L’Église, un système inégalitaire comme les autres

À certains égards, nous ne sommes pas égaux dans l’Église

L’affirmation peut faire grincer. Les Églises aiment rappeler l’égale dignité de toutes et tous, et cette conviction peut être profondément sincère. Pourtant, dès que l’on regarde leur fonctionnement concret, une autre réalité apparaît : nous n’y occupons pas les mêmes positions, et ces positions ne produisent pas les mêmes effets.

Être théologien, pasteur, diacre, consacré, laïc, salarié, bénévole ou simple membre d’une communauté ne donne pas accès au même degré de reconnaissance, de légitimité, de privilèges ou d’autorité symbolique. Certaines paroles sont spontanément davantage écoutées, certaines compétences plus facilement présumées, certains titres ouvrent des fonctions, des espaces de décision ou une crédibilité institutionnelle que d’autres doivent acquérir autrement.

Il existe des raisons à cela. Un pasteur a suivi une longue formation théologique, reçu un mandat et une consécration, et exerce une fonction particulière dans une institution où le discours religieux et théologique occupe historiquement une place centrale. Ces différences de statut ont une histoire et une logique. Elles produisent cependant des effets qui dépassent largement la seule répartition des tâches.

Une position institutionnelle agit aussi sur la manière dont une personne est perçue. Elle peut donner du crédit avant même qu’une parole soit prononcée, rendre une compétence plus visible ou une intervention plus facilement recevable. À l’inverse, une personne située ailleurs dans l’institution peut devoir davantage démontrer ce qu’elle sait et ce qu’elle est capable d’apporter. J’en sais quelque chose. En tant que laïc, j’ai dû à de nombreuses reprises fournir beaucoup plus d’efforts pour me faire une place, me faire entendre, alors même qu’en tant qu’aumônier j’exerce un travail comparable à celui de certain·e·s collègues consacré·e·s. Aujourd’hui encore, je constate qu’un·e pasteur·e bénéficie souvent d’un crédit supérieur au mien lorsqu’iel prend la parole dans l’Église. C’est ainsi.

C’est ici que la notion de privilège devient intéressante. Dans la société, bénéficier d’un privilège ne signifie pas l’avoir recherché, se considérer supérieur ou vouloir dominer. Un privilège peut simplement désigner l’avantage attaché à une position donnée dans un système. À titre personnel, en tant qu’homme blanc, hétérosexuel et cisgenre, je bénéficie de certains privilèges dans la société. Ils existent indépendamment de mes intentions. Ma marge de manœuvre consiste à les reconnaître, à observer leurs effets et à décider ce que j’en fais.

Il en va de même dans l’Église. Un·e pasteur·e peut sincèrement considérer un·e collègue laïc comme son égal·e, apprécier son travail et reconnaître ses compétences, tout en bénéficiant d’un supplément de légitimité lié à son statut. Ce supplément ne dit rien, en soi, de sa valeur personnelle, de ses intentions ou de la qualité de son travail. Il dit quelque chose de la manière dont l’institution distribue la reconnaissance.

Et c’est précisément là que les choses deviennent parfois difficiles à penser. Beaucoup de clercs, toutes confessions chrétiennes confondues, semblent peu conscients des avantages symboliques liés à leur position. Il y a encore peu, un collègue pasteur répondait à mon interpellation que « nous sommes égaux devant Dieu, théologiquement parlant ». Théologiquement parlant, peut-être. Institutionnellement, la question reste entière.

Le privilège n’est pas une accusation morale

Parler de privilège est souvent entendu comme une mise en accusation. Pourtant, le privilège décrit d’abord une position et les avantages qu’elle peut produire. C’est un phénomène systémique.

Un homme peut être profondément féministe et continuer à bénéficier des avantages associés au fait d’être un homme. Une personne très diplômée peut être parfaitement humble et voir sa parole créditée spontanément d’une plus grande compétence. Quelqu’un qui occupe une fonction prestigieuse peut n’avoir jamais demandé que les autres lui accordent davantage d’attention et en bénéficier pourtant.

