Les nouveaux seigneurs : qui possède l’information possède le monde

L’image a quelque chose de caricatural, presque trop simple pour être prise au sérieux : des seigneurs retranchés dans leurs châteaux, accumulant richesses et pouvoir, pendant que la masse travaille, dépendante et capturée. Et pourtant, lorsqu’on quitte la satire pour regarder les données, cette image retrouve une étonnante pertinence. Parce que certaines structures fondamentales de domination se reconfigurent sous une forme contemporaine. La terre n’est plus la ressource centrale. Ce qui organise désormais le monde, c’est l’information.

Pour prendre la mesure de ce déplacement, il faut sortir du registre de l’intuition et regarder ce que documentent les analyses empiriques. Le rapport « Résister au règne des plus riches » publié par Oxfam International en janvier 2026 s’inscrit dans cette démarche. Oxfam n’est pas un acteur neutre au sens strict du terme : il s’agit d’une confédération internationale d’ONG engagée dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Son rôle consiste à produire des analyses, à documenter les dynamiques économiques et politiques globales, et à peser dans le débat public en faveur de politiques redistributives et de justice sociale. Cette position implique une orientation normative assumée, mais elle s’appuie sur un travail de collecte de données, de synthèse et de mise en perspective largement reconnu et utilisé dans les espaces académiques et politiques.


Les faits posés sont massifs. La concentration de richesse atteint des niveaux extrêmes, avec une accélération récente particulièrement marquée : la fortune des milliardaires a augmenté trois fois plus vite que lors des années précédentes, et leur patrimoine global atteint des sommets historiques . Dans le même temps, une part significative de la population mondiale vit dans des conditions de précarité persistante, avec une insécurité alimentaire touchant une proportion importante de l’humanité . Cette coexistence n’est pas un simple contraste : elle dessine un rapport de forces.

Ce rapport de forces ne se limite pas à l’économie. Il se prolonge dans la sphère politique. Les données montrent que les individus les plus riches disposent d’un accès disproportionné aux positions de pouvoir, avec des probabilités d’entrée dans les fonctions politiques sans commune mesure avec celles du reste de la population . Cette surreprésentation n’est pas anecdotique : elle influe directement sur les règles, les lois, et les orientations collectives. La richesse ne se contente plus d’exister, elle configure les conditions de son propre maintien.

C’est ici que la question de l’information devient centrale. Le rapport souligne que la concentration ne concerne pas uniquement les capitaux financiers ou industriels, mais aussi les médias et les infrastructures numériques. Une part significative des grandes entreprises médiatiques appartient à des milliardaires, et les principales plateformes sociales sont contrôlées par un nombre extrêmement restreint d’acteurs . Autrement dit, les canaux par lesquels le monde est raconté, interprété et compris sont eux-mêmes intégrés dans cette logique de concentration.

« Les milliardaires et les ultra-riches dominent de plus en plus les médias et l’IA. Plus de la moitié des plus grandes sociétés médiatiques dans le monde appartiennent à des milliardaires, et neuf des dix plus grands réseaux sociaux sont dirigés par seulement six milliardaires. Huit des dix premières sociétés spécialisées dans l’IA (un domaine qui se recoupe avec le secteur des médias) sont dirigées par des milliardaires, et trois d’entre elles contrôlent près de 90 % du marché des chatbots génératifs basés sur l’IA. » Dit le rapport de l’Oxfam.

Ce déplacement transforme la nature même du pouvoir. Dans un système fondé sur la possession de la terre, la domination s’exerce sur les corps et la production. Dans un système fondé sur la possession des flux informationnels, elle s’exerce sur la perception, l’attention et le jugement. Il y a clairement un cadrage qui est effectué. Il ne s’agit plus seulement de produire et d’extraire, mais d’orienter, de hiérarchiser, de rendre visible ou invisible. Ce pouvoir agit en amont de la décision : il façonne le cadre dans lequel les décisions deviennent pensables.

Le rapport met en évidence un mécanisme particulièrement structurant : la capacité à orienter le débat public en désignant des responsables secondaires. Les tensions liées au coût de la vie et aux inégalités sont fréquemment redirigées vers des figures de substitution – migrants, minorités, opposants politiques – plutôt que vers les structures économiques qui produisent ces tensions. Cette dynamique ne relève pas d’une théorie abstraite. Elle s’observe dans la manière dont certains récits dominants se diffusent et s’imposent, en particulier via les réseaux sociaux et les médias concentrés.

