
Il y avait cette patiente que, pour des raisons de confidentialité, nous appellerons Claire. Je l’ai rencontrée il y a plusieurs années dans le cadre de mon travail en psychiatrie. Je venais d’arriver à l’institution avec ma chienne pour visiter des patients. Claire venait d’être admise. Elle était dehors en train de parler avec l’ergothérapeute.
« Eh, bonjour le toutou ! Comment il s’appelle, votre chien ? Oh pardon, je suis malpolie… mais je salue toujours les chiens en premier, parce qu’eux, au moins, ils sont toujours fidèles. »
Elle est très avenante et, presque immédiatement, me propose que nous nous tutoyions. Je note cette proximité qui s’installe très vite de son côté. Dans mon travail, ce genre de familiarité précoce attire mon attention. Elle ne signifie rien à elle seule, mais m’invite à être attentif à la manière dont la relation va se construire et aux limites dont elle aura besoin. Je n’accepte pas tout de suite. Après quelques entretiens, une fois le cadre suffisamment posé, le tutoiement s’installera.
Claire est frontale : elle a un trouble de la personnalité. Elle le sait et me le dit très vite. Dans la foulée, elle énumère les différentes pathologies somatiques dont elle est « titulaire », comme elle dit. Je reste attentif à cette manière de présenter d’emblée l’ensemble de ses difficultés. Dans certains fonctionnements relationnels, l’exposition très rapide de la souffrance peut servir à installer la relation, à faire reconnaître l’intensité de ce qui est vécu ou à solliciter une forme particulière d’attention. C’est une dynamique que je connais et que je garde en tête pour rester attentif à la place et aux rôles que la relation pourrait progressivement me faire occuper.
Et pourtant, c’est aussi l’une des premières choses qui me touche chez elle : Claire possède une lucidité assez impressionnante sur ce qui lui arrive. Elle travaille son trouble avec son psychiatre, en connaît certains mécanismes et sait reconnaître les moments où quelque chose commence à lui échapper. Elle parvient même à mettre des mots très précis dessus.
Son histoire, sans l’y essentialiser, permet de comprendre une partie de ce qui se joue aujourd’hui. Claire a eu une vie particulièrement difficile. Elle a subi plusieurs abus. Sa mère est décédée alors qu’elle était encore très jeune, laissant derrière elle une expérience de l’abandon qui traverse encore son récit. Son père a été peu présent et n’a pas constitué la figure de protection et de sécurité dont elle aurait eu besoin alors qu’elle subissait ces violences. Son corps lui-même ne l’a guère épargnée : lorsqu’elle déroule avec moi son impressionnant bilan somatique, on mesure combien les vulnérabilités se sont accumulées au fil de son existence.
Derrière la femme adulte que j’ai devant moi apparaît régulièrement, dans ses mots et dans ses réactions, une petite fille qui a grandi avec beaucoup trop peu de sécurité autour d’elle. C’est ainsi qu’elle-même en parle. Lors d’un entretien, après une période particulièrement difficile et une décompensation, elle me raconte ce qui s’est passé. Elle sait que certaines de ses réactions ont été disproportionnées et difficiles à vivre pour les personnes qui l’entouraient, notamment pour les autres patients. Elle cherche à comprendre ce qui s’est joué. Puis elle me dit une phrase qui me reste :
« Le problème, c’est que quand la petite fille désécurisée commence à parler, je n’arrive plus à la faire taire. »
Sa formulation me saisit.
Elle sait que cette petite fille existe. Elle sait d’où elle vient. Elle reconnaît lorsqu’elle commence à prendre la parole. Elle travaille tout cela avec son psychiatre. Elle possède une connaissance très fine de ses propres mécanismes. Et malgré tout ce travail, certaines émotions continuent parfois de la déborder au point qu’elle ne parvient plus, sur le moment, à agir autrement.
« Tu sais, quand ça pète, ça pète. C’est plus fort que moi. »
Je rencontre régulièrement en psychiatrie des personnes chez qui l’on retrouve certains de ces fonctionnements. Claire me rappelle pourtant quelque chose d’essentiel : comprendre ce qui nous arrive ne signifie pas nécessairement parvenir à le maîtriser. Nous pouvons connaître l’origine d’une peur et continuer à avoir peur, comprendre pourquoi une situation nous blesse et continuer à être blessé, identifier un mécanisme avec une grande précision et le regarder malgré tout se mettre en marche. Sa lucidité lui permet certes de comprendre et d’analyser les choses avec justesse… mais toujours après coup, une fois que la crise a eu lieu. Et elle en souffre.
