
C’est les vacances. J’ai quelques billets pour la rentrée, actuellement en pause, notamment sur l’apologétique, idée avec laquelle je n’en ai pas fini. Mais aussi sur la différence entre la foi vécu et le discours sur la foi… Et peut-être, si l’actualité ou des influenceurs me donnent de la matière (ou vous en m’envoyant des vidéos ou des liens) un peu de debunk, parce que j’ai du plaisir à faire ça.
Je m’essaie à un exercice autre : plusieurs lecteurs m’ont demandé une sorte de « top » des lectures les plus importantes pour moi en lien avec la foi. Ci-dessous voici une sélection de livres et d’auteurs qui ont été marquant dans mon parcours et la structure de ma pensée. Ce n’est pas exhaustif, et pour certains j’en parle de mémoire, mais ça a le mérite de brosser un panorama large et de tracer une ligne claire. Pour chacun des livres/auteurs, j’explique ce que cela a ouvert chez moi.
Dieu et l’État — Mikhaïl Bakounine
Premier livre, un athée. Un athée qui s’intéresse moins au croire en lui-même qu’à ce qu’implique le croire. Chez Bakounine, la question de Dieu n’est pas abordée comme une énigme métaphysique à résoudre, mais comme une construction qui produit des effets bien réels dans l’existence humaine.
Ce qu’il met à jour, c’est une logique. Penser Dieu comme instance suprême, omnisciente et toute-puissante, revient à installer un modèle de pouvoir, un modèle hiérarchique. Un modèle qui ne reste pas au ciel, mais qui descend, s’inscrit, se reproduit dans les structures sociales, politiques, religieuses. La verticalité devient un schéma : certains savent, d’autres obéissent ; certains décident, d’autres se soumettent. Une société qui considère l’existence même de Dieu et qui s’y soumet collectivement est voué à reproduire cette domination/soumission et à reposer sur un principe hiérarchique pyramidal et à reproduire des injustices entre les humains.
Le texte agit alors comme un révélateur. Il oblige à regarder non pas ce que les croyants disent croire, mais ce que leurs croyances autorisent, légitiment, rendent possibles. Ce déplacement est décisif. Il déplace la foi hors du registre des idées pour la ramener dans celui des effets.
À partir de là, une ligne se dessine. Si quelque chose comme une foi doit subsister, elle ne peut plus s’appuyer sur une autorité extérieure sans reproduire ce qu’elle prétend dépasser. Elle se cherche ailleurs. Dans des relations qui ne captent pas, dans une parole qui ne s’impose pas, dans une manière d’être qui n’installe pas de hiérarchie.
Ce premier livre n’a rien construit chez moi. Il a enlevé. Et dans ce retrait, il a rendu possible autre chose : une foi qui ne domine pas. Ce livre a aussi été une porte d’entrée pour la pensée anarchiste et m’a conduit à d’autres auteurs comme Proudhon, Kropotkine, ou Reclus pour ne citer qu’eux.
A lire aussi sur mon blog : Bakounine, Jésus et moi – La raison et la foi
Pour démarrer avec Bakounine : BAKOUNINE – Pourquoi Dieu empêche la révolution
Oser la Bienveillance – Lytta Basset
Ce livre est arrivé à un moment précis de mon parcours. À cette époque, je fréquentais des milieux évangéliques, et certaines évidences structuraient ma manière de croire. Des formulations comme celle du péché originel faisaient partie de ce que je confessais, de ce que je tenais pour vrai, sans forcément en interroger les effets, justement. Après Bakounine, j’ai réalisé que croire certaines choses impliquaient donc certains effets.
Et c’est précisément là que ce livre est venu travailler.
Lytta Basset a déplacé mon regard. En mettant au centre la question de la bienveillance, elle m’a conduit à regarder autrement celles et ceux que je rencontrais, à me regarder moi-même autrement. À ne plus les appréhender d’abord à travers une faute ontologique, un manque ou quelque chose à corriger, mais à les accueillir dans ce qui se présentait, sans réduction immédiate.
