
Bon… j’ai ce besoin de reconnaissance, qui prend lui-même racine dans une estime de moi désastreuse. Cette phrase s’est imposée à moi presque malgré moi ces derniers jours. Elle n’est pas agréable à écrire, mais elle a le mérite de poser les choses clairement. Pourquoi ai-je une estime de moi aussi fragile ? Si je plonge profondément et honnêtement en moi, plusieurs raisons apparaissent. Certaines dont j’avais déjà conscience, d’autres qui se révèlent avec plus de netteté pendant ce Carême. Panorama non exhaustif :
Tout d’abord, il y a la culture ambiante.
Nous vivons dans un environnement symbolique qui façonne silencieusement notre manière de nous percevoir. Pendant des siècles, l’Occident s’est construit sur une anthropologie marquée par l’idée que l’être humain serait fondamentalement défaillant. Même lorsque l’on s’éloigne des institutions religieuses, ces représentations continuent souvent d’agir en arrière-plan : je le vois dans beaucoup d’accompagnements. L’être humain serait suspect par nature, porté vers l’erreur naturellement. Lorsqu’on a grandi dans des milieux chrétiens, certains plus littéralistes que d’autres et laissant entendre qu’on ne peut rien faire sans Dieu, ces représentations s’impriment d’autant plus profondément. Elles deviennent une sorte de climat intérieur, un arrière-fond invisible à partir duquel on se juge soi-même. Et je peux bien imaginer que cela s’imprime d’autant plus lorsque cette nature pécheresse est rappelée semaines après semaines dans les liturgies de certaines institutions.
À cela s’ajoute une autre dimension culturelle, plus contemporaine. La valorisation permanente du travail, de la performance, de l’entrepreneuriat, de la réussite matérielle. La valeur d’une personne semble souvent mesurée à l’aune de ce qu’elle produit, accumule ou entreprend. Le mérite devient un étalon quasi moral. Or je me situe, en termes de sens, presque à l’opposé de cette logique. J’ai largement déconstruit ces critères. Ils ne constituent pas ce qui donne de la valeur à une existence à mes yeux. Mais vivre dans une culture qui valorise massivement ces repères produit un effet particulier : même lorsqu’on ne les partage pas intellectuellement, ils continuent d’agir comme un système d’évaluation implicite. On finit par se mesurer malgré soi à des critères auxquels on n’adhère pas.
Ensuite, il y a l’héritage familial.
Dans mon environnement familial, la question du diplôme occupait donc une place très importante. La formation académique représentait un marqueur de réussite et de légitimité. Ce type de hiérarchie n’est pas propre à ma famille ; il traverse largement les sociétés occidentales. Les diplômes, pour beaucoup, sont devenus des titres de légitimité sociale. Or mon parcours ne correspond pas à ce modèle. Ma formation initiale est un CFC. J’ai suivi ensuite de nombreuses formations continues, dont un CAS, et mon parcours professionnel m’a amené à développer beaucoup de compétences. Pourtant, évoluer dans un environnement composé en grande partie de personnes titulaires de maîtrises, de doctorats ou de longues formations académiques produit parfois un décalage. De temps en temps, quelqu’un rappelle — souvent sans intention malveillante — que je n’ai pas fait d’études universitaires. Ces petites remarques ne sont pas toujours frontales. Elles prennent parfois la forme d’une plaisanterie, d’un étonnement, d’une remarque en passant. Mais répétées au fil du temps, elles agissent un peu comme un pesticide : elles n’arrosent pas l’estime de soi, elles la fragilisent.
Pendant longtemps, j’ai voulu palier à cette carence (imaginaire) de valeur. J’ai tenté de reprendre les études à Strasbourg et à Montpellier en fac de théologie. Mais quand le sens n’est pas là pour soutenir une telle démarche, ce n’est pas la peine d’insister. J’avais donné un mauvaise réponse à des préoccupations mortifères et qui n’auraient pas du être prioritaires.
