
Petit rappel de ma démarche : je souhaite que des blogueurs, des collègues ou d’autres lecteurs reprennent ces thèses pour les discuter, les contester ou les prolonger ; qu’ils publient leurs propres réponses, mettent des liens vers mes billets et déposent, dans les commentaires, les liens vers leurs textes. Qu’ils y réagissent par courriel ou par pigeon voyageur. Je m’empresserai alors de leur répondre, pour autant que j’aie effectivement quelque chose à ajouter. Après tout, une thèse n’a d’intérêt que si elle ouvre une conversation, provoque un désaccord ou oblige au moins à préciser sa pensée.
Partout où je tourne l’oreille, j’entends parler de politique d’Église. Les mêmes conversations reviennent sous des formes légèrement différentes : restructurations, répartition des ministères, querelles institutionnelles, équilibres territoriaux, identité confessionnelle, avenir du culte, signes distinctifs des ministres, relations avec les autres Églises. Des assemblées se réunissent, des colloques se font et se défont, des commissions travaillent, des rapports et des procès-verbaux sont rédigés, des consultations sont lancées, des organigrammes sont remaniés. Une énergie considérable est déployée pour déterminer qui peut faire quoi, où, sous quel titre et dans quel vêtement.
Je travaille pour l’Église et, pourtant, une grande partie de ces débats ne me concerne plus. Ou plus exactement : je ne parviens plus à croire à l’importance qu’on leur accorde. Je vois bien qu’ils mobilisent des personnes sincères et qu’ils engagent parfois des conditions de travail, des budgets ou des choix réels. Je vois aussi l’écart vertigineux entre la place qu’ils occupent dans la vie ecclésiale et leur insignifiance presque totale pour l’immense majorité de la population qui ne fréquente pas les institutions religieuses.
Les gens qui vivent autour de nous ne se réveillent pas le matin en se demandant quel vêtement liturgique peut porter un ministre réformé. Ils ne passent pas leurs nuits à réfléchir au périmètre idéal d’une paroisse, à la meilleure articulation entre ministères consacrés et laïcs, ou au degré exact de protestantisme d’une célébration. Ils se demandent comment payer leurs factures, comment tenir au travail, comment accompagner un parent qui perd son autonomie, comment vivre avec l’angoisse, comment traverser un deuil, comment élever leurs enfants dans un monde instable, comment échapper à la solitude, comment supporter la chaleur, la précarité, les violences, l’épuisement ou la peur de l’avenir.
Pendant ce temps, l’Église s’occupe d’elle-même.
Elle réfléchit à sa forme, à son image, à son langage, à ses structures, à ses frontières, à ses traditions et à ses signes distinctifs. Elle prépare et célèbre des rassemblements cultuels. Elle organise longuement les personnes chargées d’accomplir sa mission. Puis elle réorganise l’organisation précédente, parce que celle-ci a produit de nouvelles lourdeurs, de nouvelles frustrations et de nouvelles inégalités. Chaque restructuration promet davantage de proximité, de souplesse et d’efficacité. Elle génère des séances, des inquiétudes, des luttes de territoire, des postes fragilisés et des documents que presque personne ne lira. Quelques années plus tard, une nouvelle restructuration devient finalement nécessaire.
La machine institutionnelle finit par justifier sa propre activité. Elle consomme du temps pour gérer le manque de temps, de l’argent pour administrer le manque d’argent et de l’énergie pour organiser des forces déjà épuisées. Elle parle de mission tout en mobilisant ses ressources autour de ceux qui la définissent, l’encadrent, la coordonnent et l’évaluent. La mission devient alors l’horizon abstrait de réunions consacrées essentiellement au fonctionnement de l’institution.
La quête identitaire cultuelle participe du même mouvement. Plus l’Église perd de son évidence sociale, plus elle semble chercher son salut dans ce qui la distingue. Elle interroge ses formes liturgiques, son vocabulaire, ses traditions, la place de la prédication, le rôle des sacrements et les signes visibles de ses ministères… pour finalement faire encore du même. Elle tente de retrouver une identité ferme au moment même où son monde se fragmente. Cette quête peut occuper des colloques entiers et susciter des prises de position passionnées.
Pourtant, aucune personne en détresse ne demandera d’abord si l’accueil qui lui est proposé correspond suffisamment à l’identité réformée. Elle cherchera un lieu où sa parole pourra être entendue sans être confisquée, corrigée ou transformée en matériau religieux. Elle cherchera une présence fiable, une relation digne et un espace où elle puisse respirer. La valeur d’une communauté se découvrira dans ce qu’elle rend possible pour cette personne, bien davantage que dans la conformité de ses rites à une définition/identité confessionnelle.
Les querelles théologiques entre institutions ecclésiales semblent également appartenir à un monde clos. Chacune défend sa compréhension du ministère, de l’Église, de l’autorité, de la communion ou de la doctrine. Ces différences possèdent une histoire et une cohérence. Certains pensent avoir raison et détenir les clés de la vérité, là ou d’autres sont plus relativistes. Mais l’effort est partout le même : on est tourné sur soi… L’importance de ces différences devient pourtant difficile à soutenir lorsqu’elles absorbent une énergie qui manque partout ailleurs. Le monde ne souffre pas d’un déficit de subtilité dans les distinctions confessionnelles. Il souffre d’un déficit de liens, de soin, de justice, de sécurité, d’hospitalité et de solidarité.