Ce déplacement a agi en profondeur. Il a mis à l’épreuve ce que je confessais jusque-là sans distance. J’ai commencé à percevoir les effets de certaines catégories théologiques sur ma manière d’être en relation : ce qu’elles installaient, ce qu’elles empêchaient, ce qu’elles orientaient en moi sans que j’en aie toujours conscience.
Ce livre a ouvert un espace. Il a permis un pas de côté. Il ne m’a pas fait abandonner du jour au lendemain ce que je croyais, mais il a introduit une distance, une respiration qui peu à peu m’a permis d’évoluer. À partir de là, la critique n’était plus une menace, mais une nécessité. Elle devenait une manière de rester fidèle à ce que je vivais, plutôt que de m’accrocher à des formulations héritées. Et puis j’ai fini par ne plus considérer l’être humain comme mauvais en soi, comme pécheur.
Ce livre m’a aussi permis de comprendre que les croyances, les systèmes de pensées n’étaient que des tentatives de faire tenir quelque chose. En déconstruisant la doctrine du péché originel, j’ai commencé à regarder avec un regard critique beaucoup d’autres doctrines/croyances et j’ai réalisé que leurs fondements ne tenaient parfois à pas grand chose. Cela s’est encore accentué lors de ma rencontre avec Alfred Kuen qui avait alors justifié sa lecture du baptême par l’idée que c’est comme ça depuis 2000 ans et qu’il n’y a pas de raison de penser autrement. Je réalisai que je tenais pour absolu quantité d’idées toutes relatives.
Ce qui s’est transformé n’est pas seulement le contenu de ma foi, mais ma posture. Je ne me situe depuis, plus dans la défense de vérités à maintenir. Je me tiens dans une attention à ce qui se joue dans la relation, dans les effets des mots que j’emploie/que d’autres emploient, dans la manière dont je rencontre l’autre. Et, ce livre m’a introduit à toute son œuvre, qui m’a profondément touché, notamment en lien avec la question de la culpabilité et du lien.
A lire aussi sur mon blog : Le péché originel et Netflix, Lytta Basset et diabolos
Interview de Lytta Basset : « Oser la bienveillance » avec Lytta Basset. A lire aussi : « ce lien qui ne meurt jamais », « Sainte colère » et « Au-delà du pardon ».
Dieu, la contre-enquête – Thomas Durand
Encore un athée. Un homme brillant dont je conseille vivement le travail à qui souhaite sérieusement remettre en question ce qu’il croit. Bien avant son livre, il y a son travail que l’on retrouve sur le blog « la menace théoriste » et la chaîne YouTube « la Tronche en biais » que j’ai découvert alors que je quittais les milieux évangéliques.
À travers ses contenus, une interrogation s’est imposée : pourquoi est-ce que je crois ce que je crois ? Cette question, en apparence simple, a ouvert un espace immense. Elle m’a obligé à regarder les raisons de mes adhésions, à distinguer ce qui relevait de l’habitude, de l’environnement, de l’affect, de la construction intellectuelle. Cela m’a poussé à m’intéresser à mes biais cognitifs. Elle a introduit une forme de lucidité qui ne laisse plus intact ce qui se présente comme évident.
Le livre vient ensuite comme un prolongement. « Dieu, la contre-enquête » s’inscrit en réponse à « Dieu, la science, les preuves« , ouvrage qui prétend établir rationnellement l’existence de Dieu. Durand reprend les arguments, les examine, les démonte avec brio avec les outils de la raison et de l’esprit critique. Ce travail a un effet précis. Il rend intenables les tentatives de fonder la foi sur des “preuves”. Il montre que ces constructions ne tiennent pas face à examen rigoureux et raisonnable. Et en faisant cela, il opère un déplacement décisif : il retire à la foi le terrain de la démonstration et du rationnel.
Ce retrait clarifie.
La foi cesse d’être une conclusion logique à laquelle il faudrait parvenir. Elle ne peut plus s’appuyer sur des arguments d’autorité ou des raisonnements fragiles. Elle se retrouve là où elle a toujours été sans que je le formule ainsi : dans une expérience, dans un engagement, dans une manière d’habiter le réel.
