On ne peut rien faire sans Dieu ?

J’ai décidé, suite à deux chroniques récentes, (dignity et Jésus l’homme de paille) où je parle de la manière qu’on certains de considérer qu’on ne peut littéralement rien faire sans Dieu, d’explorer les racines de certaines croyances pour comprendre d’où elles viennent, et d’essayer de réfléchir à la manière dont elles peuvent être pertinentes ou non aujourd’hui. Ce billet est le point de départ d’un chemin dont j’ignore la longueur et la destination.

Introduction

À la suite de la prédication de Noël de l’officier de l’Armée du Salut dont je parle dans un billet précédent, j’ai voulu approfondir cette idée que l’on m’avait à l’époque enseignée comme littérale et que je continue d’entendre lorsque je côtoie les milieux évangéliques (et parfois plus largement chrétiens), qu’on ne peut rien faire sans Jésus. On m’expliquait de manière un peu enfantine que tout ce que je faisait devait trouver son ancrage en Dieu, que je devais lui demander en tout temps que faire, qu’il s’agisse d’actions simples du quotidien comme des grandes décisions existentielles de ma vie. On me disait que sans Dieu, je ne pouvais littéralement rien faire, puisque sans lui, je n’étais pas sûr de prendre les bonnes décisions et la bonne direction de vie. M’excentrer sur Dieu, c’était me décentrer de moi-même et habiller mes actes de sainteté. Ne pas m’excentrer sur Dieu, réfléchir en partant de moi ou de toute autre conception du monde qu’une conception chrétienne, c’était risquer de me perdre, d’agir selon une volonté égarée ou imparfaite, privée de la lumière et de la direction que seule la relation avec Dieu pouvait offrir. C’était vivre dans le péché, parce que je ratais la cible. Évidemment, aujourd’hui, je m’inscris en faux contre une telle perspective, qui s’apparente à un faux dilemme.

Comprise de manière moins littérale et moins superficielle, cette expression reflète pourtant une idée centrale du christianisme protestant : la vie spirituelle, les bonnes œuvres et la croissance intérieure ne sont possibles qu’en union avec Dieu. Certains croyants affirment que sans cette connexion, les actions humaines sont vaines sur le plan spirituel et en termes de sens que l’on y injecte. Reconnaître qu’on ne peut rien faire sans Dieu serait une invitation à l’humilité. Cela signifie que l’être humain ne peut pleinement réussir par ses seules forces, mais qu’il aurait besoin de la grâce divine, ce qui, de fait, exclut toute démarche portée par une personne non chrétienne, ce avec quoi je suis en totale rupture. L’idée de « porter du fruit » fait référence aux qualités spirituelles comme l’amour, la paix, la patience, la bonté et les bonnes œuvres. Ces fruits sont perçus par le chrétien comme le résultat naturel d’une vie conduite en communion avec Dieu, compris non à la manière d’un Klaas Hendrikse comme une expérience, mais comme une personne existante. Certains croyants comprennent cette expression comme une assurance que Dieu les soutient dans les épreuves et leur donne la force nécessaire pour accomplir ce qu’ils ne pourraient pas réaliser seuls. À certains égards, ces considérations posent des problèmes conceptuels.

Le traité de la liberté chrétienne de Luther

En remontant le fil de l’histoire du protestantisme, je suis arrivé à l’une de ses sources avec le Traité de la liberté chrétienne de Luther (1520). Et il me parait intéressant de s’y plonger. Ce texte s’articule autour de deux idées phares. La première étant que le chrétien (l’homme intérieur), « est l’homme le plus libre ; maître de toutes choses, il n’est assujetti à personne. » La seconde, que l’homme chrétien (l’homme extérieur) « est en toutes choses le plus serviable des serviteurs ; il est assujetti à tous. » En apparence contradictoire, il convient de comprendre ce que Luther veut dire ici.