Je l’observe régulièrement dans certains colloques ecclésiaux. Des théologiens qui n’ont jamais exercé en clinique peuvent intervenir sur des questions cliniques et recevoir spontanément une attention considérable, alors même que des personnes présentes travaillent sur le terrain depuis de longues années. Le titre et ce qu’il charrie d’autorité symbolique débordent alors le domaine précis de compétence qu’il était censé attester.

Le mécanisme m’intéresse davantage que les individus. Lorsqu’on entre dans une pièce et que sa compétence est présumée, on expérimente simplement le fait d’être écouté. Celui qui doit régulièrement faire ses preuves pour obtenir la même écoute perçoit beaucoup plus facilement l’écart. Les privilèges sont souvent plus visibles depuis les positions qui en bénéficient le moins.

La question intéressante devient alors celle de la responsabilité : que faisons-nous de l’autorité symbolique que notre position nous procure ?

Il n’existe pas une seule autorité ecclésiale

Je crois pourtant qu’il faut aller plus loin que la seule distinction entre clercs et laïcs. Elle existe et produit des effets, mais elle ne suffit pas à décrire la distribution réelle du pouvoir symbolique dans l’Église.

Tous les pasteurs ne disposent déjà pas du même capital symbolique. Être pasteur dans une petite paroisse rurale et être pasteur d’un lieu emblématique, visible et historiquement chargé comme la cathédrale de Lausanne ou la collégiale de Neuchâtel par exemple, ne produira pas les mêmes effets. Le titre est semblable ; la position symbolique perçue dans l’institution ne l’est pas nécessairement. Le prestige d’un lieu, sa visibilité, les réseaux auxquels il donne accès et la capacité de représenter publiquement l’Église viennent s’ajouter au statut pastoral.

Il faut donc regarder moins les titres isolément que leur accumulation. On peut être pasteur. Pasteur dans une paroisse importante. Occuper parallèlement une fonction dans une instance cantonale ou nationale. Être théologien. Être docteur en théologie. Enseigner à l’université. Devenir professeur. Publier. Être régulièrement invité à donner des conférences. Produire une œuvre reconnue. Être cité, lu, consulté, interviewé. Disposer d’un réseau important. Chacun de ces éléments peut ajouter une couche de légitimité lorsqu’il se superpose à d’autres.

Le pouvoir ou l’autorité symbolique dans l’Église ressemble alors moins à une frontière simple entre ceux qui l’auraient et ceux qui ne l’auraient pas qu’à une distribution graduelle. Certaines personnes disposent d’un peu de ce capital ; d’autres en cumulent énormément. Et ces différentes formes d’autorité peuvent se renforcer mutuellement. La figure du théologien est particulièrement intéressante à cet égard. Car le théologien ne dispose pas seulement d’une connaissance. Le milieu ecclésial lui reconnaît aussi une capacité particulière à interpréter : les textes, la tradition, l’histoire du christianisme, parfois jusqu’à ce qu’il serait légitime de dire de Dieu, de l’Évangile ou de la foi chrétienne.

Le professeur de théologie occupe une position encore particulière. Il transmet un savoir, bien sûr, mais participe également à l’évaluation et à la validation de celles et ceux qui deviendront à leur tour théologiens et, pour certains, ministres consacrés. Les commissions de consécrations disposent généralement d’un théologien professeur d’université, qui participe à la validation du statut pastoral. Il se trouve donc placé dans l’un des lieux où l’institution produit et reconnaît ceux dont la parole bénéficiera ensuite d’une légitimité particulière.

Enfin, l’œuvre ajoute encore quelque chose.

L’œuvre produit aussi de l’autorité

La récente affaire concernant Daniel Marguerat m’a fait réfléchir à cet aspect. Je précise immédiatement le cadre : Daniel Marguerat fait actuellement l’objet d’accusations qu’il conteste et d’une enquête pénale. Les Églises réformées romandes ont pris à son encontre des mesures conservatoires en attendant que les instances compétentes établissent les faits. Mon propos ici ne consiste donc pas à statuer sur sa culpabilité. Ce qui m’intéresse est la discussion que l’affaire a fait émerger autour de la position occupée par un théologien reconnu.

