
La première thèse a suscité plusieurs réactions. Certaines m’ont aidé à mieux cerner le cœur de mon propos ; d’autres ont surtout révélé les réflexes par lesquels une critique institutionnelle peut être rapidement déplacée, spiritualisée ou rendue inoffensive. Certaines réactions m’ont finalement questionné sur les liens entre l’institution et les individus, notamment les ministres.
Une thèse claire, des niveaux à distinguer
Un lecteur m’a proposé de ramasser davantage ma première thèse et de préciser que ma critique portait sur l’Église comme organisation. Je ne crois pas que ces éléments soient absents du billet : la thèse se trouve dans son titre même, et le texte parle explicitement d’institution, d’organisation, de structures et de machine institutionnelle. Son retour m’a toutefois permis de mieux distinguer plusieurs niveaux que j’avais tendance à traiter ensemble.
Les Églises sont d’abord des institutions au sens où elles s’inscrivent dans une histoire longue, transmettent des normes, des représentations et des pratiques sédimentées au fil des siècles, et rattachent leur existence à un acte fondateur qui les précède. Elles sont aussi des organisations, avec des règles d’action et d’appartenance, des organes de décision, des procédures, des budgets, des critères d’emploi et des objectifs définis. Enfin, elles sont des lieux d’interaction, où des personnes se rencontrent, créent des liens et vivent parfois quelque chose qui échappe largement aux cadres institutionnels et organisationnels.
Ces distinctions permettent de préciser où se situent les problèmes. Certains relèvent de l’héritage historique : une conception particulière du ministère, le poids de l’université, la constitution d’un corps professionnel qui se reproduit en partie par cooptation ou la persistance de hiérarchies que beaucoup ne revendiquent plus explicitement. D’autres sont produits par le fonctionnement de l’organisation : multiplication des procédures, défense des territoires, rigidité des critères, primat de la continuité et tendance à réduire les personnes à leurs fonctions. D’autres encore apparaissent dans les interactions elles-mêmes, à travers les effets de groupe, les loyautés, les rapports de pouvoir et les mécanismes de conformité.
Je peux donc préciser ma formulation sans renoncer à sa frontalité : les institutions ecclésiales, lorsqu’elles se donnent une organisation chargée d’assurer leur continuité, tendent à consacrer davantage de forces à leur propre fonctionnement qu’à l’Évangile dont elles se réclament.
À ce sujet, une personne m’a expliqué qu’à ses yeux, préserver l’Église revenait précisément à préserver l’Évangile. Je ne partage pas cette identification. Elle confond une forme historique de transmission avec ce qu’elle transmet. Les institutions ecclésiales conservent toujours une interprétation particulière de l’Évangile, façonnée par leur histoire, leurs doctrines, leurs pratiques et leurs rapports de pouvoir. L’Évangile les précède, les déborde et peut circuler hors d’elles. Préserver l’institution garantit d’abord la continuité de l’institution ; cela ne garantit jamais sa fidélité à l’Évangile.
L’apport de ces distinctions est donc de mieux décrire le mécanisme. L’institution fournit l’héritage, l’organisation cherche à le maintenir et les interactions humaines peuvent tout à la fois le reproduire, le contester ou lui échapper. C’est dans cet enchevêtrement que les moyens risquent de devenir la fin, et que l’Évangile finit par servir de justification à la survie de l’appareil.
« Il n’y a pas besoin d’institution pour aimer son prochain »
Une lectrice a résumé sa réaction en une phrase : « C’est si évident… Il n’y a pas besoin d’institution pour aimer son prochain ! » Cette évidence touche directement le cœur de ma critique. Une institution peut offrir des lieux, des moyens, des réseaux et une certaine continuité. Elle peut favoriser des rencontres et soutenir des solidarités. Elle ne constitue toutefois ni la source, ni la condition, ni la propriétaire de l’amour du prochain.
Cette distinction change profondément la manière d’évaluer l’Église. Dès lors qu’elle n’est plus considérée comme indispensable, elle redevient un outil parmi d’autres. Sa valeur dépend de ce qu’elle rend effectivement possible : davantage d’accueil, de soin, de liberté, de justice et de liens… ou pas. Son existence ne possède aucune valeur sacrée en elle-même. Peut-être que l’erreur est alors de la considérer comme une fin plutôt que comme un moyen.