Selon Luther, la foi ne dispense pas des œuvres, mais de l’opinion qu’on s’en fait, à savoir celle d’actions qui nous rendraient justes devant la personne de Dieu. Par œuvres, comprenons autant les bonnes actions vertueuses que les actes religieux. À l’époque de Luther, cela s’incarnait notamment par son combat contre la vente des indulgences de l’Église catholique. Le commerce des indulgences permettait aux croyants d’acheter littéralement du temps de pénitence en moins au purgatoire afin d’y limiter leur séjour après leur mort. Pour Luther, l’âme ne vit que de la Parole de Dieu, qui révèle à l’homme sa misère tout en lui offrant, par le Christ, le pardon, la justice, et donc la liberté. Ainsi, la justification par la foi opère parce que l’on prend conscience de sa propre misère et de l’impuissance à se justifier soi-même par ses œuvres : les commandements de l’Ancien Testament servent à conduire l’homme à désespérer de lui-même, tandis que le Christ accomplit la promesse divine en justifiant l’âme par la foi, sans recours aux œuvres ou aux indulgences. Le réformateur s’inscrit donc en faux vis-à-vis du commerce des indulgences. Luther souligne que la foi unit l’âme au Christ, la rendant sainte et juste, comme dans un mariage où le Christ (l’époux) prend sur lui les péchés de l’âme (l’épouse) et lui donne en échange le salut par la foi. Cette foi seule (Sola Fide), et non les œuvres, permet de glorifier Dieu et d’accomplir le premier commandement. Par son union au Christ et son salut obtenu par la foi seule, le chrétien jouit d’une liberté totale à l’égard du monde et des œuvres.

Pourtant, bien que justifié et libéré par la foi, le chrétien ne peut pas rester oisif, car, fréquentant ses semblables et soumis lui-même à la réalité concrète, il doit soumettre son corps, sans chercher à se justifier par ses actions. Ce faisant, la foi produit naturellement des bonnes œuvres, comme un arbre produit des fruits. Pourtant, les œuvres ne rendent donc pas juste l’homme : elles sont le résultat d’une foi authentique ; elles procèdent de la foi. Le chrétien doit accomplir des œuvres, non pour son salut, mais pour glorifier celui dont vient le salut et servir les autres avec amour, à l’image du Christ. Ce service doit être joyeux, libre et désintéressé, car le chrétien se sait libre. Il doit même aller pour Luther jusqu’à couvrir les péchés de son prochain, par égard pour les plus faibles dans la foi, comme Christ l’a fait. Ainsi, la vie chrétienne devient un échange d’amour et de service, où l’homme agit par reconnaissance envers Dieu et par amour pour autrui.

Pour Luther, l’homme se divise en deux entités. L’homme intérieur et l’homme extérieur. L’homme intérieur, c’est l’âme, le cœur de l’être humain, là où la foi en Dieu agit. C’est là que réside le chrétien. La foi, en unissant l’âme au Christ, transforme l’homme de l’intérieur et lui permet d’être justifié (vis-à-vis de Dieu, dans une optique sotériologique), sans qu’il ait besoin d’accomplir des œuvres pour se racheter. Cette transformation rend l’homme spirituellement libre : il est libéré de tous les commandements extérieurs et des exigences de la loi, car sa foi le justifie pleinement devant Dieu. L’homme extérieur, quant à lui, représente le corps qui se meut dans le monde. Bien que l’homme intérieur soit déjà justifié et sauvé par la foi, Luther reconnaît que le chrétien ne vit pas uniquement dans l’esprit, mais est aussi soumis à des contingences matérielles. Le corps étant rebelle, sujet aux appétits du monde et à l’oisiveté, il faut l’asservir. C’est pourquoi, même libéré spirituellement, le chrétien doit accomplir des œuvres pour discipliner son corps et servir autrui.