Mon ami Elio Jaillet, lui-même théologien, pasteur et chargé des questions éthiques auprès de l’Église évangélique réformée de Suisse, a publié à ce sujet un billet intitulé L’œuvre et l’auteur. Sur les réseaux sociaux, dans un échange qui a suivi cette publication, Claude Ruey (co-signataire d’un courrier des lecteurs y relatif adressé au journal 24h) défendait notamment la nécessité de distinguer les actes éventuellement reprochés à une personne du contenu de ses publications. Une œuvre devrait être examinée pour ce qu’elle contient, et la mise en cause de son auteur ne devrait pas automatiquement entraîner sa mise à l’index.

La distinction mérite évidemment d’être discutée pour elle-même. Elio soulève pourtant une autre question qui me semble particulièrement importante ici : l’œuvre n’est pas extérieure au rapport de pouvoir dans lequel se trouve son auteur. Elle contribue aussi à le produire. En effet, écrire beaucoup, être publié, être lu, voir ses ouvrages utilisés dans les formations, être invité à donner des conférences, devenir une référence intellectuelle : tout cela augmente la réputation d’une personne et participe à son autorité symbolique dans un milieu donné. Cette réputation produit à son tour de la confiance, de l’écoute, des invitations, des réseaux et une capacité plus importante à être entendu.

L’œuvre devient ainsi une forme de capital symbolique.

Dans le cas d’un théologien reconnu, plusieurs éléments peuvent alors se cumuler : le statut pastoral, le titre universitaire, la fonction professorale, l’expertise reconnue, les publications et le réseau constitué au fil des années. C’est exactement ce qui rend la réflexion d’Elio pertinente au-delà de l’affaire Marguerat. Il ne s’agit plus seulement de demander si l’on peut séparer intellectuellement une œuvre de son auteur. Il faut aussi regarder comment cette œuvre participe à la construction de l’autorité sociale de celui ou celle qui l’a produite.

Cette autorité peut ensuite intervenir dans les rapports humains. Elle crée de l’asymétrie. Celui qui se trouve face à un professeur reconnu, un auteur qu’il a lu pendant ses études ou une figure respectée du milieu n’entre pas nécessairement dans la relation depuis une position équivalente. Elle peut également jouer dans la manière dont un milieu réagit lorsqu’une figure reconnue est mise en cause. Le prestige accumulé au fil des années peut nourrir des réflexes de protection : on connaît son œuvre, on l’estime, on lui doit intellectuellement beaucoup, on peine alors à articuler cette admiration avec des faits ou des accusations qui contredisent l’image construite.

C’est là, je crois, que l’argument de la distinction entre l’œuvre et l’auteur devient trop courte : lorsqu’il empêche de regarder le rôle joué par l’œuvre dans la fabrication de l’autorité de l’auteur. Et c’est aussi là que l’analyse rejoint directement mon propos : l’autorité symbolique ne vient jamais d’une seule source. Elle s’accumule.

« L’autorité pastorale a diminué »… pas si simple

On m’objecte parfois que mon analyse correspondrait à un monde qui disparaît. Le pasteur d’aujourd’hui n’aurait plus l’autorité sociale qu’on lui prêtait autrefois ; son titre impressionnerait moins et sa parole ne bénéficierait plus du même prestige. Je crois volontiers qu’une transformation profonde a eu lieu.

En dehors de l’Église, l’autorité sociale du clerc s’est considérablement réduite. Je me rappelle que lorsque j’étais petit, ma famille disait en riant à propos de notre fratrie que ce serait bon pour la réputation d’avoir un médecin, un avocat et un pasteur. Nous étions à la fin des années 80. Comparer le pasteur d’aujourd’hui à celui d’il y a cinquante ou cent ans permet probablement de constater une perte importante de prestige. Mais cette comparaison ne répond qu’imparfaitement à la question qui m’intéresse.

Il faudrait plutôt demander ce qui se passe aujourd’hui, à l’intérieur même de l’institution, lorsque deux personnes occupant des statuts différents accomplissent un travail proche, interviennent sur les mêmes sujets ou disposent de compétences comparables. Dans certains ministères, les frontières entre les pratiques se sont considérablement déplacées. Des laïcs accompagnent, forment, prêchent, conduisent des projets, participent à la réflexion théologique (parfois même plus que certains théologiens formés) ou représentent l’institution.