L’amour, l’entraide et la solidarité existent partout, y compris loin des institutions ecclésiales et parfois même malgré elles. L’institution ne peut donc pas présenter sa propre survie comme une nécessité évangélique. Cette idée ouvre déjà sur ma thèse suivante : si l’on n’a pas besoin d’institution pour aimer son prochain, il faut aussi se demander si l’Évangile lui-même a besoin d’une institution pour être compris, vécu et transmis.
« Où est-ce qu’on signe ? » : l’évidence reconnue de l’intérieur
Plusieurs collègues pasteurs ont accueilli cette première thèse avec une adhésion presque immédiate : « Je souscris pleinement. Où est-ce qu’on signe ? » Je ne prends pas ces réactions comme la preuve que tout le monde partagerait mon diagnostic. Elles révèlent toutefois qu’une forme de lucidité existe déjà à l’intérieur même de l’institution. Cette lucidité ne suffit pourtant pas à transformer une organisation. On peut parfaitement voir que la machine tourne sur elle-même, en souffrir, la critiquer entre collègues et continuer malgré tout à la faire fonctionner au quotidien. Chacun remplit sa part, souvent avec sérieux et bonne volonté, parce qu’il faut bien assurer les cultes, les séances, les budgets, les remplacements, les rapports et les réorganisations.
J’avoue que je m’attendais davantage à devoir défendre cette critique face à celles et ceux qui travaillent au cœur de l’Église. Or ce sont parfois eux qui reconnaissent le plus vite ce que je décris. Ce décalage ne manque pas de m’interroger : les personnes qui voient le plus clairement les limites du système sont aussi celles qui, par leur fonction, continuent chaque jour à les maintenir. Elles peuvent en dénoncer les logiques en privé, tout en demeurant publiquement les rouages d’une institution avec laquelle elles disent pourtant ne plus être en accord.
Il y a quelque temps, j’ai discuté avec une collègue pasteure aujourd’hui retraitée. Nietzschéenne et déiste, elle me racontait avoir passé une grande partie de son ministère à dissimuler ses convictions et à prêcher un discours théiste plus classique, simplement pour pouvoir exercer tranquillement. Elle a conclu son témoignage en ajoutant qu’elle était loin d’être la seule à taire publiquement une partie de ce qu’elle pensait, parce qu’une telle franchise aurait été institutionnellement difficilement viable.
Il y aurait sans doute quelque chose à creuser de ce côté. Une institution peut être traversée par des personnes qui ne croient déjà plus vraiment à ce qu’elles sont chargées de proclamer, ou qui en donnent intérieurement une interprétation très différente. Leur silence permet à l’institution de conserver l’apparence d’une unité doctrinale qui existe peut-être beaucoup moins qu’elle ne le prétend. Les personnes préservent leur place ; l’institution préserve sa façade ; chacun continue à faire fonctionner un langage auquel plusieurs n’adhèrent plus qu’à moitié.
Cela éclaire aussi l’écart entre les adhésions privées à ma critique et la difficulté à la porter publiquement. Prendre la parole ne signifie pas seulement exprimer une opinion : cela peut fragiliser une fonction, une réputation, des relations professionnelles ou la possibilité même de continuer à exercer. L’institution n’a alors pas besoin d’interdire explicitement certains discours. Il lui suffit de faire comprendre qu’ils ont un coût.
Et puis, une collègue est venu questionner le fait traiter sa propre remise en question avec les outils qui assurent sa continuité : on crée un groupe de travail, une commission, un rapport, un séminaire stratégique ou une nouvelle restructuration. La critique devient alors une activité institutionnelle supplémentaire. Elle occupe des personnes, produit des documents, justifie de nouvelles démarches et finit parfois par convaincre l’appareil de sa capacité à se réformer. Or, m’est avis qu’une institution religieuse ne sait réellement se réformer que lorsqu’elle est dos au mur et obligée de le faire… (pour le teasing, c’est une de mes thèses, que je développerai et nuancerai plus longuement.)
Le problème ne tient donc pas seulement au manque de lucidité. Il réside dans l’écart entre ce que beaucoup reconnaissent individuellement et ce que l’organisation continue de produire collectivement.
L’Église comme organisation autonome
Le retour le plus développé que j’ai reçu portait sur ce point : ma critique vise l’Église lorsqu’elle se constitue en organisation autonome, avec sa personnalité juridique, ses départements, ses professionnels, ses procédures, ses budgets, ses outils de communication et ses propres frontières. Cette forme organisationnelle n’est pas neutre. Elle oblige l’Église à se définir, à se rendre identifiable, à fixer des objectifs, à mesurer son activité et à assurer sa continuité.
