
Bakounine est une des nombreuses figures dont je me réclame. Pourquoi réunir Jésus et Bakounine dans la même phrase ? L’un prêche l’amour du prochain, l’autre la destruction de toute autorité. À première vue, tout semble les séparer. Bakounine, athée radical et Jésus fils de Dieu. Mais, pour moi, il n’y a là ni paradoxe, ni tension. Plutôt une forme de complémentarité. Une alliance inattendue, mais féconde.
Je me tiens au croisement de ces deux appels. L’amour du prochain comme projet : pas comme une idée vague ou un sentiment tiède, mais comme une manière d’habiter le monde, de se rendre présent à l’autre, sans volonté de maîtrise, sans projection, sans réduction. Cet amour-là, j’en ai parlé ailleurs. Il ne s’agit pas d’un devoir, mais d’un accueil. D’un déplacement intérieur. D’une reconnaissance mutuelle dans la fragilité et dans la joie d’exister.
Le refus de toute autorité comme moyen. Non pas par réflexe, mais par éthique. Parce que toute autorité institutionnalisée finit par écraser ce qu’elle prétend protéger. Parce que le pouvoir organise, mais au prix de la vie. Contrairement aux idées reçues, l’anarchisme ne refuse pas l’organisation, mais bien le pouvoir. Parce que gouverner les autres, c’est déjà leur nier une part de leur liberté. Et que je crois possible une vie commune sans domination, sans verticalité, sans sacralisation des places.
L’un ouvre le cœur, l’autre ouvre la cage. Et je marche avec les deux, librement.
Bakounine : l’autorité corrompt, Dieu aliène.
Bakounine est de ceux qui n’ont cessé de répéter ce que beaucoup préfèrent oublier : le pouvoir corrompt. Toujours. Pas seulement parce qu’il attire les égoïstes, les stratèges, les tyrans. Mais, parce qu’il transforme, même les plus sincères. Le problème, ce n’est pas l’individu au pouvoir. Le problème, c’est le pouvoir lui-même, comme structure, comme logique, comme forme de relation.
Pour Bakounine, toute autorité organisée porte en elle le germe de la domination.
Même quand elle prétend œuvrer pour le bien commun. Même quand elle parle au nom du peuple. Même quand elle se dit transitoire. C’est là que les anarchistes se séparent des marxistes : les marxistes veulent prendre l’État pour le transformer en instrument de justice. Les anarchistes, eux, pensent qu’il n’y a rien à sauver dans l’État. Qu’on ne construit pas une société libre avec des outils de domination ! Ce qu’il faut détruire, ce n’est pas l’injustice, mais ce qui la permet.
Bakounine défend donc une idée simple, mais radicale : on ne libère pas les peuples en les organisant d’en haut, mais en laissant les communautés s’auto-organiser, horizontalement, à partir du réel, de la matière, du vécu. Il y a chez lui un réalisme matérialiste profond : pas de théorie désincarnée, pas d’idéologie abstraite. La pensée doit partir des corps, des liens, des besoins. Et ne jamais oublier que ceux qui prétendent guider finissent souvent par se servir. Ce refus de l’autorité s’étend jusqu’au domaine du sacré. Pour Bakounine, le divin, tel qu’il est pensé dans les religions dominantes, est l’archétype originel de toute aliénation. C’est la première figure de la soumission. La plus insidieuse, la plus puissante. En effet, tant que l’on croit en une autorité divine, il y aura aussi des autorités sur la terre.
Ce que Bakounine combat, c’est l’idée d’un ordre supérieur, sacré, qui justifie la hiérarchie humaine. Ce Dieu-là, personnifié, omniscient, créateur et juge, est pour lui la figure première de l’oppression. Il n’y a pas, chez lui, d’athéisme tiède. C’est un athéisme politique : refuser Dieu, c’est refuser qu’un autre décide de ce qui est juste à ma place. Refuser Dieu, c’est refuser la verticalité fondatrice. Refuser le fondement lui-même, pour se tenir sur la terre nue. Et cette terre, justement, est son socle. Bakounine est matérialiste. Il pense que tout ce qui existe vient de la matière : les idées, les émotions, les croyances ne sont pas des réalités séparées, venues d’en haut. Ce sont des productions de la vie vivante, de l’histoire, des luttes, des organes et des liens.
Alors oui, pour Bakounine, on ne peut pas être anarchiste et croire en Dieu tant que Dieu est pensé comme maître, comme source du devoir, comme figure du commandement. Mais, moi, qui me tiens aussi du côté de l’insoumission, j’ai envie de répondre : cela dépend de ce qu’on entend par “divin”. Et c’est là que commence ma voix propre.