A lire aussi sur mon blog : Débat entre un athée et un chrétien et Biais cognitifs et arguments fallacieux – partie 1 (ainsi que tous les billets qui sont tagués « biais cognitifs »).
JE vous invite à découvrir la série « Dieu n’existe pas jusqu’à preuve du contraire » sur la chaîne de la Tronche en biais : Dieu n’existe pas -1- Pas de bonne définition ! Je conseille aussi vivement la chaîne YouTube Hygiène mentale qui m’a beaucoup apporté et que j’ai découvert dans le même temps.
Jacques Ellul
Avec Ellul, j’ai rencontré une pensée qui déplace plus qu’elle n’explique. La Bible n’y apparaît pas comme un ensemble de réponses, mais comme un lieu de décentrement qui renvoie à la liberté et à la responsabilité du lecteur. Ce déplacement m’a permis de sortir d’une lecture qui cherchait à fixer un sens. Le texte devient un espace de tension, qui travaille plus qu’il ne rassure.
Ellul opère aussi une distinction nette entre foi et religion. La foi relève d’une expérience directe, vivante. La religion, elle, tend à se structurer, à s’institutionnaliser, et à inverser ce qu’elle portait initialement. Sa critique est radicale : le christianisme historique s’est construit en contradiction avec ce qu’il annonce. Cette lucidité ne s’arrête pas au religieux. Avec sa critique de la société technicienne, Ellul montre comment une logique d’efficacité s’impose silencieusement à l’ensemble du réel, jusqu’à orienter nos vies sans que nous en ayons conscience.
Dans ce contexte, la foi ne sert plus à organiser ou à justifier. Elle devient une manière de rester libre, de ne pas se conformer, de maintenir un espace de responsabilité face à ce qui prétend s’imposer comme nécessaire, religieux ou technicien. C’est sans doute là ce qui m’a le plus marqué : cette exigence de ne jamais confondre ce qui se vit avec les formes qui prétendent le contenir.
A lire : « la subversion du christianisme » et « anarchie et christianisme« .
Croire en un Dieu qui n’existe pas – Klaas Hendrikse
Ce livre est venu mettre des mots sur un déplacement déjà à l’œuvre en moi, sans que je sache encore comment le formuler.
Depuis Hendrikse, la question de Dieu cesse de se poser pour moi en termes d’existence. Il ne s’agit plus de savoir si Dieu est, ou s’il n’est pas. Ce cadre-là, qui structure tant de débats et de discours sur la foi, se trouve simplement abandonné pour ma part. Ce déplacement a été déterminant. Il m’a permis de sortir d’une alternative qui m’enfermait : croire ou ne pas croire. Une autre voie s’est ouverte. Le divin ne désigne plus une réalité extérieure à laquelle il faudrait adhérer, mais ce qui peut advenir dans l’existence, dans la relation, dans certains moments où quelque chose se joue avec une intensité particulière.
Et puis il y a le rapport au réel et à la raison. Je ne crois en rien que ne peut contredire ma raison. Mais je m’attache à ce qui la dépasse dit Hendrikse.
En lisant Hendrikse, j’ai reconnu une manière de croire qui ne passait plus par l’affirmation, mais par l’expérience. Le livre n’est pas venu ajouter ou ôter un contenu à ma foi, même si l’auteur si dit lui-même explicitement athée. Il a légitimé un déplacement. Il a rendu possible une parole qui ne cherche plus à prouver, ni à défendre, mais à dire ce qui se vit.
À partir de là, ma foi a changé de nature. Elle ne repose plus sur une existence à affirmer, mais sur une manière d’habiter le réel. Elle se tient dans ce qui se passe entre les personnes, dans une présence, dans un engagement, dans une parole tenue. Je suis passé d’une foi « croyance » à une foi « confiance », dans l’altérité. Ce livre marque donc pour moi une étape charnière. Celle où la foi cesse d’être liée à une croyance à soutenir, pour devenir une expérience à reconnaître.