La conséquence est double. D’un côté, une captation des ressources matérielles. De l’autre, une captation des cadres de pensée. C’est précisément dans cette articulation que l’image féodale retrouve sa force : ceux qui contrôlent la ressource centrale organisent le monde autour de cette ressource, et stabilisent leur position en rendant cette organisation difficilement contestable.

Reste alors la question de l’agir. Le rapport propose des pistes structurelles : réduction des inégalités, limitation du pouvoir politique des ultrariches, régulation des médias et des plateformes. Ces orientations sont nécessaires, mais elles se situent à un niveau où l’individu délègue encore sa capacité d’agir à des instances qui, précisément, sont déjà en partie capturées. La question éthique ne peut pas se contenter d’attendre une correction venue d’en haut. Elle engage une manière de se situer dans un système qui organise lui-même les conditions de notre perception.

Que faire à notre niveau

Une première ligne de fracture consiste à refuser l’innocence face à l’information. Toute parole est située, produite, orientée. Lire devient un acte politique au sens fort : non pas consommer des contenus, mais interroger les conditions de leur existence. Qui parle, depuis quelle position, avec quels intérêts, selon quelles logiques de diffusion. Cette exigence ne relève pas d’un esprit critique abstrait. Elle consiste à défaire activement les évidences produites, à rouvrir ce que les dispositifs tendent à fermer.

Une deuxième piste implique une discipline des usages. Les plateformes ne sont pas de simples outils. Elles sont des environnements conçus pour capter l’attention, orienter les affects, produire des réactions. Y circuler sans vigilance (voire y circuler tout court) revient à accepter d’être travaillé de l’intérieur par leurs logiques. Introduire des ruptures — ralentir, interrompre, refuser certains formats, ne pas répondre immédiatement, sortir des boucles de réaction — constitue une manière concrète de reprendre prise. Il ne s’agit pas d’un retrait pur, mais d’un usage contrarié, qui empêche l’adhésion totale.

Une troisième piste touche à la reconquête du réel relationnel. Le pouvoir informationnel segmente, isole, distribue des fragments de réalité ajustés à chacun. Cette fragmentation affaiblit toute possibilité de construction commune. Recréer des espaces où la parole circule sans être préformatée par des algorithmes, où les désaccords se traversent dans une présence effective, introduit une résistance structurelle. Le lien direct devient un lieu politique, parce qu’il échappe partiellement aux logiques de capture.

Une quatrième piste demande d’assumer un déplacement plus frontal : ne plus seulement dénoncer la concentration, mais cesser de nourrir activement les structures qui la rendent possible. Cela passe par des choix concrets, parfois modestes mais cumulativement décisifs : soutenir des médias indépendants, déplacer son attention vers des sources moins visibles, refuser de relayer certains contenus, sortir des circuits dominants lorsque cela est possible. Chaque geste de ce type retire une part, même infime, de la puissance d’agrégation dont vivent ces systèmes.

Enfin, une dernière ligne engage une conflictualité assumée. La concentration du pouvoir informationnel n’est pas un accident. Elle résulte de choix économiques et politiques cohérents. Y répondre suppose autre chose qu’une adaptation individuelle : cela implique de soutenir des formes d’organisation capables de faire contrepoids, de produire d’autres récits, d’autres circuits, d’autres manières de faire monde. Le rapport souligne le rôle des mobilisations collectives dans cette dynamique . Cette dimension ne relève pas d’un supplément facultatif. Elle conditionne la possibilité même d’un déplacement réel.

Concrètement et plus trivialement, ces pistes se traduisent par une exigence claire : s’éduquer à l’esprit critique comme pratique quotidienne, boycotter les médias et réseaux dirigés par des milliardaires et viciés par des logiques de marché, de captation et de propagande, renouer avec une primauté réelle du lien social, choisir consciemment ce que l’on lit et ce à quoi on donne du poids, et critiquer frontalement celles et ceux qui diffusent de fausses informations et des idéologies servant leurs intérêts, quels qu’ils soient.

L’image des seigneurs et des serfs ne décrit pas une nostalgie historique. Elle met en lumière une structure qui s’est déplacée. Une minorité concentre les ressources décisives, organise les règles, façonne les représentations. Ce déplacement a une conséquence majeure : la domination ne passe plus seulement par ce que l’on possède, mais par ce que l’on voit, comprend, et croit possible. Le terrain a changé. L’enjeu reste le même. Reprendre prise sur l’information, ce n’est pas simplement mieux s’informer. C’est rouvrir un espace où penser et agir redeviennent possibles.

Merci à Laurent Flutsch pour son très bon papier, « la boue de la fortune« , dans le numéro courant (703) de Vigousse, à qui je reprend l’image féodale que j’exploite dans ce billet.

Laisser un commentaire