Le chemin qu’emprunte le chrétien se situe donc ici entre deux autres voies dans lesquelles il est facile de tomber. Entre celui qui utilise la foi comme excuse à l’oisiveté et celui qui s’efforce de parvenir au salut en s’acquittant d’efforts religieux. C’est pourquoi il faut aussi discerner les bonnes œuvres des mauvaises. Ainsi, la religion est légitime, mais prend une place semblable à l’échafaudage autour d’un édifice : elle sert à construire. Une fois la foi acquise, elle devient dispensable et surtout ne justifie pas le chrétien devant Dieu. Ce faisant, Luther encourage à être attentif à ce que les clercs enseignent, pour ne pas s’éloigner de ce chemin étroit. Il critique, en effet, les clercs qui ont dénaturé la foi par leur recherche de pouvoir et conclut en exigeant une prédication qui enseigne la vraie liberté chrétienne.

Dans tout le discours de Luther, on trouve explicitement l’idée que le chrétien ne peut donc rien faire sans Dieu. Non pas qu’il n’en aurait pas les capacités intrinsèques, mais que l’ancrage de ses actions, des « œuvres » qu’il accomplit, ne serait pas saint, puisque non ancré dans la personne de Jésus. C’est de la foi et de la foi seule que procèdent les bonnes œuvres. Tout le reste n’est, aux yeux de Luther, que pure volonté de s’élever et de faire par ses propres forces dans une vaine recherche de salut. En creux se dessine une hiérarchie dans les actes des humains et un jugement sur ceux de personnes qui ne seraient pas, ou « pas vraiment », chrétiennes. Pour Luther, la seule œuvre absolument bonne et juste est celle qui procède de la foi et d’un ancrage dans le Dieu chrétien. Cela se comprend dans le contexte du XVIe siècle, où la foi chrétienne englobe toute la culture occidentale. En revanche, confrontées au réel de notre temps, les idées de Luther sont difficiles à déployer de la sorte.

La hiérarchie des postures

Rien n’est noir ou blanc et il serait injuste de minimiser l’impact historique et spirituel de la pensée de Martin Luther. Sa réforme a marqué une rupture majeure dans l’histoire du christianisme et permis une redéfinition radicale de la relation entre l’homme et le divin. En affirmant que le salut ne dépend pas des œuvres, mais de la foi seule, Luther a offert une réponse puissante au légalisme religieux de son époque. Pour un croyant du XVIe siècle, cette doctrine était une libération : elle abolissait la nécessité de multiplier les actes pieux pour gagner le salut et rendait accessible une relation directe et intime avec le divin. La notion de justification par la foi redonnait à l’homme une dignité spirituelle tout en prônant une humilité essentielle : on ne devient pas juste par soi-même, mais par l’amour gratuit d’un autre. Cette vision avait également un rôle social et politique. En contestant l’autorité religieuse fondée sur des pratiques qu’il jugeait corrompues, Luther a contribué à la libération des consciences et à l’émergence d’une pensée plus critique vis-à-vis des institutions religieuses. La Réforme protestante a ainsi permis une diversification des courants de pensée au sein du christianisme et ouvert la voie à une spiritualité plus intérieure, moins dépendante des rites et des sacrements. Mais, il faut aussi souligner qu’en même temps que redonner une certaine dignité spirituelle à l’être humain, Luther renouait avec la doctrine du péché originelle de St-Augustin, faisant ainsi de la nature pécheresse humaine une condition ontologique à son développement du salut, avec toutes les conséquences que cela a pu engendrer en termes de culpabilité et d’essentialisation mortifère (ce dont nous parlerons dans un billet ultérieur). L’humain était certes libre, mais dans le même temps enfermé dans une essence pécheresse et mauvaise.