À partir de là, l’organisation est constamment ramenée vers elle-même. Elle doit réfléchir à ses structures, à ses ministères, à ses ressources, à son image et à sa place dans la société. Même lorsqu’elle veut changer, elle commence souvent par transformer sa propre organisation : nouveaux départements, nouveaux profils de poste, nouvelle gouvernance, nouvelle stratégie. La question reste alors sensiblement la même : comment l’Église peut-elle continuer ?
C’est précisément ici que se situe mon problème. La question décisive devrait être : qu’est-ce qui doit pouvoir continuer à vivre, que l’Église survive ou non ? Des relations, des solidarités, des paroles qui libèrent, des lieux de soin et d’accueil peuvent subsister sous d’autres formes. L’organisation ecclésiale devrait donc accepter d’être évaluée à partir de ce qu’elle rend possible, jusque dans l’hypothèse où sa propre disparition servirait mieux ce qu’elle prétend défendre.
Des personnes sincères peuvent faire fonctionner une machine absurde
Une autre réaction distinguait l’institution de celles et ceux qui y travaillent, en soulignant la bonne foi de nombreux pasteurs, prêtres, aumôniers, responsables, secrétaires ou bénévoles. Je partage largement ce constat. La plupart des personnes engagées dans une Église ne cherchent pas à entretenir une machine pour le plaisir de la faire fonctionner. Elles pensent servir une communauté, une mission, une parole ou des personnes. D’ailleurs, un collectif n’est jamais le reflet de la somme des individualités.
La sincérité des intentions ne garantit cependant pas la qualité des effets produits. Une institution peut épuiser ses employés, rigidifier les pratiques, exclure certaines voix, multiplier les procédures inutiles ou gaspiller des ressources sans qu’aucun individu n’ait consciemment voulu cela. Chacun accomplit sa tâche, respecte son mandat, répond aux urgences et contribue ainsi à un fonctionnement collectif dont personne ne maîtrise réellement la direction.
La conviction de servir une cause importante peut même rendre la machine plus exigeante. On accepte une surcharge, des sacrifices, des réunions absurdes ou des décisions incohérentes parce qu’on croit protéger quelque chose qui nous dépasse. La mission devient alors le langage dans lequel on justifie ce que l’on n’accepterait probablement pas dans une autre organisation. Pour ce qui est des institutions ecclésiales, cela vient sérieusement questionner la notion d’appel ou de vocation qui dépasserait les individus.
Cette logique ne concerne pas uniquement les salariés. Les bénévoles peuvent eux aussi incarner et défendre l’institution : en contrôlant les appartenances, en protégeant des traditions, en exerçant une pression sur les professionnels, en défendant des territoires ou en résistant à toute transformation. Le pouvoir institutionnel ne passe pas seulement par les fonctions officielles. Il circule aussi dans les habitudes, les réputations, les loyautés et les positions acquises. C’est précisément pour cette raison que la bonne foi individuelle ne suffit pas à corriger une structure qui tourne sur elle-même.
À ce sujet, plusieurs expériences de psychologie sociale ont montré avec quelle facilité des individus peuvent adopter les comportements d’un groupe, y compris lorsqu’ils les jugent absurdes, erronés ou incompréhensibles. Dans les expériences de Solomon Asch, des participants allaient jusqu’à donner une réponse manifestement fausse à une question très simple de comparaison de lignes, dès lors que toutes les personnes présentes avant eux avaient unanimement choisi cette réponse. Les personnes préféraient avoir tort en groupe, plutôt que raison seul, et choisissaient sciemment de se tromper.
Dans une autre démonstration, des individus placés dans une salle d’attente se mettaient à se lever au retentissement d’un signal, simplement parce que les autres le faisaient ; ils continuaient ensuite à reproduire ce geste après le départ du groupe initial et le transmettaient à leur tour aux nouveaux arrivants (voir la vidéo ci-dessous). Une séquence comparable montre un public applaudissant debout un discours volontairement incohérent, sous l’impulsion de quelques complices. Ces expériences suggèrent que l’unanimité apparente du groupe peut suffire à suspendre le jugement individuel : chacun suppose que les autres savent ce qu’ils font, comprennent ce qu’il n’a pas compris ou disposent d’une raison qui lui échappe. Un comportement arbitraire acquiert ainsi l’évidence d’une norme, puis la norme se perpétue parce que chacun l’hérite de ceux qui étaient là avant lui.