Dieu, autrement
Je suis entièrement d’accord avec Bakounine : un Dieu auquel on doit obéissance et soumission est le germe de la construction autoritaire. Mais, et pour aller un bout plus loin, je pense que l’on peut croire en Dieu sans pour autant penser qu’il faille lui obéir, se soumettre à lui, ni à aucune forme d’autorité religieuse ou spirituelle, ce qui n’était pas le cas fin 19ᵉ et justifie donc la position de Bakounine.
Quant à moi, je n’utilise pas le mot “Dieu”. Pas par provocation, ni par rejet de ce qu’il pourrait signifier au plus intime, mais parce que ce mot est devenu trop chargé, trop récupéré, trop encombré de siècles de verticalité, d’obéissance, de dogmes, de hiérarchies sacralisées. On ne peut pas faire neuf avec un mot aussi usé. C’est la fable du vin et des outres. Il ne nomme plus, il ordonne. Il ne révèle plus, il enferme. Et surtout, je ne réponds plus à la question “crois-tu en Dieu ?” , parce qu’elle est mal posée. Parce qu’elle est piégée. Parce que le mot “Dieu” porte toujours, dans la bouche de celui qui l’emploie, une projection implicite. Celui qui me pose la question a déjà en tête un certain type de Dieu, une certaine idée : un être, un juge, un créateur, un législateur moral, un père, un roi… Et je devrais me prononcer pour ou contre cette figure floue, modelée par sa culture, son histoire, ses attentes ? Tout cela pour être essentialisé à une croyance/non-croyance ? Non. Je ne joue plus ce jeu.
Je suis, à ma manière, ignostique : ce n’est pas tant que je crois ou que je ne crois pas. C’est que je demande d’abord qu’on me dise ce qu’on entend exactement par ce mot, avant de dire si, oui ou non, cela résonne avec ce que je vis. Le concept de Dieu n’est pas assez bien défini pour que je m’astreigne à répondre à la question. D’ailleurs, sur ce point, je rejoins encore Bakounine. Il affirme que l’idée que l’on se fait de Dieu est une projection de celui qui se fait cette idée, qu’elle soit personnelle ou modelée socialement. Ce n’est pas Dieu qui fait l’homme à son image. C’est l’homme qui fabrique Dieu pour expliquer, pour rassurer, pour légitimer. Dieu est, selon lui, une abstraction née de la peur et de l’ordre, un miroir inversé de nos impuissances et de nos désirs d’ordre.
Mais là où je bifurque, c’est que je ne crois pas nécessairement que tout ce que les humains nomment Dieu soit autoritaire ou aliénant. Je crois qu’il y a, dans la manière dont les textes bibliques — certains du moins — parlent du divin, quelque chose de beaucoup plus fragile, plus subversif, plus proche. C’est pourquoi je parle du divin, et non de Dieu. Et j’entends par là ce qui surgit dans l’expérience de l’altérité. Le divin n’est pas au ciel. Il est dans le visage de l’autre, dans le lien sans prise, dans la disponibilité radicale à ce qui n’est pas moi. Ce que les prophètes vétérotestamentaires appelaient justice, ce que les évangiles racontent sous les traits du plus petit, de l’étranger, du souffrant, ce n’est pas une religion, c’est une présence, une éthique incarnée.
C’est pourquoi ma spiritualité n’a rien à voir avec la transcendance. Elle n’exige pas de s’agenouiller. Elle n’a pas de sommet, pas de temple, pas de dogme. Elle n’a pas besoin d’un Dieu-maître pour faire naître une attention, une disponibilité, une hospitalité radicale. Je n’ai pas besoin de rite ou de religion pour structurer mon intériorité. Mais, je me tiens là, chaque fois qu’un vrai lien s’ouvre. Et c’est là que je nomme, sans le dire trop fort : le divin. Dans la matière : dans le lien avec l’autre et dans l’épaisseur du réel.
Jésus l’insoumis
Si je parle du divin comme d’une présence, ce n’est pas pour ouvrir une théologie, encore moins une doctrine. C’est pour dire quelque chose de l’expérience — du lien, de l’altérité, de cette manière de se tenir au monde sans prétendre le posséder. Et si je fais parfois appel aux textes bibliques, ce n’est pas pour leur autorité. C’est pour ce qu’ils contiennent de vivants, de déplacés et d’insoumis.
Parmi eux, une figure me revient toujours : celle de Jésus. Non pas Jésus le fils de Dieu, Jésus le roi, Jésus le rédempteur, toutes ces figures surchargées, saturées de sens dogmatique. Mais, Jésus comme homme libre, homme égal, homme désobéissant. Celui qui n’impose rien, mais propose tout. Celui qui ne réclame pas l’adoration, mais appelle à vivre autrement. Celui qui ne s’est pas soumis aux « idées » et aux principes, mais s’est donné aux autres. Celui qui a privilégié la matière du corps à tout le reste.