Ainsi, bien que cette théologie ait répondu aux besoins d’un contexte historique précis, sa pertinence devient plus difficile à défendre dans un monde contemporain caractérisé par une pluralité de croyances et de quêtes de sens, mais aussi un monde dans lequel la connaissance du monde et de son histoire s’est agrandie. La thèse selon laquelle seule la foi en Christ permet d’accomplir des œuvres bonnes et significatives repose sur une vision univoque du salut et du bien, qui ne laisse que peu de place à d’autres formes de spiritualité, d’autres interprétations des textes bibliques, ou à des engagements non religieux. C’est là, à mes yeux, que réside la limite de cette proposition pour aujourd’hui, en ce qu’elle prétend détenir la seule vérité absolue et objective en Christ, tout en dénigrant les autres (tout du moins dans une lecture littérale). En un sens, interpréter littéralement aujourd’hui le texte de Luther et l’appliquer à notre contexte, c’est adopter la même posture dogmatique que celle des catholiques du XVIe siècle avant la Réforme, en refusant de reconnaître la légitimité d’autres chemins vers le sens, voire vers le salut. Cette posture aboutit à une forme de hiérarchisation des quêtes humaines, où toute démarche spirituelle ou éthique non ancrée dans le christianisme serait considérée comme inférieure ou incomplète. Cette idée, acceptable dans une Europe du XVIe siècle largement christianisée, devient, à mon sens, problématique dans le contexte moderne, où les individus ont accès à une diversité d’options spirituelles et philosophiques. Les enseignements de Luther, bien qu’ils aient eu un rôle émancipateur à leur époque, peuvent aujourd’hui, s’ils sont appliqués sans discernement, apparaître comme une fermeture au dialogue avec d’autres traditions. Cinq cent ans se sont écoulés et le monde a connu bien des bouleversements. Ainsi, je trouve qu’une posture mettant ses propres croyances au-dessus des autres, comme peuvent enseigner certains prédicateurs, frise l’arrogance, là où les textes qu’ils prétendent enseigner prônent l’humilité.

Une telle vision, si elle n’est pas actualisée, peut nuire à la coexistence pacifique entre croyants de diverses confessions, religions et non-croyants. La prétention à détenir la vérité ultime porte en elle le germe de l’exclusion : celui de rejeter comme vaines ou insuffisantes les démarches spirituelles qui partagent différents fondements doctrinaux. Cette exclusivité peut conduire à une forme de prosélytisme ou à un jugement implicite sur ceux qui ne suivent pas le chemin considéré comme vrai et juste. Une croyance n’est pas un savoir, et ce type de posture complique la reconnaissance de la valeur intrinsèque d’actes éthiques et altruistes accomplis en dehors d’un cadre religieux. Or, dans le monde contemporain, l’expérience humaine a montré que la fécondité des œuvres et des actes de chacun ne dépend pas de son ancrage dans une foi particulière, mais peut naître de diverses sources : la recherche philosophique du bien, l’engagement social, l’altérité ou simplement le désir de rendre le monde meilleur. Il est donc nécessaire de distinguer l’apport historique et spirituel de Luther de son universalisation intemporelle : je le redis encore une fois, ce qui était libérateur et structurant dans une société uniformément chrétienne ne peut être érigé en norme absolue pour une humanité plurielle.

Ainsi, plutôt que d’affirmer que seule la foi en Christ permet de porter du fruit, il paraît plus juste de reconnaître que chacun, croyant ou non, peut produire du fruit au sens large : actes de justice, d’amour et de bienveillance. À ce titre, les œuvres humaines devraient être jugées non selon leur ancrage spirituel, mais selon leur impact et leur sincérité. Une telle approche élargirait la notion de « porter du fruit » à une vision plus inclusive et compatible avec la diversité des quêtes de sens modernes. En somme, s’il faut reconnaître la puissance libératrice de la pensée de Luther dans son contexte, il est tout aussi essentiel de la critiquer lorsqu’elle devient une grille de lecture rigide qui hiérarchise les postures humaines et pousse à juger son prochain. La richesse de notre époque réside précisément dans la pluralité des chemins, et affirmer qu’il n’existe qu’une seule voie juste, c’est ignorer cette diversité, la singularité des individus, la pluralité des expériences et leurs interprétations et risquer de passer à côté de la fécondité des nombreuses démarches humaines.

