Journal de bord – Carême 2026 #24

Ces derniers temps, la question du FOMO, cette peur de passer à côté de quelque chose, m’est revenue à l’esprit. D’abord par le prisme d’un billet de Nicolas Friedli, qui m’a rappelé ensuite un vieux billet que j’avais écrit il y a quelques temps, dans une démarche un peu analogue au Carême que je traverse actuellement.

FOMO. L’impression qu’il faudrait rester connecté, informé, disponible à ce qui circule. Comme si quelque chose d’important risquait de se produire ailleurs, et qu’il ne fallait surtout pas le manquer. Les réseaux sociaux, les vidéos, les flux d’information me donnent facilement l’impression que le monde est en train de se passer sous mes yeux… et que détourner le regard reviendrait à rater quelque chose.

Avec un peu de recul, je voyais que cette peur ne concernais chez moi pas seulement les relations ou les événements. Elle touchait aussi la connaissance. L’impression qu’il faudrait voir telle vidéo, lire tel article, comprendre tel sujet. Comme si rester à jour devenait une sorte de devoir implicite. Je suis passé par une phase ou j’angoissais de voir tout le savoir disponible et le peu de temps à disposition pour tout aborder.

Ce mécanisme installait une tension permanente en moi. Une agitation discrète, mais constante. Une manière de rester branché sur un flux continu de choses possibles. Depuis quelques semaines, en retirant certaines habitudes, notamment celle des « réseaux sociaux », quelque chose d’assez simple apparaît : la vie se déroule toujours quelque part ailleurs. Et elle continuera à se dérouler sans moi.

Il y aura toujours un article que je n’aurai pas lu, une discussion que je n’aurai pas suivie, une vidéo que je n’aurai pas regardée, une information que je n’aurai pas vue passer. Accepter cela produit un petit déplacement intérieur. Le monde n’a jamais attendu que je sois au courant de tout pour continuer d’exister.

Je pensais franchement en être totalement débarrassé. Mais si je me sonde honnêtement, au moment de prendre la décision de supprimer mes profils sur les réseaux sociaux, une des premières questions que je me suis posé est : « comment serai-je au courtant des évènements que je ne voudrais pas rater ? »

Nicolas formulait cette idée avec une image théologique que je trouve assez juste. La peur de ne rien manquer ressemble à une aspiration implicite à l’omniscience : vouloir tout voir, tout savoir, être partout à la fois. Dans la tradition religieuse, cette capacité appartient au registre de la divinité. L’humain, lui, habite une autre condition : celle de la finitude.

Je ne vois qu’une toute petite partie du monde. Je ne sais qu’une minuscule des choses. Je ne peux être qu’à un seul endroit à la fois. La vie humaine s’inscrit dans cette limite. Et une ces états de fait acceptés, la seule chose que je peux effectivement faire, c’est de supprimer un maximum d’intermédiaires. Cette lecture rentre complètement dans ma démarche : plus de liens directs et moins d’intermédiaires.

D’une certaine manière, le FOMO naît peut-être justement du refus de ces limites. Les dispositifs numériques donnent l’illusion que l’on pourrait tout suivre, tout regarder, tout savoir. Ils entretiennent l’idée que manquer quelque chose serait une anomalie, une perte. Or manquer des choses fait simplement partie de l’existence. Et c’est peut-être même une condition indispensable pour habiter réellement ce qui est là.

Un commentaire

  1. Dans Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve du génial Serge Gainsbourg:

    Qui peut savoir jusqu’au fond des choses est malheureux.

    En plus des inoubliables version de Jane Birkin, je conseille vivement l’enregistrement Arthur Teboul & Baptiste Triotignon.

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