A lire aussi sur mon blog : Croire en un Dieu qui n’existe pas
Interview de Hendrikse à Genève : Rencontre avec Klaas Hendrikse (part. 1) et Rencontre avec Klaas Hendrikse (part. 2)
Mon utopie – Albert Jacquard
Ce livre est venu ancrer quelque chose de très simple, et en même temps profondément exigeant : l’humain n’existe pas seul.
Avec Jacquard, il n’est plus question de transcendance, ni de fondement extérieur pour justifier une éthique, lui même étant d’ailleurs explicitement athée. Tout se joue ici, dans les relations humaines. Ce que nous sommes se construit dans le lien, dans l’interaction, dans la manière dont nous nous reconnaissons les uns les autres. Et Jacquard fonde son humanisme dans les évangiles qu’il considère comme le summum en matière de dignité humaine, et le manifeste du parti communiste de Marx qui met collectivement cette dignité en pratique. (On retrouve ici une position similaire à celle de Jean Ziegler, mais qui lui se dit en revanche explicitement croyant)
Cette perspective a déplacé en profondeur ma manière de comprendre la foi. Elle n’a plus besoin d’être adossée à une autorité supérieure pour porter une exigence. La responsabilité envers l’autre ne vient pas d’un commandement, mais du fait même de notre condition relationnelle.
Jacquard met des mots sur une évidence que j’expérimente : lorsque le lien se défait, quelque chose de l’humain se défait avec lui. Et à l’inverse, lorsque des relations se tissent, se maintiennent, se travaillent, quelque chose devient possible.
Il vient ainsi donner une assise très concrète à ce que je vis et cherche. Il ne propose pas un idéal abstrait, mais une orientation : prendre soin des relations, comme le lieu même où se joue ce que nous devenons, car nous sommes responsables les uns des autres. À partir de là, la foi se déplace encore. Elle ne se situe plus dans une croyance, ni même uniquement dans une expérience intérieure. Elle se vérifie dans la manière d’être avec les autres, dans la qualité du lien, dans ce qui se construit entre les personnes.
« Mon utopie » est le premier ouvrage que j’ai lu. Et puis, j’ai dévoré tous les autres. Je citerai « le souci des pauvres » ou encore « j’accuse l’économie triomphante » et « un monde sans prison? ».
A lire aussi sur mon blog : Journal de bord – Carême 2026 #36
Albert Jacquard dans l’émission « noms de Dieu » : Albert Jacquard dans l’émission « Noms de dieux »
L’oeuvre de Lovecraft
Mon auteur préféré et de loin.
Avec Lovecraft, je me retrouve face à un monde qui ne répond pas. Un monde sans intention, sans centre, sans regard bienveillant posé sur l’humain. Rien n’est là pour rassurer, rien n’est là pour donner un sens préalable à ce qui se vit. Au contraire, le réel fait tendre vers la folie. Parce que la vie n’a pas de sens, sinon celui qu’on choisit d’y injecter. Le réel fantastique de Lovecraft dénote de la violence de notre réel anxiogène.
Cette confrontation a une portée particulière. Elle pousse jusqu’au bout une hypothèse : celle d’un réel totalement indifférent. Aucun Dieu à invoquer, aucune finalité à atteindre, aucune garantie à attendre. Le monde est là, violent, massif, opaque, étranger. Ce type de lecture agit comme une épreuve. Elle retire toute possibilité de s’appuyer sur un sens donné. Elle enlève les arrière-plans rassurants, les récits qui viennent structurer l’existence de l’extérieur. Elle laisse apparaître un vide.
Et pourtant, quelque chose tient.
C’est précisément dans cet espace dépouillé que ma manière de croire se clarifie. Si rien n’est donné, alors ce qui existe ne tient que par ce qui se vit. Par les liens, par les gestes, par la parole. Un sens qui se construit, fragile, situé, toujours à reprendre.