Une contradiction interne et un faux dilemme

Ceci étant dit, je vois dans le développement de Luther une contradiction interne, reposant elle-même sur un argument fallacieux que l’on appelle le faux dilemme.

L’être humain chrétien ne doit pas juger ses semblables, car la foi est une expérience subjective fondée sur l’absence de preuve et non une certitude objective. La foi est un don qui devient une conviction intime. Selon Luther, croire consiste à s’abandonner à Dieu dans l’obscurité, là où « il n’y a rien » à croire de manière évidente. Cette foi ne peut ni se démontrer ni se mesurer, car elle est une œuvre divine qui dépasse la volonté humaine. Par conséquent, prétendre juger de la qualité de la foi ou de l’absence de foi chez autrui, quelque soient les outils de jugement, revient à oublier que la foi elle-même est un don gratuit de Dieu, reçu par la grâce et non acquis par des efforts personnels (Sola Gratia). Cela exclut d’emblée toute attitude de supériorité ou d’intolérance envers ceux qui ne croient pas ou qui croient différemment, car juger reviendrait à croire que l’on peut accéder à une connaissance divine réservée à Dieu seul. Ainsi, en théorie, ce devrait être dans l’ADN chrétien issu des réformateurs de ne pas juger autrui en fonction de ses croyances et de renoncer à juger de la foi d’un autre. Encore une fois, croire ne signifie pas savoir.

Cette impossibilité de juger autrui découle directement de la doctrine de la justification par la foi. Luther insiste sur le fait que l’être humain est justifié uniquement par la foi, laquelle repose entièrement sur l’action de Dieu, et non sur les mérites ou la volonté de la personne. Si la foi ne provient que de Dieu, si elle est un don, nul ne peut prétendre discerner qui possède la « vraie » foi ou la « bonne » foi, car cela reviendrait à s’ériger en juge à la place de Dieu. Si c’est sa grâce seule qui compte, alors il faut aussi admettre qu’il est le seul à pouvoir s’ériger en juge. La foi devrait donc conduire le croyant à s’ouvrir à l’altérité divine et à sortir de son narcissisme. Ainsi, toute prétention à juger les autres serait non seulement illégitime, mais constituerait également une forme d’orgueil spirituel.

Ceci étant, Luther se permet malgré tout de juger de ce qui serait une bonne foi ou non. En affirmant que seule la foi en Christ donne un sens aux actions et aux œuvres, il se fait juge. Quand bien même il ne parlerait que dans une optique sotériologique (relative au salut), comment peut-il en même temps laisser à Dieu seul le jugement sur l’être humain et alléguer que telle ou telle posture serait la juste foi ou non ? La doctrine de Luther n’est pas impertinente en soi, donc. En revanche, elle le devient à partir du moment où elle s’exporte de l’intimité de celui qui y adhère pour servir de jugement. Dit autrement, à partir du moment ou l’on fait de sa réalité subjective, une réalité objective que l’on place au-dessus des autres. Dès le moment ou une subjectivité prévaudrait aux autres.

Ce faisant, il développe donc un faux dilemme, argument qui repose sur le fait de réduire à deux solutions un problème bien plus complexe. En effet, en creux se dessinent chez lui deux possibilités pour l’être humain : se centrer sur lui dans une perspective autojustificatrice, ou s’excentrer sur Dieu et lui déléguer la justification par la foi. Or, si dans la perspective contextuelle de l’auteur, on peut comprendre qu’une dualité pareille se développe, il est impossible pour nous de reprendre à la lettre cette conception : ne pas se centrer sur Dieu ne signifie pas nécessairement se centrer sur soi. L’humanisme, par exemple, est une doctrine philosophique qui permet de s’excentrer de soi dans une perspective athée ou agnostique. Un écologisme radical permet aussi de s’excentrer de soi pour mettre le cosmos et la nature au centre, sans pour autant s’inscrire dans une perspective chrétienne. Ainsi, le réel contemporain est plus complexe que la dualité déployée par le réformateur.