L’institution ecclésial étant composée de personnes n’échappant pas à ses logiques n’échappe donc pas elle-même à ces logiques. Et peut-être faudrait-il plus l’intégrer et le conscientiser.
Les stratégies d’évitement : « Tourne-toi vers Dieu »
Certaines réactions m’ont franchement agacé. Elles prennent toutes à peu près la même forme : « L’Église est faite d’humains faillibles », « les humains te décevront toujours », « seul Dieu compte », « l’important, c’est Jésus », « parle directement à Dieu ». Une réaction particulièrement hypocrite, me disait qu’on « se fiche des églises, ce qui compte c’est Jésus », avant d’affirmer que la foi allait de paire avec le fait de fréquenter une église… Cherchez l’erreur. Il faut aussi préciser, que ces remarques viennent principalement de personnes d’obédience ou de sensibilité évangélique.
À mes yeux, ce sont des stratégies d’évitement. Je parle de décisions humaines, de structures, de rapports de pouvoir, d’épuisement, de souffrances produites et de responsabilités concrètes. On me répond avec la perfection supposée de Dieu et l’intériorité spirituelle de la personne blessée.
Le tour de passe-passe est grossier. La colère devient un problème spirituel à apaiser. La frustration devient une occasion de prier davantage. La souffrance devient un manque de recentrage sur Dieu. La personne qui critique reçoit ainsi une nouvelle tâche : ajuster ses attentes, pardonner, retrouver la paix, approfondir sa relation avec le Saint-Esprit. Pendant ce temps, l’institution conserve ses pratiques, ses responsables, ses règles et ses réflexes. Rien ne bouge, sauf la personne à qui l’on demande de mieux supporter ce qu’elle subit. En fait, toutes ces réactions, consciemment ou non, contournent la critique en changeant le plan de la discussion.
« Les humains sont faillibles » n’est pas une réponse. C’est une banalité utilisée comme dissolvant moral. Elle place sur le même plan une maladresse sans gravité, une injustice, une violence, un abus d’autorité et une structure qui broie les personnes. La faillibilité explique que des erreurs soient possibles. Elle n’efface aucune responsabilité. Elle n’excuse ni l’aveuglement, ni la répétition, ni le refus de réparer.
Quant à « on se fiche des Églises, l’important c’est Jésus », la formule est particulièrement commode. Les Églises (surtout évangéliques, pour les autres confessions je serais plus prudent dans cette affirmation) invoquent Jésus pour enseigner, recruter, juger, demander de l’argent, organiser des ministères, imposer des normes et exiger de la loyauté. Lorsqu’elles sont mises en cause, elles deviennent soudain des réalités secondaires dont il faudrait détourner le regard pour contempler Jésus seul. Elles revendiquent le sacré lorsqu’il fonde leur autorité, puis leur simple humanité lorsqu’il faut répondre de leurs actes.
Cette séparation entre Jésus et l’Église sert surtout à protéger l’institution. Elle permet de continuer à lui donner du temps, de l’argent, de l’obéissance et de la légitimité tout en affirmant qu’elle ne compte finalement pas tant que cela. Je refuse ce jeu. Une institution qui parle au nom de Dieu doit répondre de ce qu’elle produit. Une institution qui prétend porter l’Évangile doit accepter que ses pratiques soient jugées à l’aune de cet Évangile. Invoquer Jésus ne constitue pas une échappatoire. Cela devrait rendre la critique plus exigeante encore.
L’Église comme « mal nécessaire » : nécessaire à quoi ?
Une réaction présentait l’appareil administratif de l’Église comme un « mal nécessaire ». Je comprends l’idée. Dès qu’une organisation emploie des personnes, gère de l’argent, possède des bâtiments ou organise des activités publiques, elle a besoin d’une forme juridique, d’une comptabilité, de règles, de procédures et de personnes chargées de les faire fonctionner.
L’expression contient pourtant un présupposé considérable : pour parler de mal nécessaire, il faut avoir déjà établi la nécessité de l’institution elle-même. Or c’est précisément ce que je conteste. Nécessaire à quoi ? À l’Évangile ? À l’amour du prochain ? À la transmission ? À la rencontre ? Ou nécessaire à la conservation de bâtiments, de postes, de départements, de procédures et d’habitudes accumulées au fil du temps ?