Lovecraft ne nourrit pas au sens habituel. Il met à l’épreuve. Il enlève toute possibilité de s’illusionner sur un ordre du monde qui viendrait soutenir ce que je vis. Il ôte la croyance en un monde juste, bienveillant. Et dans ce retrait, quelque chose se précise : une manière d’habiter le réel sans appui extérieur, mais sans renoncer pour autant à ce qui se joue entre les êtres.
Si les œuvres de Lovecraft se suffisent à elles-mêmes, je conseille néanmoins deux illustrateurs qui les ont mises en dessin : François Baranger (livres d’illustration grand format) et Go Tanabe (manga).
A lire aussi sur mon blog : Errance : Lovecraft -L’étranger, Errance : Lovecraft – Dagon et Errance : Lovecraft – L’appel de Cthulhu
L’excellente vidéo d’introduction sur Lovecraft de Nota Bene : Lovecraft et le mythe de Cthulhu. Enfin, vous pouvez trouver quelques contenus sur le site de François Bon qui a traduit certaines nouvelles de Lovecraft-
Essais – Michel de Montaigne
L’infusion des essais dans ma vie s’est fait (et continue de se faire) sur le temps long. Ce livre est celui auquel je reviens le plus souvent, et je m’y plonge plusieurs fois par semaine.
Les Essais, publiés à partir de 1580 et constamment remaniés par leur auteur, ne proposent pas un système. Ils avancent par touches, par détours, par reprises. Montaigne y explore sa propre expérience pour tenter de mieux comprendre la condition humaine : il se sait fait du même bois que ses semblables, et tente donc de penser sa condition à partir de lui. Ce geste m’a marqué. Il ne s’agit pas de dire le vrai depuis une position surplombante, mais de parler depuis soi, en assumant ses limites, ses contradictions, ses évolutions, sans complexe ni honte, mais non plus sans gloire. Cette manière de faire ouvre un espace dans lequel la pensée reste vivante, en mouvement, sans chercher à se figer.
La formule « Que sais-je ? », associée à Montaigne (lui-même l’ayant emprunté à Sextus Empiricus, que j’ai aussi cotoyé dans ses Esquisses pyrrhoniennes), traduit bien cette posture. Elle ne renvoie pas à une incapacité à penser, mais à une vigilance. Elle empêche de transformer ses convictions en certitudes absolues. Elle maintient la possibilité d’un déplacement, d’un ajustement, d’une remise en question. Cette approche a eu un effet direct sur ma manière de vivre la foi. Elle m’a permis de sortir d’une logique d’affirmation pour entrer dans une parole située. Ce que je dis ne vaut pas comme vérité générale, mais comme expression d’un chemin, d’une expérience, d’un regard.
Les Essais m’ont ainsi appris à habiter mes propres mots autrement. À ne pas chercher à conclure trop vite. À laisser place à ce qui se cherche, à ce qui se transforme, à ce qui reste ouvert. Dans cette manière d’écrire et de penser, quelque chose s’accorde avec ma foi : une attention à ce qui se vit, sans volonté de le refermer dans un système. Mon expérience est légitime et s’émancipe des cadres, sans pour autant faire office de règle et de référence pour les autres.
Dans le contexte de Montaigne, ce déplacement prend encore plus de relief. À son époque, les philosophes scrutent le ciel des idées, des concepts et des systèmes, à la recherche d’une clé qui permettrait de saisir le monde dans son ensemble. Les théologiens, de leur côté, se tournent vers les Écritures, élaborent leurs propres langages, affinent leurs distinctions, et construisent des édifices de pensée qui finissent souvent par se refermer sur eux-mêmes. Chacun, à sa manière, cherche à atteindre une forme de vérité ultime, mais ces démarches tendent à s’éloigner de ce qui se vit concrètement.
Montaigne introduit une rupture dans ce paysage. Il ne cherche pas la clé du monde dans un arrière-monde, qu’il soit céleste ou conceptuel. Il ramène à une évidence plus simple : la vie se joue dans l’expérience immédiate, dans le quotidien, dans ce qui se vit ici et maintenant. Cette intuition traverse ses Essais. Dans le livre III, chapitre XII, il écrit qu’il y a « plus à faire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses », et que nous passons notre temps à nous commenter les uns les autres. Ce constat vient percuter de plein fouet les constructions intellectuelles qui s’accumulent sans jamais rejoindre le réel.
