Critiquer l’Église : abus, surplomb et responsabilité

Une critique n’a pas besoin d’être parfaite pour être entendue

Dans un billet récent, mon ami Elio Jaillet propose de mieux distinguer trois niveaux lorsque nous critiquons l’Église : les dynamiques interactionnelles, institutionnelles et organisationnelles. La distinction est utile. Elle permet d’éviter de faire de « l’institution » une sorte de grand coupable abstrait auquel nous attribuerions indistinctement tout ce qui dysfonctionne. J’avais d’ailleurs repris cette catégorisation dans un précédent billet, parce qu’elle me paraît permettre une analyse plus fine de ce qui peut se jouer.

Je suis assez en phase avec son idée. Un passage de son texte m’a pourtant fait réagir : celui où il évoque la facilité de certaines critiques adressées à « l’institution ». Nous en avons discuté ensuite ensemble et notre échange, fécond comme d’habitude, a largement nuancé ce que j’avais d’abord compris de son propos. Elio reconnaissait lui-même un possible « biais expertocrate » dans sa manière de présenter les choses. Son agacement visait surtout un type de personnes occupant elles-mêmes une position relativement privilégiée dans le système et qui invoquent vaguement « l’institution » dès qu’on leur demande, par exemple, de rendre des comptes. Sur ce point, je le rejoins volontiers. Mais notre discussion m’a aussi permis de préciser deux réserves qui dépassent largement son billet.

La position de surplomb

La première concerne la position depuis laquelle on évalue la qualité d’une critique. Nous avons parfois les outils pour distinguer une dynamique institutionnelle d’un problème organisationnel ou d’une relation interpersonnelle dysfonctionnelle. Nous possédons un vocabulaire, des catégories d’analyse et une certaine connaissance du fonctionnement des systèmes. Mais, lorsqu’on est un homme blanc, cisgenre et hétéro (comme moi du reste), et qu’on cumule en plus les positions de théologien et de pasteur dans l’Église (ou comme moi d’aumônier, même laïc), le risque de surplomb n’est pas anecdotique. On appartient précisément à plusieurs des catégories auxquelles l’institution a historiquement donné le plus facilement la parole, la légitimité et les outils pour définir ce qui est recevable, juste ou correctement formulé. Le danger est alors de prendre sa capacité à nommer et à analyser pour une capacité supérieure à comprendre ce que vivent les autres. Or disposer du vocabulaire ne donne pas davantage accès à l’expérience de celui qui subit ; cela donne surtout une responsabilité supplémentaire pour l’écouter.

Or, une personne peut dire : « L’Église m’a fait du mal. » Peut-être qu’après analyse, on découvrira qu’un individu a abusé de son autorité, que l’organisation n’avait aucune procédure permettant de détecter ou de traiter cet abus, que l’institution conférait à cette personne une autorité symbolique particulière, et que des relations personnelles ont ensuite contribué à maintenir le silence. Dire simplement « l’Église m’a fait du mal » est alors analytiquement imprécis (je reviens ici sur le problème de la polysémie du mot « église »). Mais ce n’est pas pour autant faux.

Le phénomène demeure. La souffrance demeure. Ce qui a été vécu demeure. Et je me méfie d’une situation dans laquelle ceux qui possèdent les outils conceptuels commenceraient à décider quelles critiques sont suffisamment bien formulées pour mériter d’être entendues. Il y aurait là une étrange inversion de la responsabilité. Celui qui subit quelque chose devrait être capable d’en produire immédiatement une analyse précise, tandis que ceux qui disposent du pouvoir, du vocabulaire et des outils pourraient se contenter de lui expliquer qu’il ne comprend pas correctement ce qui lui arrive.

Je pense exactement l’inverse. La responsabilité va avec le pouvoir : celui qui ne maîtrise pas les codes doit pouvoir dire maladroitement ce qu’il vit. Celui qui possède les outils pour distinguer les mécanismes à l’œuvre a la responsabilité de l’écouter, puis de tenter de comprendre avec lui ce qui s’est passé. Le travail d’analyse ne devrait pas servir à corriger la parole de celui qui souffre. Il devrait permettre de mieux comprendre ce que cette parole révèle. Une critique peut donc être incomplète, confuse, mal adressée ou lexicalement imprécise tout en désignant quelque chose de parfaitement réel.