Je suis moi-même aumônier et permanent laïc. Je célèbre au minimum six cultes protestants par mois, davantage que certains collègues consacrés. Je rencontre un nombre considérable de patients chaque semaine et participe aux mêmes colloques que mes collègues pasteurs. Les pratiques peuvent donc devenir extrêmement proches tandis que les statuts demeurent différents. Et cette différence continue, à mes yeux, à produire des effets lorsqu’il faut déterminer qui semble spontanément légitime pour prendre la parole, représenter l’institution, intervenir publiquement ou être considéré comme expert, voire même simplement participer à la construction d’une pensée théologique collective.

Deux phénomènes peuvent parfaitement coexister : une forte diminution de l’autorité du pasteur dans la société et le maintien d’un avantage symbolique attaché à son statut à l’intérieur de l’Église.

Et l’analyse des autres formes d’autorité montre même que la situation est plus complexe encore. Comme dit : un pasteur peu connu peut disposer de moins de capital symbolique qu’un laïc extrêmement reconnu dans son domaine. Un professeur de théologie, auteur de nombreux ouvrages et figure médiatique peut en disposer considérablement davantage qu’un pasteur de paroisse. Le statut clérical compte ; il s’inscrit simplement dans un système beaucoup plus vaste de distribution de la légitimité.

La question devient donc moins : « les pasteurs ont-ils encore du pouvoir ? » que : qu’est-ce qui, aujourd’hui, fait qu’une parole compte davantage qu’une autre dans l’Église et les milieux affiliés?

Quand une différence de statut devient une différence de valeur

C’est probablement ici que cette réflexion me touche le plus directement.

Lorsqu’une institution affirme volontiers que chacun y possède la même dignité, que chacun contribue à la construction de celle-ci, tandis que la reconnaissance reste inégalement (et parfois injustement, mais c’est une autre discussion) distribuée, il devient difficile de comprendre ce que l’on vit lorsque sa propre parole porte moins. Je me suis d’ailleurs enquis de cette question auprès d’autres laïcs : ce ressenti ne m’est pas propre.

À force, une confusion peut s’installer. Si nous sommes censés être placés sur un même plan, pourquoi certains doivent-ils davantage prouver leur compétence, leur sérieux ou leur légitimité, parfois après de longues années de présence ? Pourquoi certaines contributions doivent-elles être particulièrement solides pour être entendues alors que d’autres bénéficient d’emblée d’un crédit important ?

Lorsque cette différence n’est pas nommée, on peut finir par en chercher la cause en soi. On se demande si l’on manque de formation, de pertinence, d’intelligence, de charisme ou simplement de valeur. Ce qui relève en partie d’une position institutionnelle finit alors par être intériorisé comme un jugement personnel. Cela a été mon cas pendant de longues années. Ça l’est encore parfois.

C’est précisément pour cela qu’il me paraît important de distinguer ce que je vaux de la reconnaissance que je reçois. Cette reconnaissance passe aussi par des titres, des fonctions, des lieux, des diplômes, des réputations, des réseaux et des habitudes institutionnelles. Elle n’est donc jamais une mesure parfaitement neutre de la valeur d’une parole. Elle l’est encore moins lorsqu’on vous ramène constamment, dans une démarche comparative, à l’absence de diplôme ou de titre.

Comprendre cela me permet de remettre certaines choses à leur place. Je peux constater qu’un autre est davantage reconnu sans en conclure que sa parole vaut intrinsèquement davantage que la mienne. Et je peux regarder plus lucidement ce que mon propre statut facilite ou complique sans transformer chaque différence de traitement en verdict sur ma personne. Il existe une composante systémique et structurelle qui dépasse chacun de nous.

Que faire de sa position ?

À ce stade, la question qui m’intéresse n’est plus de savoir qui serait un « bon » ou un « mauvais » clerc, un « bon » ou un « mauvais » théologien. Elle est beaucoup plus simple : que fait-on de la légitimité dont on dispose ? On peut la considérer comme naturelle. On peut ne pas la voir. On peut la défendre lorsqu’elle est contestée. On peut également apprendre à reconnaître ce qu’elle produit autour de soi, voire le cas échéant y renoncer. Et l’on peut utiliser sa propre position pour ouvrir davantage d’espace à d’autres paroles, reconnaître des compétences qui ne sont pas adossées aux mêmes titres, citer d’autres personnes, laisser la parole, soutenir celles et ceux dont la légitimité institutionnelle est moindre, ou refuser certains avantages lorsqu’on le peut.