Cette lecture m’a profondément marqué. Elle m’a ramené à une forme d’immédiateté. Elle m’a appris à me méfier des discours qui s’éloignent trop de l’expérience vécue, aux grandes théories désincarnées de certains spirituels et idéologues, à reconnaître la tentation de se perdre dans les mots, dans les concepts, dans les commentaires. À partir de là, quelque chose s’est clarifié dans ma manière de croire. La foi ne se situe pas dans des arrières-mondes, ni dans des constructions intellectuelles sophistiquées. Elle se tient dans le quotidien, dans ce qui se vit concrètement, dans la manière d’habiter le réel sans chercher à s’en extraire.
A lire aussi sur mon blog : Montaigne, Thomas d’Aquin, Robin Williams, Davide… et moi.
Et surtout, lisez les Essais… si je n’ai qu’un livre à conseiller dans cette liste, c’est celui-ci. Cela prend du temps, ce n’est pas toujours aisé à lire. Mais c’est essentiel à mes yeux.
Dieu obscur – Thomas Römer
Dieu obscur a été le premier livre de Römer que j’ai lu. S’en est suivi de long visionnages de ses vidéos au Collège de France, ainsi que la lecture de bien d’autres de ses ouvrages. Je l’ai découvert dans une formation donnée par Lytta Basset à l’Université, que nous avions suivi avec Davide. Elle nous avait alors conseillé cet ouvrage.
Avec cet auteur, je suis entré dans une lecture de la Bible qui ne cherche plus à en faire un bloc cohérent. Le texte n’apparaît plus comme un ensemble homogène, porteur d’une seule voix, mais comme un espace traversé de tensions, de reprises, de déplacements. Thomas Römer travaille les textes dans leur histoire. Il m’a ouvert à l’historico-critique. Il montre comment certaines représentations de Dieu évoluent, se contredisent, se transforment au fil du temps. Le Dieu biblique n’est pas donné une fois pour toutes. Il se construit dans des contextes précis, à travers des traditions qui dialoguent, s’opposent parfois, se réécrivent.
Ce travail a eu un effet direct sur ma manière de lire. Il m’a permis de ne plus chercher une cohérence forcée, ni une vérité unifiée derrière les textes. Il m’a autorisé à accueillir les tensions sans les lisser, à reconnaître les déplacements sans chercher à les résoudre. Cela m’a introduit à une approche critique des textes. La Bible cesse alors d’être un fondement stable. Elle devient un lieu de paroles, traversé par des expériences humaines diverses, parfois contradictoires, toujours situées.
Ce déplacement a été important pour moi. Il m’a aussi à sa manière, libéré d’une lecture littérale qui cherchait à défendre le texte. Je peux depuis m’y tenir autrement, en laissant apparaître ce qu’il porte, sans chercher à le faire entrer dans un cadre préétabli. À partir de là, la foi ne repose plus sur un texte figé. Elle se déploie dans une relation vivante à ces écrits, dans une lecture qui accepte d’être déplacée, interrogée, travaillée.
C’est aussi à la suite de la lecture de Thomas Römer que j’ai pu entrer dans une lecture plus narrative et symbolique des textes. Il m’a fallu passer par lui et déconstruire des choses pour ensuite lire différents auteurs comme Descola, Girard, Eliade et bien d’autres. En quittant une approche qui cherchait à stabiliser un sens ou à défendre une cohérence, j’ai commencé à accueillir les récits pour ce qu’ils produisent, pour ce qu’ils mettent en mouvement, plutôt que pour ce qu’ils affirment. Ce déplacement m’a aussi ouvert à une résonance particulière avec Rudolf Bultmann, qui aurait tout à fait pu trouver sa place dans cette liste.