Cette inversion de la responsabilité, je l’ai vécu moi-même et constaté à de multiples reprises. À un moment où j’avais subi un abus manifeste d’autorité et de pouvoir, le fond de ce que je dénonçais a largement été évacué au profit de la forme que j’avais donnée à ma protestation. Mes interlocuteurs pouvaient ainsi se concentrer sur mon ton, ma manière de dire les choses ou la façon dont j’avais réagi, plutôt que sur ce qui s’était effectivement produit. Or la suite m’a donné raison sur le fond. Cela ne signifie pas que ma manière de m’exprimer était parfaite ni qu’elle ne pouvait pas être discutée. Mais le problème demeure : une parole imparfaite dans sa forme ne rend pas faux ce qu’elle désigne. Lorsque l’on commence par juger la manière dont une personne dénonce un abus ou un problème avant d’examiner l’abus lui-même, on risque de déplacer la responsabilité de celui qui a exercé le pouvoir vers celui qui tente d’en dénoncer les effets.

J’ai rencontré une autre forme de cette inversion chez des personnes aujourd’hui bien installées dans des structures ecclésiales ou paraecclésiales, de toutes confessions. Certaines racontent volontiers avoir elles-mêmes traversé des expériences difficiles dans l’Église, puis expliquent qu’elles ont choisi de rester, de persévérer, de gratter, creuser encore et encore pour comprendre et/ou transformer le système de l’intérieur. Je n’ai rien à objecter à ce choix, même si personnellement je n’y crois absolument pas. Ce qui me gêne, c’est lorsqu’il devient une norme permettant de juger le parcours des autres : puisque moi j’ai persévéré, celui qui part choisirait « la facilité » ; puisque je travaille de l’intérieur, celui qui critique de l’extérieur ne ferait que se décharger de sa responsabilité. Cette sentence à l’endroit de personne quittant les églises, comme quoi un départ serait « trop facile », je l’entend de manière régulière et récurrente. L’inversion est alors complète : ce n’est plus le système qui doit répondre de ce qui a conduit quelqu’un à partir, c’est celui qui part qui doit expliquer pourquoi il n’est pas resté pour le réparer. Or personne n’a l’obligation de consacrer son énergie, sa santé ou une partie de sa vie à réparer ce qui l’a blessé. C’est un moyen rhétorique efficace pour ne pas remettre en question ni l’institution, ni l’organisation ni les interactions, et pour valider le statu quo.

Quand « la critique est facile » devient une défense du système

Ma seconde réserve vient donc de l’usage que j’ai parfois entendu faire de cette expression dans les milieux ecclésiaux et paraecclésiaux, expression qu’Elio utilise lui aussi dans son billet : celle de « critique facile ». Entendons-nous bien : ce n’est pas l’usage qu’en fait Elio que je vise ici. Notre échange a d’ailleurs suffisamment clarifié son propos pour que je sache qu’il ne cherche pas à disqualifier la parole de celles et ceux qui dénoncent des abus ou des dysfonctionnements. Ce qui m’intéresse plutôt, c’est le risque contenu dans cette formule elle-même : celui qu’elle devienne un moyen commode de déplacer la discussion du fond de la critique vers la légitimité de celui qui critique.

« Critiquer, c’est facile« , il faudrait plutôt s’investir. Construire. Proposer des solutions. Changer les choses de l’intérieur. Persévérer. Comme dit plus haut, ces phrases peuvent devenir de redoutables mécanismes de défense institutionnelle.

Car la discussion se déplace. Quelqu’un désigne un abus, une contradiction ou un fonctionnement délétère. Au lieu d’examiner ce qu’il montre, on commence à examiner sa posture ou le lexique utilisé. Est-il suffisamment engagé pour avoir le droit de critiquer ? A-t-il essayé assez longtemps de changer les choses ? A-t-il proposé une solution ? Pourquoi part-il plutôt que de rester et de se battre ? N’abandonne-t-il pas trop vite ? Et progressivement, le problème initial disparaît derrière une évaluation morale de celui qui le dénonce. J’ai particulièrement de la peine avec la valorisation systématique de la persévérance. Persévérer peut être une vertu. Mais persévérer dans un environnement qui détruit, épuise ou maltraite n’a rien de vertueux en soi. Quitter peut être bien plus sain(t) que de rester. Refuser de continuer à investir de l’énergie dans un système peut être bien plus responsable. Et personne ne devrait être tenu de réparer l’organisation qui lui a fait du mal avant d’avoir acquis le droit de la critiquer.

