qui me paraissent interminables. À chaque écran, la plateforme me rappelle que je vais lui manquer et me suggère, avec une sollicitude presque maternelle, qu’une simple désactivation serait une décision bien plus raisonnable. Après tout, je pourrais revenir. On insiste aussi sur le fait que toutes mes publications disparaîtront définitivement, comme si l’on évoquait la destruction d’un patrimoine culturel mondial.

Une fois que j’ai choisi quarante-huit fois de supprimer plutôt que de désactiver, l’interface me sonde : quelles sont les raisons de mon départ ? Le questionnaire ressemble à l’entretien de sortie d’un employé quittant une grande entreprise. On voudrait comprendre ce qui a mal tourné dans notre relation.

Puis elle me demande mon mot de passe. Évidemment, je ne le connais plus. L’application est installée sur mon téléphone depuis des années et s’ouvre d’elle-même comme une porte automatique. Je dois donc réinitialiser mon mot de passe… pour pouvoir quitter un service auquel je n’ai même plus besoin de me connecter.

Une fois cette formalité accomplie, je peux enfin confirmer la suppression. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. On m’informe que j’ai tant de jours pour me rétracter : dans sa mansuétude face à ma défection, la plateforme m’accorde un délai de grâce. J’ai encore quelques jours pour réfléchir à mon erreur. On sent derrière cette générosité l’espoir discret que je reprenne mes esprits et que je revienne, repentant, reprendre ma place dans le grand flux des notifications.

Je clique. Je confirme.

Quelques secondes plus tard, je reçois un courriel qui me rappelle, au cas où un moment d’égarement m’aurait fait oublier mon propre geste, que j’ai demandé la suppression de mon compte.

« Nous sommes désolés que vous souhaitiez supprimer votre compte. Si vous changez d’avis, vous avez jusqu’au 5 avril 2026 pour nous en informer. Dans le cas contraire, toutes vos publications et informations seront supprimées. S’il s’agit d’une erreur, ou si vous souhaitez finalement conserver votre compte, merci de nous en informer. »

Le tout accompagné d’un grand bouton bleu, bien visible, presque accueillant : « conserver mon compte ». Même au moment de partir, la porte reste entrouverte, comme si la plateforme me regardait m’éloigner en me disant : tu verras, tu reviendras.


De quoi me convaincre un peu plus de la nature exacte de ces dispositifs. Chaque étape est pensée pour retenir, pour ralentir le départ, pour semer un doute au moment même où la décision est prise. Derrière l’interface polie et les mots pleins de sollicitude se déploie une mécanique beaucoup plus simple : capter l’attention, la retenir, la transformer en valeur. Ce qui se joue là ressemble aux mêmes injonctions consuméristes que je croise partout ailleurs : rester, cliquer, revenir, continuer. La plateforme me rappelle ce que je pourrais perdre, me propose de réfléchir encore un peu, m’invite à différer mon geste. Une forme douce d’aliénation, enveloppée dans le vocabulaire de la bienveillance. On entre en quelques secondes dans ces espaces. En sortir demande presque un acte de volonté. Comme s’il fallait, au moment de partir, arracher un petit morceau de soi à une machine qui s’était habituée à en disposer.

Définitivement, je n’ai plus rien à faire sur ces réseaux. Je vais effectivement supprimer tous mes comptes.

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