Cette vigilance ne demande pas de nier les différences de formation ou de responsabilité. Un professeur de Nouveau Testament connaît probablement mieux son domaine qu’une personne qui ne l’a jamais étudié. Un médecin possède des compétences qu’un infirmier ne possède pas, et inversement. Reconnaître des expertises différentes est parfaitement compatible avec une réflexion critique sur la manière dont leur prestige déborde parfois largement leur domaine réel de compétence.

Il s’agit donc surtout d’éviter qu’une différence de statut devienne automatiquement une hiérarchie générale des personnes et des paroles. Pour celles et ceux qui occupent une position moins valorisée, l’enjeu est complémentaire : apprendre à distinguer le statut que l’institution attribue, la reconnaissance qui en découle et la valeur réelle de ce que l’on apporte. Ces trois choses se croisent. Elles ne se confondent pas.

Une question qui dépasse l’Église

Au fond, la question pourrait rester très simple : si deux personnes disposent d’une compétence comparable sur un sujet et produisent une parole également pertinente, combien de poids supplémentaire accordons-nous à celle qui possède le titre le plus prestigieux, la fonction la plus visible ou la réputation la mieux établie ? Après tout, ne sont-ce pas les fruits qui sont les plus importants ? C’est cette question qui m’intéresse dans l’Église parce que c’est là que je la rencontre concrètement. Même si elle dépasse largement le monde ecclésial.

Nous appartenons tous à plusieurs systèmes sociaux et nous y occupons des positions différentes. Selon les contextes, notre genre, notre origine sociale, notre formation, notre profession, notre fonction, notre âge, notre réputation, notre réseau ou quantité d’autres caractéristiques peuvent nous donner plus ou moins de crédit, de facilité, de visibilité ou d’autorité. La question devient alors personnelle autant que collective : qu’est-ce que ma place me donne que je ne vois peut-être plus ? Quels avantages me semblent parfaitement naturels parce que je les ai toujours connus ? Dans quelles situations ma parole est-elle plus facilement entendue ? Quand ma compétence est-elle présumée ? Dans quelle pièce puis-je entrer sans avoir d’abord à démontrer que j’ai le droit d’y être ?

Ce regard appelle à la lucidité et à la responsabilité. Une collègue, permanente laïque elle aussi, me disait il n’y a pas si longtemps, et à raison : « Et encore, toi, tu es laïc, mais tu es un homme. Moi, je suis une femme non consacrée. » La remarque résume assez bien le problème : une position qui peut nous placer en marge dans un contexte peut aussi nous donner un avantage dans un autre. Nos privilèges se croisent, se déplacent et se cumulent parfois. Nous gagnerions tous, quel que soit le contexte, à examiner ce que notre position nous accorde et à accepter que cela interroge nos manières de parler, d’agir et de prendre place parmi les autres.

C’est vrai en dehors de l’Église. Mais, c’est très vrai à l’intérieur aussi.

Et lorsque l’on me répète que « l’Église est imparfaite parce qu’elle est composée d’humains imparfaits » pour répondre aux critiques (et les invisibiliser) qui lui sont adressées, j’aurais presque envie de prendre cette affirmation au sérieux : précisément parce qu’elle est composée d’humains, l’Église est traversée par les mêmes mécanismes de pouvoir, de prestige, de privilège, de protection et de légitimation que les autres groupes humains. À ceci près qu’elle se réclame de l’Évangile. Et que cette prétention oblige moralement plus que toutes les institutions qui ne s’en réclament pas.

C’est précisément pour cela qu’elle devrait apprendre à regarder ces mécanismes avec une attention particulière. D’autant plus dans un contexte comme le nôtre, où depuis un moment maintenant, nous prenons progressivement la mesure d’abus dont les causes ne relèvent pas seulement de comportements individuels, mais comportent aussi une large dimension structurelle et systémique.

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