La perspective exclusive qui voudrait que si l’on ne met pas son centre sur Dieu, alors toute œuvre serait vaine et non avenue, est par ailleurs pour ma part contredite par le réel, en ce qu’elle conclurait à la vacuité du parcours de certaines personnes que j’estime et qui sont des exemples d’humanité pour moi parmi lesquelles figurent nombre de non chrétiens, voire d’athées : Gandhi, Albert Jacquard, Albert Camus, par exemple, ou plus proche de moi la grande quantité de soignant.e.s, de médecins, d’éducateur.trice.s et d’infirmier.ère.s que je côtoie depuis une quinzaine d’année dont le métier est pour certains d’entre eux une vocation humaniste centré sur l’autre (au sens de Carl Rogers, le psychologue) sans pour autant être centrée sur Dieu.

Une éthique de la pluralité : vers une lecture symbolique contemporaine de « porter du fruit »

Plutôt que de comprendre littéralement l’idée selon laquelle « on ne peut rien faire sans Dieu », une lecture symbolique et plus universelle de la métaphore de la vigne et des sarments peut offrir une interprétation inclusive, qui parle aussi bien aux croyants qu’aux non-croyants. Dans le contexte de l’évangile de Jean, « porter du fruit » désigne le résultat d’une vie connectée à une source profonde de sens et d’amour. Pour un croyant, cette source est Dieu. Mais, pour un non-croyant, elle peut être l’éthique, la solidarité humaine ou encore la quête de justice.

De cette manière, « être relié » ou « ancré » ne signifie pas nécessairement dépendre d’une autorité divine extérieure, mais peut symboliser la nécessité pour tout être humain de se connecter à quelque chose qui le dépasse, qu’il s’agisse d’un idéal, d’un engagement ou simplement d’un sens donné à sa vie. Ce « fruit » correspondrait alors à tout ce qui contribue à rendre la vie plus riche et plus humaine : l’amour, la compassion, l’entraide, la recherche de la vérité. Cette lecture permet de dépasser l’opposition stérile entre croyants et non-croyants et de reconnaître que la capacité à « porter du fruit » est universelle, bien que les chemins pour y parvenir puissent être multiples. Ce faisant j’endosse une posture semi pélagienne, en ce que je ne crois donc pas l’homme condamné à une nature pécheresse, mais fondamentalement capable du meilleur comme du pire. (J’y reviendrai dans le prochain billet ou je parlerai du dogme du péché originel)

Si la pensée luthérienne appelle à l’humilité devant Dieu, on pourrait transposer cette idée dans un cadre contemporain et pluraliste en appelant à l’humilité devant la diversité des expériences humaines qui considèrent l’ultime, chacun à sa manière. Plutôt que de considérer qu’une seule posture intérieure serait valide ou supérieure aux autres, une éthique de la pluralité invite chacun à reconnaître que sa propre quête de sens, aussi sincère et profonde soit-elle, n’est pas la seule. Les incarnations sont multiples et singulières. Cette reconnaissance ouvre la voie au dialogue avec les autres traditions spirituelles, religieuses ou philosophiques, et plus largement au dialogue avec l’autre. La posture chrétienne est légitime, mais ni plus ni moins que toute autre posture.

Dans cette perspective, le véritable « fruit » que nous sommes appelés à produire réside à la fois dans les actions que nous accomplissons, et dans notre capacité à coexister pacifiquement avec ceux qui suivent différents chemins du nôtre. Loin de nier la richesse des héritages spirituels comme celui de Luther, il s’agit de les situer dans une perspective où chaque tradition peut apporter quelque chose à l’humanité commune. Ainsi, là où certaines doctrines religieuses ont pu hiérarchiser les postures intérieures, une éthique moderne de la pluralité prône l’égalité des différentes quêtes de sens, à condition qu’elles conduisent au bien commun et au respect mutuel, ce qui passe par la reconnaissance de ses semblables. Cette posture invite à une forme d’ouverture spirituelle, où chacun accepte de ne pas posséder la vérité absolue (à dissocier croire et savoir), mais de contribuer, selon sa propre voie, à un monde meilleur.

