
Vous allez me dire que je suis obsédé par le plaisir. Il se trouve que c’est le plaisir qui est obsédé par moi. Plus sérieusement, il ne se passe pas une discussion autour de la nourriture, que cela soit avec un professionnel ou avec une connaissance, dans laquelle la question du plaisir n’est pas mise en avant autrement que comme un dogme, un horizon indépassable. J’avoue qu’à force, c’est fatigant. J’ai le sentiment d’avoir deux choix : continuer d’avancer en subissant ces injonctions incessantes, ou succomber et avouer ma défaite. Cela continue de me questionner. J’ai donc voulu encore creuser ce phénomène. Pourquoi encore et toujours la question du plaisir ?
Une réponse à un dogme trop restrictif
Pendant plusieurs décennies, la nutrition dite « santé » a été façonnée par un discours prescriptif et restrictif, mettant l’accent sur l’évitement de certains aliments plutôt que sur l’équilibre global. À partir des années 1980, la diabolisation des graisses a conduit à une prolifération de produits allégés en matières grasses, souvent compensés par des sucres raffinés pour préserver le goût. Des régimes populaires comme le régime Weight Watchers, basé sur un système de points favorisant les aliments faibles en gras, ou le régime Ornish, prônant une alimentation ultra-pauvre en lipides, ont renforcé l’idée que toute consommation de graisses était néfaste. En parallèle, une obsession calorique s’est installée, réduisant l’alimentation à une simple gestion du nombre de calories ingérées, sans considérer la densité nutritionnelle des aliments. Le régime CICO (« Calories In, Calories Out »), basé sur le principe de déficit calorique pur, ou encore le régime hypocalorique Dukan, qui limitait drastiquement les apports énergétiques, ont illustré cette approche où la restriction primait sur la qualité nutritionnelle. Avec le recul, on sait maintenant que ces méthodes ne sont pas efficaces, voire dangereuses (Dukan).
Cette vision rigide de la nutrition a eu des effets délétères sur le rapport des individus à l’alimentation. En catégorisant les aliments en « bons » et « mauvais », ces régimes ont favorisé des comportements alimentaires anxiogènes, conduisant à des troubles comme l’orthorexie, où l’obsession de manger « sainement » devient pathologique. L’alternance entre restriction et frustration a généré le phénomène bien connu du régime yoyo, observé avec le régime Atkins, qui bannissait les glucides, ou le régime Scarsdale, extrêmement hypocalorique et difficilement soutenable sur le long terme. Beaucoup de personnes, découragées par ces contraintes, ont fini par rejeter la science nutritionnelle en raison de recommandations contradictoires et ressenties comme punitives. Ce climat de culpabilité alimentaire a préparé le terrain à une contre-réaction radicale, où le plaisir est devenu un argument central en nutrition, au détriment parfois de toute considération physiologique et fonctionnelle.
Contre-réaction
En réaction aux décennies de restrictions alimentaires et d’interdits nutritionnels, les années 2000 ont vu émerger un discours valorisant le plaisir comme élément central de l’alimentation. Cette approche, qui se voulait libératrice, a mis fin à la culpabilité alimentaire en encourageant une consommation plus intuitive, où l’écoute des signaux corporels prend le pas sur les injonctions diététiques. Des mouvements comme l’alimentation intuitive, popularisée par les nutritionnistes Evelyn Tribole, a prôné le rejet des régimes au profit d’un rapport plus instinctif à la nourriture. Parallèlement, les chefs médiatiques et les influenceurs cuisine ont contribué à démocratiser l’idée qu’une alimentation saine devait avant tout être gourmande et accessible (rapide à préparer). Le plaisir est ainsi devenu une valeur refuge, une réponse aux frustrations engendrées par des décennies de privation, et un argument fort contre la rigidité des règles alimentaires d’antan.