Il y a aussi le parcours lié à mon corps.
Plus jeune, je faisais énormément de sport. Volleyball principalement, vélo et corde à sauter en plus. Le mouvement occupait une place centrale dans ma vie. Puis un événement est venu interrompre brutalement cette dynamique. Lors d’un entraînement, le premier dans une catégorie nationale, je me suis fracturé le péroné. Un coéquipier a voulu, comme tous les juniors que nous étions, montrer ce dont il était capable. Son pied est passé sous le filet et je suis retombé dessus. L’immobilisation et la rééducation ont été longues. Le moral a suivi la pente du corps.
En peu de temps, je suis passé d’environ 85 kilos — mon poids de forme à l’époque — à plus de 110 kilos. Le corps change, et avec lui le regard que l’on porte sur soi. Aujourd’hui j’ai perdu la grande majorité de ce poids. Objectivement, mon corps n’a plus grand-chose à voir avec celui de cette période, tout en gardant certaines marques de la prise de poids. Mais l’image intérieure que l’on construit de soi ne se transforme pas toujours à la même vitesse que le corps lui-même. Certaines représentations restent longtemps inscrites. Comme une photographie intérieure qui continue d’exister, même lorsque la réalité a changé.
Il y a aussi une blessure plus ancienne, plus profonde, qui traverse silencieusement tout le reste : celle des abus. L’abus sexuels vécus dans l’enfance, puis les formes d’abus spirituels qui les ont prolongés d’une autre manière. Traverser ce type d’expérience a très tôt fissuré quelque chose dans la manière dont je me suis perçu et dont j’ai compris ma place dans le monde. Le corps devient un lieu de confusion plutôt que de confiance. Les limites entre soi et l’autre deviennent floues. Lorsque ces blessures rencontrent ensuite des discours spirituels qui parlent de faute, de pureté, de nature humaine défaillante ou de nécessité d’être redressé moralement, elles peuvent se renforcer mutuellement. L’enfant que j’étais qui avait déjà subi une violence physique ou psychique se retrouvait alors avec une image de lui-même encore plus fragilisée. Non seulement quelque chose m’était arrivé, mais j’ai fini par croire que quelque chose en moi expliquait ou justifiait ce qui m’était arrivé. Cette confusion intérieure, même guérie, pansée et pensée laisse des traces durables dans la manière de se percevoir, d’entrer en relation et d’évaluer sa propre valeur.
Il y a aussi certains clichés de genre.
Lorsque j’étais jeune, j’avais les cheveux longs et des traits assez doux avant la puberté. Cette apparence a souvent provoqué des confusions : on me prenait régulièrement pour une fille. Cette confusion aurait pu rester anecdotique. Elle ne l’est pas restée, parce qu’elle a été accompagnée de nombreuses moqueries. Avec le recul, je comprends que ces réactions étaient liées aux normes très rigides qui encadraient les représentations de la masculinité. À l’époque, je ne disposais évidemment pas de ces grilles de lecture. Je vivais simplement ces moqueries comme quelque chose qui me désignait comme « à côté ». Ce type d’expérience, lorsqu’il se répète pendant l’enfance ou l’adolescence, peut laisser une empreinte durable dans l’image que l’on construit de soi.
Et puis il y a mes occupation d’adolescence qui étaient alors marginales. Le jeu de rôle, les jeux de plateaux sont aujourd’hui courants et populaires. A l’époque, ils faisaient peur à certaines personnes de ma famille et de mon entourage adulte : les jeux de rôle allaient dissocier notre personnalité, et les jeux de plateaux étaient soi-disant infantilisants. Quant au métal, à l’époque, il était affilié à certaines polémiques sectaires et à l’idée de la dépression et du suicide. Sans compter que durant ma pige évangélique, il s’agissait dans l’imaginaire d’un grand nombres de personnes d’odes à Satan, pour lesquelles on ne se lassait pas de me remettre à l’ordre.