Et puis, je dois souligner la disponibilité de Römer, qui m’a aiguillé à l’époque vers d’autres auteurs. De tête il m’a orienté vers Mario Liverani, Jean-Louis Ska, et surtout Dominique Charpin, assyriologue lui aussi au Collège de France.
A lire aussi sur mon blog : La triple réalité et Je suis dans le devenir ou l’embrassement du champ des possibles
Une série de conférence au Collège de France : Le dieu Yhwh : ses origines, ses cultes, sa transformation en dieu… (1) – Thomas Römer (2010-2011). Ainsi que sa leçon inaugurale au Collège de France : Les cornes de Moïse. Faire entrer la Bible dans l’histoire – Thomas Römer (2009)
Albert Schweitzer
Je l’ai découvert pour la première fois par le prisme de Théodore Monod dont j’avais lu un livre il y a de nombreuses années.
Avec Schweitzer, je ne rencontre pas d’abord une pensée à comprendre, mais une cohérence entre une vie et ce qu’elle porte. Théologien, philosophe, médecin, il refuse de laisser la foi se réduire à un discours. Il déplace immédiatement la question : non pas “que croire ?”, mais “comment vivre ?”. Au cœur de sa démarche, il y a ce qu’il appelle le « respect de la vie », qu’il considère lui-même comme l’apport central de sa pensée. Ce principe ne relève pas d’un système abstrait. Il naît d’une expérience simple et radicale : reconnaître que toute vie veut vivre, et que cette volonté engage une responsabilité. Il formule cela ainsi : je suis une vie qui veut vivre au milieu d’autres vies qui veulent vivre. J’y vois un lien fort avec Albert Jacquard et ce qu’il m’a aussi apporté.
À partir de là, tout se déplace.
Dieu n’est pas, ici non plus au centre, comme objet à définir. Schweitzer insiste sur le fait que la personne de Jésus elle-même reste en partie inaccessible, étrangère, impossible à saisir pleinement mais que son message, lui, demeure opérant. Ce qui compte n’est donc pas de comprendre ou de fixer Dieu, ce n’est pas la religion, mais de répondre à ce que l’enseignement de Jésus met en mouvement. Son emphase se situe clairement du côté de l’éthique et de l’action. La foi n’est pas un refuge ni une explication du monde. Elle devient une exigence : agir pour préserver, soutenir, défendre la vie sous toutes ses formes. Cette éthique est universelle, elle dépasse l’humain et inclut tout le vivant.
Ce qui me touche profondément chez lui, c’est ce déplacement constant. La foi ne s’évalue pas à la justesse des idées, mais à la cohérence d’une vie. Je le formule personnellement souvent en disant qu’on ne reconnait pas un arbre à sa théologie, mais à ses fruits. Elle ne consiste pas à dire Dieu, mais à ne pas trahir ce que l’on perçoit comme juste dans le rapport au vivant. Et à cet endroit, je le rejoins pleinement : la question de Dieu s’efface derrière une manière d’être au monde. Une attention, une responsabilité, une éthique vécue.
Je conseille vivement de lire « Albert Schweitzer » de Laurent Gagnebin, et ensuite d’embrayer sur son autobiographie et sur ses sermons.
Quelle foi?
Ainsi, ce « top 10 » esquisse les contours d’une réponse à une question qui revient souvent : comment définir ma foi? Elle ne s’inscrit je crois dans aucun cadre établi, comme pour beaucoup d’entre nous. Elle traverse plusieurs registres sans s’y fixer complétement, sans jamais s’y laisser enfermer. Libérale, oui mais… Critique, oui mais…, Et c’est ainsi pour tous les qualificatifs auxquels je pourrais penser. Il m’a donc fallu la nommer, en forgeant un terme qui rende compte de ce déplacement.