Cette réhabilitation du plaisir a été largement amplifiée par les industries agroalimentaire et publicitaire, qui y ont vu une opportunité commerciale. Le marketing a joué un rôle clé en insistant sur l’importance du bien-être et de la jouissance alimentaire, souvent au détriment des considérations nutritionnelles. Cette logique a permis de normaliser la consommation de certains produits ultra-transformés, en minimisant leurs effets délétères sous couvert de plaisir. Dans le même temps, la gastronomie a poursuivi cette glorification du plaisir, des émissions comme Top Chef ou Master Chef mettant en avant la créativité et l’émotion culinaire, souvent au détriment des notions de simplicité ou de nécessité nutritionnelle. Les plats doivent être « régressifs », il faut « du goût, du goût, du goût » et « avoir envie de taper dedans ». Ce renversement a profondément transformé le rapport à la nourriture, reléguant la dimension fonctionnelle de l’alimentation au second plan et créant un nouveau dogme où la privation devient suspecte et où toute restriction est assimilée à une forme de répression alimentaire.
Un dogme plus qu’un plaisir
Si la réhabilitation du plaisir en nutrition a permis de briser le cycle de la restriction et de la culpabilité, elle est rapidement devenue une norme dominante, reléguant toute autre approche alimentaire au rang de marginalité. Ceux qui adoptent une alimentation plus fonctionnelle, minimaliste ou basée sur des principes autres que le plaisir sensoriel sont souvent perçus comme austères, voire extrêmes. On dit paradoxalement d’une personne qui fait attention (je l’ai entendu, et vu à la télévision, sur Internet) qu’elle est chiante. Une personne privilégiant une alimentation simple, répétitive et axée sur l’efficacité nutritionnelle (comme le régime des sportifs ou l’alimentation frugale) peut être jugée « triste » ou suspecte de tomber dans un excès inverse. Cette dictature du plaisir empêche toute réflexion critique sur nos habitudes alimentaires et tend à discréditer ceux qui veulent s’affranchir de la quête permanente de satisfaction gustative. Or, l’alimentation n’a pas nécessairement besoin d’être une source constante de jouissance ; elle peut aussi être un outil d’optimisation, de santé ou un choix éthique, indépendamment des critères hédonistes.
Par ailleurs, ce primat du plaisir immédiat a des conséquences physiologiques, sanitaires et écologiques non négligeables. En mettant l’accent sur la satisfaction sensorielle, on occulte souvent la réalité biologique des aliments et leur impact à long terme sur la santé. De nombreux produits ultra-transformés sont formulés pour maximiser le plaisir gustatif par des combinaisons optimales de sucre, de gras et de sel (les chips sont le meilleur exemple), créant une dépendance sans réel bénéfice nutritionnel. En parallèle, la recherche du plaisir permanent s’accompagne souvent d’une surconsommation alimentaire, favorisant le gaspillage et augmentant notre empreinte écologique. L’industrie agroalimentaire, en exploitant cette logique, encourage des pratiques peu durables, comme l’élevage intensif ou la production d’aliments gourmands, mais coûteux en ressources. En ce sens, l’élévation du plaisir au rang de dogme nutritionnel ne sert pas seulement à libérer les individus des contraintes d’anciens régimes ; elle alimente aussi un modèle économique et culturel fondé sur la gratification instantanée, au détriment d’une vision plus responsable et raisonnée de l’alimentation. Sans compter que cette injonction et cette recherche incessante tendent à diminuer la résistance à la frustration des individus.
Tout cela standardise les réactions des personnes qui laissent entièrement parler leurs émotions et leurs affects plutôt que leur réflexion et leur rationalité. Face aux dégâts et à la pollution objective de l’industrie carnée on rétorque alors que « l’on est un viandard ». Face à des problèmes de cholestérol on dira qu’on « peut prendre une pilule et continuer à vivre normalement ». Face à des problèmes hépatiques émergeants on se targuera « de continuer à faire la fête contre vents et marées ». Et puis il y a cette phrase, comble de l’aliénation à mes yeux : « il faut bien mourir de quelque chose. » Ce que les gens nomment communément « plaisir », j’appelle ça une abdication de la responsabilité individuelle et de la volonté (j’y reviendrai dans un billet ultérieur).
L’entre-deux
Plutôt que de tomber dans une opposition binaire entre interdiction punitive et recherche effrénée du plaisir, il est possible d’adopter une approche plus équilibrée, où l’alimentation reste libre, mais réfléchie. Cela implique de sortir du piège des dogmes pour envisager la nourriture avant tout comme un outil de bien-être, sans culpabilité ni excès hédoniste. Une alimentation centrée sur les besoins physiologiques réels permet ainsi d’échapper aux diktats du plaisir immédiat tout en évitant la rigidité des régimes restrictifs. Manger ne devrait ni être un acte d’autoflagellation, ni une quête incessante de gratification sensorielle, mais plutôt une pratique ajustée aux besoins individuels, où la satiété, l’énergie et la fonctionnalité priment sur la seule dimension gustative. Cette posture permettrait également d’intégrer plus facilement d’autres critères essentiels, comme la qualité nutritionnelle, l’impact environnemental et l’éthique de production, plutôt que de simplement chercher à maximiser le plaisir à chaque repas.