Finalement, une lecture actualisée de l’idée de « porter du fruit » pourrait consister à chercher ce qui, au-delà des croyances individuelles, nous unit dans l’action. Qu’il s’agisse de croyants, d’agnostiques, d’ignostiques et/ou d’athées, nous pouvons tous convenir que certains fruits sont universellement souhaitables : la justice, la paix, la solidarité, la préservation de notre environnement et la dignité humaine. Ce « fruit commun » peut être vu comme une œuvre collective, un projet partagé d’humanité où chacun, quelle que soit son ancre spirituelle ou philosophique, joue un rôle. Cela ne signifie pas effacer les différences ou diluer les convictions, mais au contraire, reconnaître que la diversité des chemins peut converger vers un même but : rendre la vie meilleure pour tous.

En somme, affirmer que « nous ne pouvons rien faire sans Dieu » peut être compris non comme une exclusion de ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne, mais plutôt comme une invitation à reconnaître que chacun, pour porter du fruit, a besoin d’une source profonde d’inspiration et de motivation ; un ancrage existentiel qui le fonde. Cette source, qu’elle s’appelle Dieu, humanité, nature, transcende les intérêts individuels et nous conduit à agir pour un bien commun. Porter du fruit devient alors un appel à la responsabilité partagée : contribuer, selon nos moyens et nos croyances, à la construction d’un monde plus juste, plus fraternel et plus vivant. Un monde empli d’altérité et de création incessante de commun.

Enfin, d’un point de vue strictement « chrétien », il est même tout à fait possible de définir Dieu de diverses manières. Klaas Hendrikse, pour ne citer que lui, pasteur et athée, mais attaché aux textes bibliques, considère que Dieu n’existe pas, mais qu’il croit en quelque chose, en une expérience que la Bible appelle Dieu. Perspective qui permet ici aussi d’élargir la compréhension de ce texte, dont la réelle signification nous échappe en fait : considérant que Dieu est indicible, quelle que soit l’interprétation que l’on choisira, reconnaissons que par essence, l’on se trompe forcément. Ce n’est pas la « vérité » qui incombe ici, mais ce que la grille de lecture choisie apportera au commun.

L’union à Christ, comme symbole et expression de la congruence

Dans Jean 15, Jésus utilise la métaphore de la vigne et des sarments pour décrire la relation profonde et vitale entre lui et ses disciples : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, porte beaucoup de fruits ». Cette image exprime une union essentielle, une cohérence interne entre l’individu et une source de vie qui le dépasse. Spirituellement, cela implique que la vie véritable, riche de sens et féconde, ne peut émerger que d’une connexion intime et authentique à cette source, qui est ici le Christ. Si l’on transpose cette idée dans une perspective psychologique, l’union au Christ peut symboliser la congruence intérieure, c’est-à-dire l’état dans lequel une personne vit en accord profond avec elle-même, ses valeurs, et ce qu’elle perçoit comme essentiel à sa vie. Pour Rogers, la congruence désigne une harmonie entre l’expérience vécue, la conscience de cette expérience et la manière dont elle est exprimée. Lorsqu’une personne est congruente, elle agit et décide de manière alignée avec son « moi profond » ou son « soi authentique ». De la même manière, dans Jean 15, demeurer en Christ, c’est demeurer connecté à ce qui donne sens et cohérence à la vie du croyant. Cette connexion permet de « porter du fruit », c’est-à-dire de produire des actes, des œuvres et des attitudes qui reflètent cette unité intérieure. On peut voir ici un parallèle fort avec la congruence : les « fruits » d’une personne congruente sont les actions et les comportements qui traduisent fidèlement son identité profonde et ses valeurs essentielles qui s’incarnent dans l’altérité.

