
Un peu plus d’une semaine après la fin du carême, un premier bilan peut se poser. Arrêtons-nous d’abord sur l’intériorité. Ce qui s’est déplacé en moi ne relève pas d’un changement spectaculaire, mais d’un glissement net dans la manière dont je me situe par rapport aux autres, et à moi-même.
Sur la question de l’estime, il n’y a pas eu de rééquilibrage immédiat. La “balance intérieure” reste marquée par des années de construction. En revanche, une prise de conscience s’est imposée avec force : j’accordais du poids à des regards qui n’avaient aucune raison d’en avoir autant. Certaines personnes occupaient une place démesurée dans mon évaluation de moi-même, uniquement en raison de leur position hiérarchique ou symbolique. Ce lien s’est rompu. Leur regard a perdu sa charge. Ce qui compte désormais, ce sont les paroles et les regards de celles et ceux que j’estime réellement. Le reste apparaît pour ce que c’est : largement arbitraire.
Ce déplacement est particulièrement visible dans mon rapport aux figures d’autorité. Leur capacité à m’atteindre intérieurement, positivement comme négativement, s’est désactivée. Là où leur jugement pouvait encore peser, il n’a plus aujourd’hui d’effet émotionnel. Je regarde même avec une certaine tendresse celui que j’étais avant le carême, attachant de l’importance à ces validations extérieures. Il y a là une forme de distance acquise, qui ne passe pas par un effort, mais par une évidence nouvelle.
Du côté de la reconnaissance, la tension demeure. Je vis dans un monde structuré par ces logiques, et je n’en sors pas. Mais quelque chose a changé dans ma manière de m’y tenir. Je crée désormais à partir de ce que j’ai envie de dire, que ce soit réflexif, créatif ou plus spontané. Je publie sans chercher à calibrer. Si cela plaît, tant mieux. Si cela ne plaît pas, cela ne modifie pas le geste. Ce qui compte, c’est de savoir pourquoi je le fais, et d’être en accord avec ce que je produis. La reconnaissance ne disparaît pas, elle cesse d’être un moteur.
Ce déplacement se retrouve dans l’écriture elle-même. Une liberté immédiate s’est installée. Il n’y a plus ce filtre préalable, cette anticipation du regard ou de la réception. La parole se pose plus directement, sans calcul. L’acte d’écrire retrouve une forme de légitimité propre, indépendante de son effet. Et si je me trompe, on me le dira, et je modifierai. Cela a d’ailleurs été le cas dans un billet ces derniers jours : mon ami Elio a pointé une imprécision historique. Je l’ai remercié, j’ai ajusté le texte, et cela s’est arrêté là. Il y a encore deux mois, un épisode similaire aurait probablement déclenché une forme d’autoflagellation. Ce contraste m’indique bien qu’il y a eu changement clair de posture.
La question de la confiance en soi, en revanche, ne suit pas le même mouvement. Faire tomber certaines dépendances extérieures n’a pas produit une assurance nouvelle. L’évaluation que je fais de moi reste marquée par une forme de dévalorisation. Elle ne correspond pas à ce que me renvoient mes proches, qui, eux, pointent régulièrement cette tendance à me rabaisser. Il y a donc un décalage encore présent entre la manière dont je me perçois et la manière dont je suis perçu.
Ce carême a ainsi déplacé le centre de gravité sans tout résoudre. Il a desserré l’emprise de certains regards extérieurs, il a ouvert un espace de liberté dans la création et dans la parole, mais il laisse intacte, pour l’instant, une exigence intérieure qui continue de s’évaluer à la baisse. Le travail ne s’est pas arrêté avec la fin du carême. Il a simplement changé de terrain.