À travers ces lectures et ces déplacements, quelque chose se dessine progressivement. Les contours d’une foi que je qualifierais de « relationnelle, post-théiste, libertaire et humaniste ». Une foi, parce qu’il y a toujours une forme de confiance, d’engagement, une manière de se tenir dans l’existence. Relationnelle, parce que tout s’y joue dans le lien et dans la confiance que je mets dans ce lien : dans la rencontre, dans la qualité de présence, dans ce qui se tisse entre les êtres humains, plutôt que dans un rapport à une entité extérieure. Post-théiste, parce que la question de Dieu comme être, comme existence à affirmer ou à nier, a cessé d’être structurante. Le centre de gravité s’est déplacé. Il ne se situe plus dans une transcendance à atteindre, mais dans une expérience à habiter.
Libertaire, parce qu’elle ne peut ni ne veut se dire depuis une position de surplomb. Elle se tient dans un refus des logiques de domination, dans un refus, en écho à une certaine vision politique, d’une logique pyramidale, dans une vigilance face à tout ce qui s’impose comme nécessaire, dans une manière de préserver des relations horizontales où chacun demeure libre et responsable. Elle ne s’adosse à aucune autorité extérieure pour se légitimer, et refuse de reproduire les structures qu’elle conteste. Humaniste, enfin, parce que l’humain constitue la mesure de l’éthique. Ce qui se joue dans les existences concrètes devient le lieu même de l’exigence. Comme une responsabilité partagée : mon propre déploiement dépend de celui des autres, de la manière dont les relations permettent ou empêchent de vivre. La foi se vérifie alors dans ce qui est rendu possible, dans la qualité du lien, dans une attention au vivant qui ne se délègue pas. Ces dimensions ne s’ajoutent pas les unes aux autres. Elles dessinent ensemble une manière d’habiter le monde : sans garantie, sans fondement extérieur, mais avec une exigence accrue, parce que rien ne vient justifier autrement que par ce qui se vit.
Cette foi ne cherche ni à prouver, ni à convaincre, ni à s’imposer. Elle ne cherche même pas à se dire : je le fais ici comme un simple exercice. Elle se vérifie dans l’éthique, dans l’attention portée à l’autre, dans une manière d’être au monde sans garantie, mais pleinement engagée. Elle ne repose sur aucun fondement extérieur, et c’est précisément ce qui la rend exigeante : rien ne la soutient sinon la manière dont elle se vit.
…
Déjà, le simple fait de cadrer et de définir vient réduire ce qui, précisément, se tient dans le mouvement. Cette tentative reste une réponse ponctuelle à une demande, une manière de poser des mots pour rendre communicable quelque chose qui, en réalité, échappe en grande partie à ce type de formulation. Elle relève davantage d’un exercice intellectuel que d’une nécessité intérieure.
À peine ai-je donné une « définition » à ma foi que je m’en émancipe déjà. Parce que cette définition ne fait que poser des mots sur quelque chose qui, intérieurement, relève de l’indicible. Aussi parce que, comme dit, je suis en mouvement, et que, même de manière imperceptible, le Jérôme d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a six mois, et n’est pas encore celui de dans six mois. Elle traduit, elle approche, elle esquisse — mais elle ne contient pas. Car au fond, je n’ai pas besoin de ce cadre. Il ne conditionne ni ce que je vis, ni la manière dont je me tiens dans le monde. Nommer, ici, ne fonde rien. Cela trace des contours provisoires, utiles pour dire, mais insuffisants pour contenir. Et cette exigence fonde les liens que je crée : cette exigence à mon endroit, j’essaie de l’appliquer dans ma perception des autres.
La foi, telle que je la vis, ne dépend pas de la définition que j’en donne. Ni même du regard que les autres portent dessus. Elle se déploie en dehors de ces tentatives de saisie. Et c’est peut-être là qu’elle reste la plus juste : dans ce qui se vit, sans avoir besoin d’être enfermé dans des mots. Elle ne s’acquiert pas davantage dans les lignes d’un livre. Les lectures ouvrent, déplacent, éclairent, parfois fissurent, mais elles ne donnent pas ce qui se vit. Elles accompagnent un mouvement sans jamais s’y substituer. La foi se tient ailleurs, dans l’expérience, dans la relation, dans une manière d’habiter le réel qui ne peut ni se résumer à une définition, ni se transmettre comme un savoir.