Dans la perspective chrétienne, l’union au Christ n’est pas une exigence morale, mais un chemin d’intégrité. Être uni à la vigne, c’est trouver un socle de cohérence et d’authenticité, à partir duquel les décisions et les actions deviennent porteuses de sens et de bien. Non pas pour pouvoir juger ensuite des autres socles, mais pour pouvoir soi-même être alignée. Il n’est question que de soi, et Christ n’est pas venu pour juger mais pour sauver (Jean 3). De la même manière, en psychologie, la congruence est ce qui permet à une personne d’agir avec intégrité, sans être tiraillée entre des pressions extérieures et ses convictions intérieures. Une personne congruente, comme le disciple uni à la vigne, porte du fruit parce qu’elle agit en accord avec ce qu’elle est profondément. Cette lecture symbolique offre une manière d’universaliser l’idée de Jean 15. Pour un croyant, demeurer en Christ signifie vivre dans une relation intime et authentique avec lui, une relation qui alimente et oriente l’existence. Pour un non-croyant, cela peut se traduire par la nécessité de rester fidèle à son moi profond, à ses valeurs et à sa quête de sens personnel. Dans les deux cas, c’est la congruence – la cohérence entre l’être intérieur et les actions extérieures – qui permet de « porter du fruit », c’est-à-dire de vivre une vie pleine de sens, féconde et authentique.

Un autre aspect intéressant du parallèle entre Jean 15 et la congruence réside dans la notion d’humilité et de dépendance. Dans le texte biblique, Jésus insiste sur le fait que « sans lui, on ne pourrait rien faire ». Pris littéralement, cela exprime effectivement une dépendance totale envers Dieu et établit une hiérarchie des actes selon leur ancrage : à l’image de la prédication de l’officier de l’Armée du Salut, l’humaniste devient par exemple dans cette perspective moins légitime que le chrétien. Mais, interprété symboliquement, cela peut signifier que l’homme ne peut porter du fruit, c’est-à-dire vivre une vie pleinement signifiante, sans être connecté à une source essentielle de sens. Cette source de sens peut être multiple selon les individus : pour un croyant, ce sera Dieu ; pour un non-croyant, ce peut être une quête intérieure ou un engagement éthique. L’invitation n’est pas une dépendance à une personne extérieure à soi, mais un ancrage à l’intérieur de soi. La congruence exige cette humilité fondamentale : reconnaître que nos actions ne peuvent avoir de profondeur et de fécondité que si elles s’enracinent dans quelque chose qui dépasse l’ego et les aspirations purement superficielles. Cette posture d’humilité rejoint celle du disciple qui accepte de demeurer uni à la vigne pour produire un fruit véritable.

La pensée de Luther, affirmant que seule la foi en Christ permet de « porter du fruit », visait à libérer l’individu d’un légalisme religieux pesant. D’ailleurs, tout part de son angoisse existentielle face au jugement de Dieu et du salut, qui fut le moteur de sa réflexion théologique. Cependant, appliquée littéralement aujourd’hui, cette idée pourrait engendrer une vision hiérarchisante et exclusive des engagements humains. Dans un monde marqué par la diversité des croyances et des parcours, il devient pertinent de repenser la notion de « fruit » sous l’angle de la congruence, c’est-à-dire la cohérence entre les valeurs personnelles et les actions menées.

Cette approche élargit l’horizon : porter du fruit n’est plus réservé à une quête spirituelle spécifique, mais devient l’expression d’un alignement authentique entre l’être et l’agir, au service du bien commun. Ainsi, chacun peut porter du fruit, dès lors que ses actions sont congruentes avec ses convictions profondes et contribuent à une humanité partagée.

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