Puis, au fil de nos rencontres, Claire me parle de son Dieu.
Elle n’est affiliée à aucune Église particulière ni à aucune religion constituée. Elle croit simplement en un Dieu et entretient avec lui ce qu’elle décrit comme une relation extrêmement forte, presque fusionnelle. Elle lui parle beaucoup. Elle lui raconte ce qu’elle vit. Elle cherche sa présence lorsqu’elle se sent seule ou lorsque l’angoisse devient trop importante. Lorsqu’elle parle de lui, elle utilise spontanément le vocabulaire du père. Dieu est celui qui demeure présent, écoute, protège et accueille.
À force de l’entendre raconter cette relation, le lien avec son histoire apparaît clairement. Son père avait été peu présent. Les expériences d’abandon traversaient son parcours. Claire le formule elle-même très simplement :
« Dieu, c’est le père que je n’ai pas eu. C’est un peu la figure dont j’aurais eu besoin, mais qui a été absente toute ma vie. »
Elle le dit sans crispation, sans avoir besoin de défendre Dieu ni sa foi. Elle sait que son rapport à ce qu’elle appelle Dieu passe par le prisme de son existence. Cet échange m’est resté. Claire a manqué d’une figure paternelle suffisamment présente et sécurisante. Dieu vient chez elle occuper symboliquement une place laissée vide dans son histoire. Cette lecture dit quelque chose de sa relation à Dieu sans l’épuiser. Elle rappelle surtout la singularité irréductible de chaque parcours.
Nos représentations portent les traces de notre histoire. Nous ne pensons jamais Dieu depuis nulle part. Nous le pensons avec les images dont nous disposons, les relations que nous avons connues, nos blessures, nos désirs, nos peurs, ce que nous avons reçu et ce qui nous a manqué. Chez Claire, cette articulation est particulièrement visible. La petite fille désécurisée qui continue parfois de surgir dans sa vie adulte cherche encore de la sécurité. Dans l’univers symbolique de Claire, il existe une présence auprès de laquelle cette petite fille peut venir se déposer. Elle l’appelle Dieu. Je pourrais discuter avec elle de projection, d’attachement, de psychologie de la religion ou de théologie. Dans l’accompagnement, ce qui m’intéresse surtout est ce que cette relation produit concrètement dans sa vie.
Claire ne prétend pas que sa conception de Dieu ait fait disparaître son trouble. Elle n’a pas effacé ses traumatismes, ne fait pas taire la petite fille désécurisée et ne lui épargne pas les décompensations. Lorsqu’elle parle de Dieu, elle parle pourtant d’un endroit où elle peut déposer ce qu’elle porte, d’une présence qu’elle éprouve comme stable lorsque beaucoup de relations ont été instables, d’un père symbolique qui reste là lorsque l’enfant en elle craint encore que les autres disparaissent.
Elle ne cherche pas à élaborer une théologie. Lorsqu’elle m’en parle, Dieu prend avant tout les traits de cette figure paternelle. Ce qui existe concrètement devant moi, c’est une femme marquée par les abandons et les violences, suffisamment lucide pour regarder ses propres blessures, y compris lorsque certains mouvements psychiques continuent de la déborder, qui a trouvé dans cette relation à une figure divine un espace où chercher de la sécurité.
Ce qui me frappe vraiment, c’est que là où Claire trouve une présence sécurisante, d’autres rencontrent un Dieu qui surveille, juge, menace ou envahit. Une même croyance, une même image, un même langage spirituel peuvent soutenir une personne et en fragiliser une autre. Leur sens se découvre dans ce qu’ils produisent concrètement dans l’existence de celle ou celui qui les porte.
Mon travail consiste alors à écouter ce que cette relation rend possible.
Lorsque Claire me parle de Dieu, j’entends aussi quelque chose de cette petite fille désécurisée qui continue de vivre en elle. Et je me dis que nos spiritualités, quelles qu’elles soient, racontent autant ce que nous croyons que l’endroit précis où nous avons encore besoin d’être rejoints.