
Dimanche matin, nous sommes allés bruncher en forêt. J’ai pris cafetière et poêle, de la vaisselle. Nous avions de la nourriture. On a cuit la viande et le café sur le feu, grillé le pain sur la grille. La chienne jouait librement autour de nous. Les enfants montaient aux arbres, faisaient des torches à enflammer. On a mis de la musique : Action Bronson. Elisa, qui est photographe, a pris pas mal de photos souvenirs de cette belle journée. Dimanche soir, elle m’a envoyé les clichés de moi qui cuisine, des enfants qui jouent, qui m’aident pour le feu. Une mine d’or pour les réseaux sociaux : avec ça, j’aurais fait des stories d’enfer et j’aurais probablement reçu beaucoup de likes et de validations sociales. En mode papa qui sort en nature avec ses enfants, s’occupe d’eux et fait à manger pour tout le monde. Si je fais l’effort de l’imaginer, j’ai une très nette idée de la mise en scène que j’aurais pu proposer.
Alors, je me suis laissé aller à une expérience de pensée. Imaginons que j’ai gardé mes comptes Facebook et Insta. Sûrement que j’aurais fait une ou deux stories pour montrer au monde que je faisais du café sur le feu. Parce que forcément, le monde aurait mérité de le savoir. Est-ce que la satisfaction que j’aurais ressentie aurait été due au fait que j’aie allumé le feu et fait le café dessus avec les enfants qui courent autour de moi, ou à l’idée des likes et des réactions positives que j’aurais reçues en postant une photo de ma cafetière ? M’est avis que la virtualité influence non seulement les affects, les conditionne à exister non pas en fonction de ce qui est vécu, mais au regard de la validation sociale que l’on imagine avoir en postant sur les réseaux, mais qu’ils diminuent également le plaisir et l’intensité du moment lorsqu’il est vécu par la simple anticipation que l’on a de l’idée même de poster quelque chose sur les réseaux. Si je me retourne sur ma journée, je pense que le fait de n’avoir à aucun moment eu en tête les réseaux sociaux m’ont permis d’être pleinement présent à ce que je faisais.
Cette idée d’affects conditionnés par les réseaux pose aussi la question de la comparaison avec la vie des autres, qui est l’un des aspects centraux des réseaux. Tout du moins, avec la vie des autres, mise en scène sur les réseaux. En vérité, si j’avais posté une story, c’eût été une mise en scène avec un commentaire probablement bien choisi. Se rendre à de nombreuses reprises sur les réseaux sociaux chaque jour rend beaucoup plus sensible aux commentaires que nous font les personnes, on supporte moins bien la critique de manière générale. Cette sensibilité pousse inexorablement les publications vers une mise en scène de plus en plus pensée pour générer du commentaire positif : montrer que l’on est un bon parent, que l’on sait bien dresser une assiette, qu’on lit beaucoup et de préférence, choses intelligentes, que l’on participe à la vie de village, etc. Se comparer aux autres, ce n’est pas mauvais en soi. En sport, cela permet de savoir quels aspects travailler, sur quoi mettre l’emphase dans l’entraînement pour tenter de s’améliorer et de se dépasser un peu plus. Le problème, c’est que si l’on se compare à une mise en scène, nous sommes presque forcément voués à l’échec. Pour être honnête avec moi-même, si tout le monde ne succombe pas à cette mascarade, j’y ai pour ma part succombé au moins en partie.
