Fin du blog!

J’arrête ce blog. De manière nette.

Il reste pourtant une dizaine de billets en cours d’écriture. Des prolongements directs de réflexions déjà publiées : une suite à la question des boucles commencée par le prisme de Feuerbach (ou je pensais mobilier Weber et Bourdieu), une reprise de Nietzsche, une critique de l’apologétique en plusieurs volets, quelques debunks de discours, quelques chroniques d’un accompagnant sous une forme renouvelée sur laquelle je travaillais depuis un certain temps. Des textes presque prêts, qui auraient pu continuer à alimenter cet espace encore plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois. Ils ne franchiront pas l’étape de la publication.

Lorsque j’ai commencé à écrire ici, il y avait une intention simple : ouvrir un espace de discussion et partager mon vécu. Une conviction très concrète m’habitait. Les idées sont situées d’une part. Et elles ne tiennent que si elles acceptent la confrontation. Elles s’affinent, se déplacent, se corrigent au contact d’autres regards. C’est vrai dans la création, dans le travail, dans la vie. Ce sont les critiques de personnes de confiance qui m’ont toujours permis d’avancer. Ce sont les remises en question, parfois inconfortables, qui ont ouvert des possibilités d’évolution réelle.

C’est dans cet esprit que j’ai écrit. Comme membre de l’Église à titre professionnel, et aussi comme personne située à ses marges à titre privé, avec l’envie d’ouvrir un dialogue critique. Non pour détruire, mais pour travailler. Pour prendre au sérieux ce qui, depuis des siècles, est adressé au christianisme, aux chrétiens et à leurs institutions. Il existe une histoire dense de critiques, philosophiques, théologiques et politiques, qui interrogent les fondements, les pratiques, les discours. Ces critiques ne sont pas anecdotiques. Elles traversent le temps, et elles posent des questions qui restent, aujourd’hui encore, largement sans réponse effective dans les pratiques institutionnelles. Et puis il y a des critiques que l’on peut formuler à partir de la rhétorique, de la psychologie, de la science et des connaissances et de la sociologie. Tout met à l’épreuve le discours chrétien.

Mon intention était simple : prendre ces critiques à bras le corps. Les travailler de l’intérieur. Voir ce qu’elles déplacent réellement, plutôt que de les contourner ou de les neutraliser. Ce qui s’est passé est tout autre.

La discussion n’a pas eu lieu. Ou très peu. Et lorsqu’elle a eu lieu, elle est restée marginale. À la place, une autre dynamique s’est imposée. Je constate une forme de préférence nette pour les discours plus consensuels, les contenus qui confirment, qui rassurent, qui prolongent des cadres déjà en place : des discours qui personnellement, ne m’intéressent pas. Les textes critiques, eux, restent en périphérie. Ils suscitent parfois des réactions (« c’est intéressant, c’est interpelant ») mais qui ne deviennent pas opérant.

Ce constat ne repose pas sur une impression isolée. Il s’inscrit dans un phénomène plus large : les espaces en ligne favorisent les contenus immédiatement accessibles et conformes aux attentes du groupe. Les analyses sur l’économie de l’attention montrent que les contenus simples, émotionnels ou confirmatoires circulent davantage que ceux qui demandent un effort de lecture ou qui introduisent de la dissonance. Dans ce cadre, la critique ne disparaît pas, mais elle devient périphérique, voir invisible.

Dans les milieux chrétiens que je côtoie ou ai côtoyé, cela prend une forme très concrète. Des partages bibliques souvent redondants, largement valorisés. Des appels à l’espérance, à la confiance, à la prière qui trouvent facilement leur place. Et, en parallèle, une gêne face à la critique. Une forme de fatigue, qui m’a été souvent exprimée explicitement : « pourquoi toujours critiquer ? », « pourquoi ne pas se concentrer sur ce qui fonctionne ? » Ces réactions ne sont pas anecdotiques ni exceptionnelles. Elles jalonnent mon parcours. Elles disent quelque chose d’un rapport à la pensée et à l’institution. Elles indiquent une difficulté à considérer la critique comme un levier de transformation.