Une forme juridique peut être nécessaire à une organisation donnée. Cela rend certains outils administratifs indispensables au fonctionnement de cette organisation. Cela ne démontre pas que cette organisation soit elle-même indispensable au christianisme, à l’Évangile ou à la vie humaine. L’institution devient en l’occurrence facilement la réponse à des besoins qu’elle a elle-même produits. Elle a besoin de professionnels pour administrer ses structures, de structures pour coordonner ses professionnels, de budgets pour financer l’ensemble, puis de nouvelles stratégies pour garantir sa continuité. La nécessité invoquée finit alors par décrire surtout la nécessité de continuer à faire fonctionner ce qui existe déjà.
C’est ici que la question doit être renversée : que perdrait réellement l’Évangile si telle institution, tel département ou telle structure disparaissait ? Ou alors que gagneraient peut-être les personnes, les communautés et les relations si l’énergie consacrée à leur maintien était rendue disponible ailleurs ? Les institutions ecclésiales devraient peut-être un peu plus acter qu’elles sont le fruit d’un choix de construction humaine, et que leur légitimité n’a rien de divin.
Une communauté peut-elle vivre l’Évangile en ignorant l’institution ?
Une dernière remarque suggérait que les membres d’une communauté locale peuvent vivre l’Évangile en ignorant largement la structure située derrière leur pasteur. L’intuition me semble juste. Le meilleur de ce qui se vit dans une Église apparaît souvent dans des relations ordinaires : une présence auprès d’une personne isolée, un repas partagé, un soutien dans le deuil, une écoute attentive, une solidarité concrète. Tout cela peut advenir grâce à l’organisation, à côté d’elle, malgré elle ou indépendamment d’elle. Cela rejoint d’ailleurs les affirmations de nombreux collègues qui travaillent en paroisse : tous sont fatigués des lourdeurs institutionnelles, et trouvent le sens de leur ministère dans les liens qu’ils entretiennent au niveau local, avec les personnes.
Cela confirme en partie ma thèse. La fécondité d’une communauté ne dépend pas nécessairement de la solidité de son appareil institutionnel. Elle tient souvent davantage aux liens que des personnes choisissent de créer et d’entretenir. L’Évangile peut ainsi circuler dans des gestes que l’institution ne programme pas, ne contrôle pas et parfois ne voit même pas.
Il serait toutefois illusoire de croire qu’une communauté locale peut entièrement ignorer la structure dont elle dépend. Elle la finance, subit ses arbitrages et demeure exposée à ses décisions. Un lieu peut être fermé, un poste supprimé, une équipe déplacée ou une réorganisation imposée, y compris lorsque quelque chose de vivant et de fécond existe pourtant déjà sur le terrain (je l’affirme pour l’avoir vécu à plusieurs reprises). Ainsi, lorsque la structure prend le pas sur l’expérience et sur ce qui se vit, peut-on encore parler d’évangile ? N’est-ce pas l’un des aspects que Jésus critiquait chez les pharisiens : pour aller vite, les règles et les tabelles avant les personnes ?
C’est précisément là que le problème réapparaît : l’institution peut interrompre, fragiliser ou sacrifier ce qu’elle prétend servir au nom de ses propres impératifs. Une communauté peut vivre l’Évangile à distance de l’appareil. Elle ne peut pas toujours se protéger de lui.
Le centre de l’Église se trouve toujours ailleurs
Un lecteur a formulé une intuition que je trouve particulièrement féconde : l’Église ne devrait jamais être son propre centre. Dès qu’elle se prend elle-même pour point de référence, qu’elle mesure tout à l’aune de sa continuité, de son identité ou de sa visibilité, elle perd précisément ce qu’elle prétend servir.
Certains nommeront ce centre le Christ ou l’Évangile. Je peux entendre cette formulation, à condition qu’elle ne reste pas un slogan. Dire que « le Christ est au centre » ne signifie rien si cette affirmation ne transforme pas concrètement les priorités, les budgets, les rapports de pouvoir et la manière dont les personnes sont traitées. Une institution peut proclamer le Christ avec beaucoup de ferveur tout en consacrant l’essentiel de ses forces à sa propre reproduction et en perpétrant des abus (spirituels, d’autorité, sexuels) manifestes.
Pour ma part, je cherche ce centre dans ce qui advient réellement aux personnes : une existence rendue plus vivable, une solitude rompue, une dignité restaurée, une parole libérée, une relation apaisée. C’est là que l’Évangile devient perceptible, bien davantage que dans la préservation d’un appareil ou la répétition d’un langage religieux.