Et puis il y a l’univers professionnel.
Lorsque je regarde mon parcours professionnel, je réalise que j’ai fait énormément de choses. J’ai accompagné des personnes, tenu des places importantes à bout de bras lors de crises, développé des projets, écrit, animé des espaces de réflexion, participé à différentes initiatives. Sur le papier, le chemin parcouru est loin d’être vide. Pourtant, une chose m’apparaît avec le recul : ces engagements ont rarement été explicitement reconnus. (Avec le rappel du fait que je ne suis pas passé par l’académie, cela fait un binôme destructeur en termes d’estime) Ni avant mon travail dans les Églises, ni complètement au sein des Églises elles-mêmes. La reconnaissance existe parfois, bien sûr, mais elle reste souvent implicite, diffuse, rarement formulée clairement. Or lorsque l’estime de soi est fragile, cette absence de reconnaissance explicite peut devenir un terrain fertile pour le doute.
À force d’examiner ces éléments, une chose devient plus claire pour moi. L’estime de soi ne se construit pas dans un vide abstrait. Elle se forme comme un dépôt progressif d’expériences, de paroles, de regards et de silences. Chaque remarque, chaque encouragement, chaque moquerie, chaque reconnaissance ou chaque absence de reconnaissance vient s’ajouter à ce dépôt. Avec le temps, cela forme une sorte de comptabilité intérieure.
On peut bien me dire quelque chose de positif. Et ces paroles comptent réellement. Elles ne disparaissent pas. Mais l’esprit humain, ou en tout cas le mien, fonctionne souvent comme une balance très sensible. Si, pendant des années, parfois depuis l’enfance, les expériences négatives s’accumulent davantage que les expériences positives, la balance finit par pencher d’un côté. Même lorsque des paroles bienveillantes arrivent plus tard, elles doivent alors compenser un poids déjà installé depuis longtemps et qui a fini par structurer une personnalité. Ce déséquilibre n’a rien d’irrationnel. Il correspond simplement à une histoire. Une histoire faite de cultures, de normes, de regards familiaux, d’événements corporels, de moqueries, d’attentes sociales, d’expériences professionnelles plus ou moins reconnues. Rien de tout cela, pris isolément, n’explique entièrement une estime de soi fragile. Mais l’ensemble forme un paysage intérieur dans lequel j’ai peu à peu appris à me regarder.
Comprendre cela change quelque chose. Cela n’efface pas d’un coup le poids de cette balance intérieure, mais cela permet de voir qu’elle n’est pas une vérité sur soi. Elle est le résultat d’une accumulation. Une construction lente, façonnée par un environnement et par une histoire. Et si cette balance s’est construite au fil du temps, alors elle peut aussi évoluer au fil du temps. Lentement, patiemment, par d’autres expériences, d’autres regards, d’autres manières d’habiter sa propre existence.
Reconstruire une estime de soi ne consiste peut-être pas à se convaincre artificiellement de sa valeur. Il s’agit plutôt de laisser, peu à peu, de nouveaux poids venir s’ajouter sur l’autre plateau. Des expériences qui rééquilibrent la balance et rendent possible un regard plus juste, plus doux, sur soi-même.
Avec tout cela, une évidence s’impose pourtant peu à peu : l’estime ne peut pas reposer sur le regard des autres. Elle doit, à un moment ou à un autre, trouver sa source à l’intérieur. Mais lorsqu’une grande partie de l’histoire personnelle a été façonnée par des paroles, des regards ou des situations qui ont plutôt tiré vers le bas, ce déplacement ne se fait pas d’un simple acte de volonté. Il demande du temps, de la lucidité et parfois une forme de patience envers soi-même. Reprendre appui en moi n’efface pas ce que l’extérieur a longtemps imprimé ; cela consiste plutôt à apprendre, progressivement, à ne plus laisser ces anciennes voix définir entièrement la valeur que je m’accorde.
Il y a encore du travail…