Cela me pose une question clé, mais à laquelle j’ai déjà ma réponse : est-ce que je veux vivre ma vie, et ressentir mes émotions en fonction d’une comparaison ? Non. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas les autres. Je n’aime effectivement pas l’idée de se construire indépendamment des autres. Mais, d’un autre côté, je n’aime pas non plus l’idée de se construire en comparaison des autres, par rapport à tout ce qui serait socialement correct de dire, faire et penser. Je crois qu’il y a un équilibre à trouver là au milieu. Mon opinion après quelques jours de retrait, c’est que les réseaux sociaux n’aident pas à trouver cet équilibre. Mais, je prends aussi conscience que j’ai un rôle à jouer dans la validation sociale des autres : car en me retirant des réseaux sociaux, non seulement je me suis coupé de tout cela, mais j’ai aussi coupé les autres de mes likes, et donc d’une validation virtuelle. C’est une goutte d’eau dans l’océan, mais c’est déjà ça : surtout que ce faisant, j’ai envie de voir plus de monde. Je transfère donc cette validation du virtuel au réel en prenant plus de temps pour voir les personnes en vrai. Mes enfants et mes filleuls, pour ne prendre que leur exemple, ont besoin de câlins et d’interactions réelles et pas de likes. Encore une fois, cela remet la question de l’altérité au centre.
La validation sociale et le système de récompense
La validation sociale, hors réseau, provoque la libération de dopamine (j’ai parlé de la dopamine et du système de récompense brièvement dans un billet précédent). Cette libération conduit à réitérer un comportement qui reçoit une validité sociale. C’est bien normal : ces comportements permettent de nous mettre en lien les uns avec les autres et finalement de travailler à la survie de l’espèce. C’est donc un élan naturel et qui me semble plutôt sain : on forme des groupes, car en groupe, on est plus fort. Le problème, c’est que la validation sociale agit sur le système de récompense, même sur les réseaux sociaux. Ainsi, le cerveau libère de la dopamine lorsque nous recevons des likes ou lorsque nous lisons des commentaires positifs. Plus on est liké, plus on en veut. Parce que le cerveau, grâce à la dopamine générée, nous fait croire que c’est bon pour nous et que nous devons répéter ces comportements. Alors, plus on interagit sur les réseaux, plus on est validé socialement, et plus on va ressentir l’envie d’y retourner.
On voit un fonctionnement qui apparait analogue à la consommation de drogues dans la manière dont le système de récompense est activé. En revanche, je vois une grande différence entre les stupéfiants et les réseaux sociaux : quand je travaillais en addictologie, ce qui m’a frappé, c’est la manière dont l’envie de consommer était plus forte que la volonté des personnes, et ce même après sevrage. Il semblerait que pour ce qui concerne les réseaux, le besoin de s’y rendre diminue considérablement une fois que l’on s’est déconnecté. Mon expérience du moment va dans ce sens. Après moins d’une semaine de « sevrage », non seulement je n’éprouve pas l’envie d’y aller, mais j’éprouve plutôt le besoin de m’en tenir éloigné le plus possible.
Quand je regarde ce que sont devenus les réseaux et les problèmes qu’ils génèrent, je ne peux m’empêcher de me dire qu’une fois de plus l’humanité a raté la possibilité de tirer le meilleur de ce qu’elle a produit. Elle a créé un réseau mondial de communication, permettant d’accéder à tous les savoir possible en trois clics, d’être en lien direct avec une personne qui est à l’autre bout du monde, de mettre en lien les données récoltées partout dans le monde pour faire émerger de corrélation et du savoir… Ce qu’elle en a fait, c’est un monde dans lequel l’on prend des photos de ses repas pour les partager au reste du monde, où le savoir intéresse moins que le porno, où les données sont devenues génératrices de soucis et sont des marchandises plus que des matrices de savoirs nouveaux, etc. Les réseaux sociaux et la comédie qui s’y jouent sont finalement à mes yeux, à l’image de cette humanité.
Sources et pour aller plus loin :
- La comparaison online : https://theconversation.com/sur-les-reseaux-sociaux-se-comparer-nest-pas-toujours-bon-pour-le-moral-165945
- Dopamine et réseaux sociaux : https://psyaparis.fr/dopamine-reseaux-sociaux/
- Réseaux sociaux et système de récompense : https://psychonova.fr/index.php/2023/03/08/systeme-recompense/#:~:text=Les%20r%C3%A9seaux%20sociaux%2C%20comme%20Facebook%2C%20Instagram%20et%20Twitter%2C,provoquant%20une%20sensation%20de%20plaisir%20et%20de%20gratification.