J’ai déjà rencontré cette logique de manière presque caricaturale lorsque je travaillais comme animateur jeunesse pour l’Armée du Salut. On m’avait précisément demandé d’aller rencontrer des jeunes du village qui se trouvaient en périphérie de l’Église, qui avaient cessé de participer aux activités ou qui n’y étaient tout simplement jamais venus. L’objectif était pertinent : comprendre les raisons de leur absence afin de proposer ensuite des activités davantage en prise avec les attentes réelles de la jeunesse locale. J’ai donc mené une enquête assez exhaustive. J’ai écouté ces jeunes, recueilli leurs remarques, tenté de comprendre ce qui les tenait éloignés de ce qui était proposé. Puis j’ai présenté leurs retours au conseil d’Église, avec des pistes d’amélioration et des propositions concrètes d’activités. La réponse a été assez saisissante : « C’est trop facile pour ces jeunes de critiquer. Qu’ils (re)viennent déjà participer à ce qui existe, et ensuite nous écouterons leurs critiques. »

Le paradoxe était presque parfait. On m’avait envoyé vers ceux qui ne venaient pas/plus précisément pour comprendre pourquoi ils ne venaient pas. Mais lorsque leurs réponses ne correspondaient pas à ce que le conseil espérait entendre, leur absence devenait la raison pour laquelle leur parole ne pouvait plus être reçue. Pour avoir le droit d’expliquer pourquoi les activités ne leur convenaient pas, il aurait fallu commencer par participer aux activités qui ne leur convenaient pas. C’est une manière particulièrement efficace d’immuniser un système contre la critique : seules les personnes suffisamment intégrées peuvent être considérées comme légitimes pour parler, tandis que l’éloignement, le départ ou le refus de participer deviennent eux-mêmes des motifs de disqualification. Pourtant, ce sont précisément les personnes qui sont parties, celles qui restent à la périphérie et celles qui n’ont jamais réussi à trouver leur place qui peuvent parfois nous apprendre le plus surement ce que notre fonctionnement ne permet pas de voir depuis l’intérieur.

Leur critique n’est pas forcément parfaitement informée. Elle peut manquer de vocabulaire, ignorer certaines contraintes ou attribuer maladroitement à « l’Église » ce qui relève d’un mécanisme plus particulier. Mais si nous n’écoutons que ceux qui ont suffisamment adhéré au système pour en maîtriser les codes, nous risquons surtout d’entendre en permanence les raisons pour lesquelles ceux qui restent continuent à rester. Le système s’immunise ainsi contre toute critique. Et le club continue d’être géré par des membres du club, pour des membres du club…

L’injonction à « changer le système de l’intérieur » produit alors un paradoxe particulièrement efficace : celui qui reste doit continuer à essayer tout en adoptant les codes déjà en vigueur; celui qui part est disqualifié parce qu’il n’a pas assez essayé. C’est ici que l’expression « critique facile » me gêne profondément. Non parce que toute critique serait nécessairement juste ou pertinente. Certaines sont en effet caricaturales, mal informées ou intéressées. Mais parce que l’accusation de facilité peut devenir elle-même une manière extraordinairement facile de ne pas répondre à ce qui est dénoncé. Avant de demander à quelqu’un s’il a suffisamment bien critiqué, peut-être faudrait-il commencer par regarder honnêtement ce qu’il montre.

Comprendre sans neutraliser

À la fin de notre échange, Elio formulait lui-même une autre limite de son raisonnement (et je parle ici sous son contrôle): sa tendance à croire que les problèmes se résolvent lorsqu’on les comprend. Je partage en partie son constat. Comprendre est indispensable. Comprendre permet de ne pas désigner trop rapidement un coupable, de distinguer les responsabilités, d’identifier les mécanismes et d’éviter les solutions simplistes. Mais comprendre ne suffit pas.

Et surtout, la complexité ne doit pas devenir un refuge permettant de ne jamais se positionner. Reconnaître qu’une situation mêle des dynamiques interactionnelles, institutionnelles et organisationnelles ne signifie pas que toutes les parties portent la même responsabilité. Comprendre pourquoi quelqu’un agit comme il agit ne signifie pas devoir accepter ce qu’il fait. Identifier les contraintes d’une organisation ne retire pas à celle-ci sa responsabilité lorsqu’elle produit ou permet de la violence.

À un moment donné, il faut pouvoir dire : cela n’est pas acceptable. Il faut parfois choisir de croire celui qui n’a pas les mots. Il faut parfois protéger avant d’avoir parfaitement compris. Il faut parfois prendre parti tout en continuant à chercher à comprendre. La compréhension sans positionnement peut devenir une forme d’inaction. Mais le positionnement sans compréhension peut devenir une simplification violente. Il me semble que nous avons besoin des deux. Et peut-être surtout d’une règle assez simple : plus une personne possède de pouvoir, de sécurité, de formation et de capacité d’action dans un système, plus nous pouvons attendre d’elle une critique précise et informée. Plus une personne est vulnérable face à ce système, moins nous devrions exiger d’elle qu’elle en maîtrise la grammaire avant de pouvoir dire qu’elle souffre ou ce qu’elle considère comme problématique.

Une critique n’a pas besoin d’être parfaite pour mériter d’être entendue. La précision vient ensuite. Et elle devrait d’abord être la responsabilité de ceux qui ont les moyens de la produire.

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