Le centre de l’Église devrait toujours se trouver ailleurs qu’en elle-même, hors de sa maîtrise et de sa propriété. Il apparaît dans les effets concrets qu’elle produit sur les vies. Et si ces effets peuvent advenir sans elle, alors elle doit aussi accepter de ne jamais être indispensable. Et admettre cela, c’est précisément admettre qu’elle est un moyen et non une fin en soi.
Ce que je cherche à provoquer
Il ne faudrait pas tirer de cette critique une conclusion que je ne formule pas. Mon propos n’est pas d’annoncer la disparition souhaitable des institutions ecclésiales, ni de réduire toute institution à une mécanique inutile. J’essaie d’ouvrir un espace de dialogue et de pousser la remise en question aussi loin que possible, jusque dans les présupposés que les institutions ecclésiales examinent rarement : leur nécessité, leur légitimité et la place qu’elles s’accordent elles-mêmes.
Ce que je demande aux institutions ecclésiales relève d’abord d’un travail d’humilité. Elles gagneraient à se considérer comme des médiations provisoires, situées, faillibles et toujours réévaluables. Leur existence ne leur confère aucun droit naturel à durer, aucune priorité sur les personnes et aucun monopole sur l’Évangile. Elles devraient pouvoir regarder lucidement ce qu’elles rendent possible, ce qu’elles empêchent, ce qu’elles protègent et ce qu’elles abîment. Puis agir en conséquences des exigences éthiques qu’elles proclament.
Cette critique cherche donc à déplacer leur regard sur elles-mêmes. Des institutions ecclésiales capables d’accepter qu’elles puissent devenir secondaires, se transformer profondément, renoncer à certaines formes ou céder la place lorsqu’elles ne servent plus ce qu’elles prétendent servir auraient déjà accompli un travail considérable. L’humilité institutionnelle commence peut-être là : dans la capacité à ne plus confondre leur propre survie avec la fidélité à l’Évangile.
Conclusion — L’évidence sans conséquences
Ce qui me frappe, au terme de ces réactions, c’est que le diagnostic semble largement partagé. Des collègues pasteurs m’ont demandé où signer. Une lectrice a trouvé le propos presque évident. D’autres ont reconnu, chacun à leur manière, que les institutions ecclésiales consacrent effectivement une part considérable de leur énergie à se maintenir elles-mêmes.
Cette évidence ne suffit pourtant pas. Une organisation peut être composée de personnes lucides, conscientes de ses contradictions, parfois même épuisées par elles, et continuer malgré tout à reproduire les mêmes logiques. La compréhension individuelle ne se transforme pas spontanément en changement collectif. Il est même possible de reconnaître le problème, d’en parler entre collègues, de le documenter dans des rapports, puis de reprendre exactement le même fonctionnement.
Le véritable enjeu ne consiste donc pas seulement à convaincre davantage de personnes. Il consiste à tirer les conséquences de ce que beaucoup reconnaissent déjà : les institutions ecclésiales, et par extensions ceux qui les gouvernent, ne peuvent plus faire de leur propre continuité une priorité sacrée. Elles doivent accepter d’être évaluées à partir de ce qu’elles rendent effectivement possible, et renoncer à confondre leur survie avec la fidélité à l’Évangile.
Une question plus radicale se pose alors. Si les institutions ecclésiales ne sont pas nécessaires pour aimer son prochain, sont-elles nécessaires à l’Évangile lui-même ? Ma prochaine thèse soutiendra que l’Évangile n’a besoin ni d’institution, ni de théologiens, ni d’un savoir spécialisé pour être compris, vécu et transmis.
Merci d’aller plus loin encore dans le propos – qui me paraissait déjà clair dans le billet précédent!
Mon verset de confirmation était Jean 15:12-13… « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés – il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » et il m’accompagne profondément depuis mes 15 ans.
Et je suis (pourtant?) sortie de l’Eglise il y a quelques années.
Je refuse absolument de faire quoi que ce soit « au nom de Jésus ». Si je le fais, c’est parce que je sens que c’est juste de le faire. Parce que je le fais pour un frère humain. Et que je suis persuadée que la vraie humanité est dans l’amour et l’entraide. Et que si je ne fais quoi que ce soit que au nom de Jésus (ou autre), je ne suis pas dans ma vraie humanité.
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[…] de grand coupable abstrait auquel nous attribuerions indistinctement tout ce qui dysfonctionne. J’avais d’ailleurs repris cette catégorisation dans un précédent billet, parce qu’elle me paraît permettre une analyse plus fine de ce qui peut se […]
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