
Habiter la basse intensité…
Je dépose les enfants chez leur mère. La portière se ferme. Le moteur reste allumé quelques secondes de plus. Je ne bouge pas.
Pendant plusieurs jours, je vis en crête. Père seul avec eux. Je le dis souvent : la paternité est mon premier ministère. Je suis aussi aumônier en EMS et en psychiatrie. Intensité brute, fins de vie, solitudes épaisses, décompensations intenses. En fait, ma vie est structurée par l’intensité relationnelle. Ce n’est pas ce que je recherche, j’aime la tranquillité du quotidien, mais c’est ce que je vis.
Mais le dimanche en fin d’après-midi (hier) ou le vendredi soir, lorsque je pose les enfants chez leur mère, tout s’arrête.
Je me retrouve dans la voiture, entre deux mondes. Père cinq minutes avant. Père toujours, mais seul cinq minutes après. Je pense que je vais rentrer et faire ce que j’ai prévu : ranger, nettoyer, avancer. La phrase existe. Le corps, lui, reste immobile. Le calme arrive d’un coup. On me dit : « c’est bien tu dois pouvoir te reposer une fois que tu les as posé« . Ce calme ne ressemble pas au repos. Il ressemble à une chute. Une baisse de tension. Une descente brutale après plusieurs jours en altitude relationnelle. Mon système passe d’un plein vibrant à une plaine silencieuse.
Alors je prends le téléphone. Le pouce défile. Les images passent sans me toucher. Le geste maintient une micro-intensité. Une manière de ne pas sentir trop fort la baisse. Je prends conscience de mon geste automatique, et je comprends progressivement ce qui se joue. Alors j’arrête de scroller et je pose mon téléphone.
Quand je suis occupé par un.e autre, mon existence est immédiatement orientée. L’énergie circule. Le sens est donné dans la relation. Seul, plus aucun regard ne m’appelle. Aucune « nécessité » immédiate. Le calme me met face à moi-même sans direction externe. Ce que j’ai vécu hier soir ne relève pas d’une incapacité à agir. Il s’agit d’une difficulté à générer du sens à basse intensité. Le ménage ne suffit pas à recréer la densité d’une fin de vie accompagnée ou d’un enfant qui raconte sa journée. L’action domestique ne porte pas la même charge existentielle.
Hier soir, un ami me dit : « ouais, mais tu parle d’intensité, mais tu es un gars plutôt calme… je ne comprends pas. » Il confond intensité et agitation. L’intensité dont je parle ne produit pas du bruit, elle densifie la présence. Elle tient dans la qualité d’attention, dans la profondeur d’un échange, dans le silence face à une fin de vie, dans la disponibilité à un enfant qui parle, dans la concentration d’un bricolage que l’on fait avec mes enfants. Ce qu’il appelle calme (je n’ai pas spécialement l’impression d’être calme ceci dit) constitue la condition même de cette intensité.
Je découvre que je vis beaucoup sur les crêtes. La plaine m’apprend autre chose.
Le Carême enlève les réponses rapides. Il retire les amortisseurs alimentaires et me fait prendre conscience du geste de scroller. Il révèle les seuils. Il montre que mon énergie vitale est puissante, orientée vers le lien, mais encore peu apprivoisée dans la solitude complète. Dans cet espace, je dois devenir ma propre orientation.
Le vide que je ressens dans la voiture est une basse intensité encore inhabituelle. Mon organisme, habitué à la tension relationnelle, cherche à remonter la pente par des gestes rapides : scroll, achat, agitation mentale. Ces gestes recréent une petite montée, une illusion de mouvement.
Le chantier devient clair. Apprendre à habiter la plaine. Découvrir une intensité propre au silence. Laisser l’énergie redescendre sans la forcer à remonter. Apprendre à traverser. Ces moments ne sont pas fréquents, mais ils existent : d’habitude je pose les enfants le lundi matin à l’école et leur mère les récupère à midi, ainsi j’enchaîne avec le travail. Mais parfois, cela se fait comme hier.
Si je veux transcender les compulsions, je dois donc apprivoiser cette solitude aussi. L’épreuve de l’assiette est passée à un autre niveau.
C’est lundi matin. Je vais travailler.
Je n’ai pas d’enfants, cependant ton texte me parle bien. Depuis 2-3ans j’ai réalisé que les transitions étaient compliquées pour moi. Que lorsque j’arrive chez moi j’éteins le moteur et je scrolle, ou que je rentre dans l’appart et j’ouvre le frigo (alors que parfois je sors d’un repas partagé avec quelqu’un!). Amortir la chute.. Comme s’il y avait une peur du vide. Cela m’encourage à y remettre plus de conscience, et choisir comment traverser cette chute, cette impression de vide, de manière différente.
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[…] réformée de Suisse) avec une grande facilité. Je suppose que Jérôme Grandet doit rédiger son journal de Carême (qui mériterait un tag pour y renvoyer) en quelques minutes chaque […]
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