Dans cette perspective, le plaisir n’est pas rejeté, mais recontextualisé : au lieu d’être une fin en soi, il devient une conséquence naturelle d’une alimentation alignée avec la physiologie et la santé. Un repas simple, nutritif et adapté aux besoins du corps peut tout à fait procurer une satisfaction profonde, qui dépasse le plaisir instantané des aliments ultra-transformés conçus pour être addictifs. Ce changement de regard permet de dépasser l’obsession de la jouissance immédiate pour retrouver un plaisir plus subtil et durable, issu de la connexion avec son propre corps et avec les aliments eux-mêmes. En adoptant une vision plus neutre de la nourriture, ni obsessionnelle ni désengagée, il devient possible de s’affranchir des injonctions contradictoires et de construire un rapport plus apaisé à l’alimentation, où chaque choix est guidé par un véritable équilibre entre nécessité et plaisir spontané.
Le plaisir comme aliénation
C’est la voie que j’ai personnellement choisie. Cet entre-deux entre l’interdiction punitive et la recherche de gratification instantanée. Comprendre pourquoi je mange comme je mange et entrevoir les bénéfices à long terme me permettent de développer un autre rapport au plaisir et à la nourriture, tout en ne clouant pas au pilori mon appétence naturelle pour le gras et le sucre. Cependant, je dois bien avouer qu’il est difficile d’évoluer sur cette ligne dans un monde où tout incite au plaisir. Les discours dominants sur l’alimentation, jusqu’aux professionnels de la santé qui mettent en avant le plaisir avant tout, exercent une pression constante, rendant ce positionnement particulièrement difficile à tenir. D’un côté, la société valorise la jouissance alimentaire comme un droit fondamental, où toute forme de retenue est perçue comme suspecte, austère ou culpabilisante : des personnes culpabilisent littéralement à l’évocation même de mon régime alimentaire, comme par procuration. Refuser un dessert, préférer un repas simple et fonctionnel, ou même exprimer une vision plus rationnelle de l’alimentation est souvent interprété comme une privation inutile, une rigidité excessive. De l’autre côté, le culte de la « bonne alimentation » persiste sous d’autres formes : super-aliments (le top 10 des aliments que je mange au quotidien), injonction au « manger sain » ou culpabilisation de certains plaisirs gustatifs sous couvert de bien-être. Dans cet entre-deux, il est difficile de naviguer sans se heurter à des jugements implicites ou explicites qui viennent questionner en permanence la légitimité de mes choix.
Cette tension constante entre autonomie et conformisme alimentaire demande une vigilance permanente et une capacité à affirmer ses choix sans se laisser happer par les injonctions ambiantes. Ce n’est pas tant la difficulté de l’alimentation en elle-même qui pose problème : de moi à moi, dans un monde dénué de toutes injonctions et tous jugements lié au dogme hédonique ambiant, je n’ai aucun problème à manger comme je mange. C’est la pression sociale omniprésente qui rend ce positionnement instable, comme s’il fallait toujours justifier pourquoi l’on mange autrement. Cela, et des dizaines d’années de formatage neuronale à répondre favorablement à une alimentation grasse et sucrée. Si de moi à moi c’est donc assez facile, je dois aussi nourrir deux enfants qui n’ont aucune retenu dans l’expression d’un plaisir déjà formaté et figé dans l’appétence au sucre. J’ai aussi envie de continuer à voir mes amis et à avoir une vie sociale, ce qui inclue l’idée de manger ensemble de temps en temps, chose facile lorsque j’invite des gens (encore que, histoire vraie (!), passablement de personnes amènent chips et alcool même en sachant très bien que je n’en consomme plus), mais qui devient compliqué lorsque je suis invité : je n’ai pas spécialement envie d’entrer dans le rôle social du copain chiant.
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