Jésus n’est pas un chef. Il n’organise pas, ne codifie pas, ne commande pas. Il marche, il parle, il guérit, il écoute. Il ne construit aucune institution, ne fonde aucune église, ne délègue aucun pouvoir. Il ouvre un chemin, puis disparaît. Il ne réclame pas la foi comme assentiment, mais comme geste : un geste de confiance, de rupture, d’accueil, de mise en mouvement. Rien qui ne puisse se dicter. Et surtout, il subvertit les hiérarchies. Celle de la pureté en touchant les lépreux. Celle de la loi en guérissant le jour du sabbat. Celle de la religion en renversant les tables du temple. Celle du pouvoir en refusant qu’on fasse de lui un roi. Quand ses disciples veulent savoir qui est le plus grand, il place un enfant au milieu d’eux. Quand ils veulent siéger à sa droite et à sa gauche, il leur répond par le service. Quand il sait que la mort approche, il s’agenouille et lave les pieds de ses compagnons. Pas pour faire un geste symbolique, mais pour incarner une égalité sans façade.
Jésus n’enseigne pas la soumission. Il appelle à la liberté. Pas une liberté théorique, mais une liberté à l’intérieur même des relations. Il ne propose pas un dogme, mais une pratique. Et cette pratique désarme, délie, dépouille. Elle rompt avec l’ordre établi, politique, religieux, familial. C’est pour ça qu’on l’a tué. Pas parce qu’il prêchait l’amour. Mais, parce que cet amour-là menaçait les pouvoirs. Parce qu’il révélait que toute domination est mensonge. Que toute hiérarchie est vanité ! Il n’a pas voulu mourir pour racheter. Il est mort parce qu’il dérangeait. Parce qu’il refusait d’obéir.
Et pourtant, jusqu’au bout, il n’a pas opposé violence à violence. Il n’a pas pris les armes. Il n’a pas organisé de soulèvement. Son insoumission n’était pas une prise de pouvoir. C’était un refus de se soumettre, même au nom du bien. En cela, il n’est pas loin de Bakounine. L’un refusait Dieu pour sauver la liberté. L’autre a vécu la liberté au point de désobéir jusqu’à la mort. Ni l’un ni l’autre n’ont voulu gouverner. Tous deux, à leur manière, ont refusé qu’on parle à la place des autres.
L’Evangile comme éthique incarnée
Croire ou ne pas croire, à vrai dire, ce n’est pas ce qui m’importe le plus. Car je peux ajouter ceci : que Dieu existe ou non, cela ne changera pas ma manière de me déployer dans l’existence. Ce qui compte, c’est ce que je fais du lien, du réel, de l’autre. Ce n’est pas la croyance qui fonde l’éthique, c’est l’attention portée à ce qui m’échappe. Ce n’est pas l’adhésion à un dogme, mais la manière de se tenir dans le monde — disponible, présent, insoumis. Ainsi, répondre à la question « crois-tu en Dieu ? », je n’en vois pas l’utilité.
Ce que je peux dire en revanche, c’est que je suis bakouninien : je crois que tout pouvoir, même bien intentionné, porte en lui l’ombre de la domination. Je me méfie de ce qui prétend guider, protéger, sauver. Je préfère les chemins sans chef, les assemblées sans trône, les gestes sans prestige. Dans le même sens, je pourrais m’adosser à d’autres figures et dire que je suis proudhonien : je crois que rien ne devrait être possédé sans usage. On ne possède pas la terre, ni les corps, ni les âmes. Ce à quoi on tient, on l’habite. Ce dont on jouit, on le partage. Je suis kropotkinien : je crois que l’entraide n’est pas une option morale, mais la condition vitale du lien. Que le vivant ne se perpétue pas par la loi du plus fort, mais par la capacité à coopérer, à prendre soin, à habiter le monde avec les autres, non contre eux ! On peut donc, sans trop se tromper, me « catégoriser » dans ce qu’on appelle le socialisme libertaire (même s’il y a, à certains égards, des nuances à apporter).
Alors, peut-être pourrais-je le formuler ainsi : je suis « jésusien ». Pas au sens confessionnel. Pas au sens institutionnel. Mais, au sens de Jésus comme présence désarmée. Celui qui marche sans posséder. Celui qui parle sans imposer. Celui qui aime sans soumettre. Il ne m’intéresse pas comme objet de croyance. Mais, comme confiance dans une figure de liberté, de fraternité, d’égalité vivante.
C’est là que je me tiens. Entre Bakounine et Jésus. Entre le refus et l’accueil. Entre le réel et le lien.
[…] ami m’a interpellé suite à un précédent billet. Il pointait ce qui lui semblait une tension : comment concilier l’idée d’un “commandement […]
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