Pâques tel que je le vis

Pâques, comme Noël, s’inscrit dans un calendrier. Une date, un moment identifié, une célébration qui revient chaque année. On s’y retrouve, on proclame : « Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité ». Les mots sont là, posés, répétés, presque installés. En soi, pourquoi pas. Et en tant qu’aumônier, en institution cette fête fait partie des deux grandes fêtes pour lesquelles nous marquons un temps liturgique spécifique.

Mais à chaque évènement du calendrier liturgique quelque chose résiste en moi. Dans la manière dont on situe ce qui est célébré. L’accent, chez les célébrants que j’ai côtoyé, est mis sur la résurrection d’un tiers, sur un évènement extérieur à moi, sur quelque chose qui aurait eu lieu une fois, ailleurs, et qu’il s’agirait d’affirmer et de réaffirmer comme centralité de la foi : la résurrection du Christ. Ce déplacement là ne me parle pas, ne me rejoint pas.

Ma manière d’entrer dans les textes s’inscrit ailleurs. Elle s’inscrit dans une lecture qui s’intéresse moins à la personne du Christ en tant qu’objet de croyance, qu’à ce que son enseignement met en mouvement, à la manière d’un Albert Schweitzer. Une lecture qui ne cherche pas à établir des faits, mais à ouvrir du sens. Une lecture qui assume que les récits portent une charge symbolique, existentielle, profondément liée à l’expérience humaine, à la manière d’un Rudolph Bultmann cette fois.

Dans cette perspective, la question de savoir si le Christ est effectivement ressuscité dans l’histoire ne se pose plus comme un enjeu central. Ce qui m’importe, c’est ce que ce récit rend possible intérieurement. Le symbole qui s’en dégage. Ce qu’il ouvre. Ce qu’il met en travail.

Et là, ce que dit James Woody vient éclairer quelque chose de décisif : s’il y avait eu une caméra devant le tombeau, elle n’aurait rien filmé. Rien de constatable. Rien de spectaculaire. Parce qu’il n’est pas question de réanimation d’un corps. Il est question d’un relèvement. D’un réveil. Ce déplacement change tout.

On quitte le registre du fait pour entrer dans celui de l’expérience. À partir de là, Pâques cesse d’être un évènement à croire et à célébrer. Pâques devient une dynamique à reconnaître et à expérimenter. Quelque chose qui traverse l’existence. Quelque chose qui se donne à vivre.

Je vois très bien à quoi ressemble « la mort », au sens symbolique du texte biblique. Ce sont ces moments où tout se fige. Où une situation se verrouille. Où une relation s’épuise. Où intérieurement, plus rien ne circule. Il n’y a plus d’élan. Plus de mouvement. Plus de possible. Une forme de clôture s’installe. Suite à un deuil, à une maladie, à une situation de vie compliquée, un traumatisme, un évènement imprévu… peu importe.

Et puis, parfois, quelque chose se relève. En ouvrant autrement. Une respiration revient. Une possibilité apparaît. Une tension se desserre. Un lien se reconfigure. Quelque chose se remet debout. C’est là que le symbole agit, comme une mise en mouvement. Il permet de traverser autrement ce qui est en train de se vivre. Il donne une forme à ce qui, autrement, resterait diffus, informe, difficile à saisir.

Pâques, dans ce cadre, devient un opérateur intérieur.

Pour illustrer cela, je repense à cette patiente en psychiatrie chez qui l’on avait diagnostiqué un trouble psychotique et qui a profondément transformé ma compréhension du miraculeux, de la guérison et du récit pascal. Pendant des années, il lui a été difficile d’accepter ce trouble. Elle a fréquenté un grand nombre d’églises évangéliques pour que l’on prie pour elle et pour obtenir une guérison entendue comme la disparition même de sa maladie. Elle s’est rendue à des soirées dites de « miracles et guérisons ». Pendant longtemps, elle s’est battue contre ce qu’elle portait. Puis, à la suite d’un long suivi avec une équipe pluridisciplinaire dont j’ai eu la chance de faire partie, elle m’a dit un jour, en entretien, qu’elle était enfin guérie. Je lui ai demandé ce qu’elle entendait par là. Sa réponse a été nette : « J’ai été guérie lorsque j’ai accepté mon trouble et que j’ai enfin compris que je devrais vivre avec. » Depuis lors, je constate qu’à chaque annonce a priori difficile, les personnes qui accueillent le réel et choisissent de vivre avec ouvrent dans leur existence des chemins inattendus.

En acceptant son trouble, cette personne a aussi accepté d’entrer en matière sur la question d’une médication et d’un suivi adapté pour apprendre à vivre avec et retrouver un équilibre. En ce sens, la guérison n’a pas eu lieu en termes de retrait de sa pathologie, mais dans ce qui s’est passé intérieurement et qui a permis tout un tas d’ouvertures qui jusqu’alors semblaient fermées, dont une vie en couple avec une personne soutenante. Ce déplacement a rendu possible un rapport plus ajusté à elle-même, moins traversé par le refus et l’épuisement, davantage habité par une forme de lucidité et de continuité. Là où tout était vécu comme une lutte, quelque chose s’est mis à tenir, à s’inscrire dans la durée, ouvrant un espace où des choix devenaient à nouveau possibles. (Par la suite, en faisant quelques recherches, j’ai retrouvé un témoignage similaire chez Véronique Dufief, dans son ouvrage « La souffrance désarmée »)

Chaque fois qu’un relèvement a lieu là où tout semblait terminé, chaque fois que la vie circule à nouveau là où elle semblait arrêtée, chaque fois qu’un passage s’ouvre dans ce qui paraissait fermé, le récit pascal s’accomplit. Il y a un passage de la « mort » à la « vie. Et à partir de là, la proclamation change de statut. « Christ est ressuscité » devient une manière de dire que ce mouvement de relèvement est réel. Qu’il traverse l’existence. Qu’il peut être reconnu, ici, maintenant, dans des situations concrètes. Comme une expérience à habiter et plus comme une croyance à affirmer.

La fête, elle, garde sa place. Elle rythme, elle rassemble, elle donne un langage commun. Mais ce qu’elle désigne déborde largement le calendrier. Pâques arrive chaque fois qu’un être se relève. Chaque fois qu’une situation s’ouvre. Chaque fois que la vie reprend là où elle semblait absente.

Mon souhait serait peut-être que l’on point d’avantage le symbole signifiant et opérant, plutôt que de simplement « commémorer » le récit de Pâques.

Un commentaire

  1. […] Mais Pâques prend aussi un tout autre sens, si on quitte le terrain des faits pour rejoindre son intériorité. Pâques n’est plus un hypothétique événement de l’histoire humaine, et de celle de Jésus. Elle devient la nôtre, la mienne prenant corps tout au long de mon existence, au rythme des hauts et des bas. À chaque fois que la vie redonne un nouvel élan à notre existence. Je remercie Jérôme Grandet de son éclairage « Pâques tel que je le vis ». […]

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