Le plus troublant demeure le discours dont ces institutions se réclament. L’Église prétend annoncer une bonne nouvelle. Elle transmet une tradition dont l’un des principes les plus connus tient en quelques mots : aimer son prochain comme soi-même. Pris au sérieux, ce principe pourrait ordonner la vie d’un collectif. Il pourrait orienter les budgets, les priorités, les rapports de pouvoir, les conditions de travail, la gestion des conflits, l’usage des bâtiments, la présence dans les quartiers et l’attention accordée aux plus vulnérables.
Aimer son prochain comme soi-même devrait être une politique institutionnelle. Cela devrait être la seule politique institutionnelle. L’horizon par lequel toutes les décisions sont prises.
Cela devrait se voir dans la manière dont une Église traite ses employés fatigués, ses ministres en difficulté, ses bénévoles usés et les personnes blessées par son fonctionnement. Cela devrait se lire dans ses comptes, ses décisions et ses agendas. Cela devrait déterminer les sujets auxquels elle accorde du temps. Cela devrait l’obliger à mesurer chacune de ses décisions à partir d’une question élémentaire : qu’est-ce que cela permettra concrètement de mieux vivre, de mieux accompagner, de mieux accueillir ou de mieux protéger ?
Cette question paraît souvent absente. Les décisions sont évaluées selon leur faisabilité juridique, financière, ecclésiologique et organisationnelle. Leur utilité humaine arrive ensuite, parfois sous la forme d’une justification ajoutée au projet. Le langage de la mission recouvre alors des choix guidés par la conservation de l’appareil. L’Église affirme qu’elle se transforme pour mieux remplir sa tâche, tandis qu’elle consacre l’essentiel de sa transformation à continuer d’exister sous une forme reconnaissable.
Je comprends qu’une institution doive s’organiser. Elle possède des salariés, des bâtiments, des responsabilités et des obligations légales. Elle doit arbitrer, prévoir et décider. Une organisation reste toutefois un moyen et non une fin. Lorsqu’elle devient son propre centre de gravité, elle commence à tourner à vide. Elle peut encore produire des discours, des cultes, des rapports et des décisions. Mais elle perd progressivement la raison pour laquelle ces choses devraient compter.
Il y a quelque temps, on est venu me dire qu’on me verrait bien au Conseil synodal. J’ai ri. On m’a rétorqué qu’avec mes priorités, je pourrais probablement faire évoluer les choses. M’est avis que, quels que soient mes idéaux, je me ferais surtout broyer par la machine institutionnelle. Les structures ont cette capacité remarquable à neutraliser ce qui prétend les transformer : elles absorbent les contestations, les traduisent dans leur langage, les ralentissent sous le poids des procédures, jusqu’à ce que l’énergie du changement serve finalement à maintenir la machine en état de marche.
Ma lassitude vient de là. Je passe une partie de mon temps professionnel auprès de personnes confrontées à la maladie, au vieillissement, à la psychiatrie, au deuil, à l’épuisement et à la solitude. Dans ces lieux, beaucoup de préoccupations ecclésiales retrouvent immédiatement leur juste taille : les querelles de vêtements, de territoires, de titres et d’identités et de structure y deviennent minuscules et l’intérêt qu’on y porte insignifiant. Ce qui compte tient dans la qualité d’une présence, la possibilité d’une parole, le respect d’un silence, le soin accordé à un lien.
C’est dans ces gestes que subsiste encore quelque chose de la bonne nouvelle. L’Église, elle, continue trop souvent à se regarder et à discuter de la meilleure manière de l’annoncer.
C’est si évident…
Comme le billet précédent d’ailleurs, « Il n’y a pas besoin d’institution pour aimer son prochain!« !!!
Merci de partager encore, quel plaisir de retrouver ces lectures!
J’aimeAimé par 1 personne
[…] La première thèse a suscité plusieurs réactions. Certaines m’ont aidé à mieux cerner le cœur de mon propos ; d’autres ont surtout révélé les réflexes par lesquels une critique institutionnelle peut être rapidement déplacée, spiritualisée ou rendue inoffensive. Certaines réactions m’ont finalement questionné sur les liens entre l’institution et les individus, notamment les ministres. […]
J’aimeAimé par 1 personne
[…] Dans ma première thèse, j’affirmais que les institutions ecclésiales consacrent une part considérable de leur énergie à leur propre conservation. Cette tendance repose sur une conviction rarement interrogée et pourtant présente dans beaucoup de milieux : l’Église serait nécessaire à l’Évangile. Dans sa Lettre à mon gendre agnostique, Antoine Nouis écrit : « Mon cher Thomas, puisque tu es un scientifique, pourquoi ne pas appliquer à la foi les principes de la science expérimentale ? Fais l’expérience de la foi, de la lecture des Évangiles, de te présenter devant Dieu dans la prière, de la fidélité à l’Église. » Pour ce pasteur comme pour beaucoup d’autres, l’Église fait partie du package. […]
J’aimeJ’aime
[…] § 1 Les Églises s’occupent plus d’elles-mêmes que de l’Évangile dont elles se … – avec un retour sur les commentaires et réactions (1) […]
J’aimeJ’aime