Ce qui se joue aujourd’hui avec ce blog ne surgit pas de nulle part. Avant même d’écrire ici, j’avais déjà été confronté à ce même mur. Dans les milieux évangéliques, puis dans les milieux réformés, notamment avec des collègues, la situation se répétait. Face à des critiques argumentées, travaillées, la réponse revenait souvent, presque désarmante : « que veux-tu que je te dise ? ». Une phrase qui suspend l’échange sans l’ouvrir, qui marque un arrêt là où quelque chose pourrait commencer. Ce blog était, en partie, une tentative de sortir de cette impasse et de rouvrir un espace où la discussion pourrait réellement avoir lieu.

Or, la critique est précisément ce qui permet d’ajuster, d’améliorer, de faire évoluer. C’est à cet endroit que quelque chose s’est épuisé pour moi.

Écrire demande du temps, de l’énergie, et aussi des ressources concrètes. Penser un texte, le structurer, l’affiner, le publier, cela m’engage à chaque fois. Et cet engagement a du sens lorsqu’il s’inscrit dans une dynamique de dialogue, même exigeante, même conflictuelle. Lorsqu’il n’y a pas de retour, ou uniquement des réactions périphériques, la question du sens se pose autrement.

Les idées que je partage ici, je les ai déjà. Les écrire ne les fait pas exister. Ce qui leur donne une portée, c’est la possibilité d’un échange, d’un déplacement, d’une mise à l’épreuve. Lorsque cette dimension disparaît, l’écriture devient un geste à sens unique. Et dans ce cas, le rapport entre ce que cela demande et ce que cela produit change radicalement.

Et puis, j’en avais déjà parlé : les insultes… J’en ai marre de me faire insulter. Je n’écris pas pour être encensé, et la question de la reconnaissance et d’où elle vient est quelque chose de gentiment réglé pour moi, notamment depuis Carême. Il n’empêche, en parallèle des « c’est intéressant » inopérant, ne recevoir que des insultes n’est pas chose à m’encourager à continuer.

J’ai laissé du temps à cette situation. Il y a eu des phases de lassitude, que j’ai prises pour ce qu’elles étaient : des moments passagers. J’ai continué. J’ai écrit encore. J’ai publié près de 300 billets. J’ai essayé différentes manières d’aborder les choses. Mais lorsque les mêmes constats reviennent, de manière répétée, ils cessent d’être des phases. Ils deviennent un indicateur plus profond. Quelque chose qui demande à être entendu. J’estime que le temps passé a essayer est suffisant.

C’est ce que je fais aujourd’hui. J’arrête. Pour cela, et pour plein d’autres raisons qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Sans rancœur. Sans amertume. J’ai écrit ici pendant plusieurs années, avec sincérité et avec le désir réel de contribuer à une dynamique de réflexion. Cette étape a existé. Elle a produit ce qu’elle pouvait produire. J’ai d’autres projets d’écriture, plus confidentiel et plus intimes, mais qui me nourrissent bien plus, qui me demandent du temps, et j’estime qu’ils méritent plus d’investissement que ce blog qui est devenu un poids pour moi. Et j’ai du temps libre que j’investirai autrement qu’en tentant de dynamiser un milieu qui ne souhaite apparemment pas l’être. Ou en tout cas pas avec ces outils et ce propos.

Enfin, plusieurs personnes avec qui j’en ai parlé m’ont dit qu’ils trouveraient chouette que le site soit toujours en ligne. Ainsi, même inactif, je laisserai mes réflexions disponibles en l’état, en tout cas jusqu’à la fin de l’année. Ensuite nous verrons.

2 commentaires

  1. Ohlala, triste nouvelle pour moi ce matin!
    C’est « drôle » comme la Vie me présente en très peu de temps Cosmogenèse (suite à Hérétiques), dont je me régale, puis ce blog qui met des mots sur mes ressentis profonds, (et donc prêche à une convaincue, même si ce n’était pas l’idée, j’en conviens), et voilà qu’il s’arrête…
    Je comprends la lassitude et le besoin de récupérer ce temps autrement…

    Je regrette le tarissement d’une voix finalement importante pour des personnes ne se sentant pas alignées avec les valeurs telles que vécues dans (par?) les églises, et qui sont en pleine réflexion.
    Le ton de l’écriture, la profondeur des réflexions, et, pour ma part, ce sentiment de proximité (probablement parce que je suis arrivée aussi à ce blog suite au podcast, que je suis aussi localisée en Suisse romande, que j’ai grandi dans le milieu protestant « bon teint ») rendent à mes yeux ce blog d’utilité publique, et je continuerai d’en recommander la lecture – au moins aussi longtemps qu’il sera disponible en ligne!

    Tous mes voeux pour la suite!

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