Entendre Dieu partout : quand la croyance devient certitude

Il y a quelque temps, un ami proche m’a confié, avec une certaine inquiétude, que sa fille avait décidé de suivre une « école biblique ». Par curiosité, je suis allé voir ce que cette formation proposait réellement. La démarche faisait écho à quelque chose que j’avais déjà constaté après la publication de Cosmogénèse. Plusieurs anciens coreligionnaires évangéliques m’avaient alors contacté pour me raconter qu’ils avaient eux aussi quitté ce milieu ; parmi eux figuraient même certains responsables influents de l’époque où j’y évoluais. D’autres, qui y sont toujours engagés, m’ont confié avoir considérablement nuancé leurs convictions et mis, selon leur propre expression, beaucoup d’eau dans leur vin. J’avais peut-être fini par croire que cette évolution était devenue assez générale. La consultation du site de cette école et, surtout, des enseignements publics de plusieurs de ses intervenants m’a rapidement détrompé. J’y ai retrouvé une forme de christianisme où l’on disserte avec une assurance étonnante sur ce que Dieu pense, dit, veut ou accomplit ; où certaines expériences intérieures sont présentées comme des paroles divines ; où guérisons, prophéties et révélations contemporaines appartiennent au fonctionnement ordinaire de la foi ; et où le doute lui-même peut finir par être considéré comme un obstacle spirituel.

J’ai donc eu envie de regarder plus attentivement le système de croyance qui permet de les produire avec une telle certitude — et surtout ce qu’un tel système fait à la possibilité même de douter, de contester et de se tromper. In fine, j’y ai trouvé un excellent exemple de dialectique que j’aime à décortiquer.

De quoi parle-t’on ?

Reformatio se présente comme une « école biblique de réveil » installée à Oron-la-Ville, dans le canton de Vaud. Le terme d’« école biblique » pourrait faire imaginer une formation essentiellement consacrée à l’étude de la Bible, à l’histoire du christianisme ou à la théologie. Le programme décrit publiquement autre chose, ou en tout cas beaucoup plus que cela. Reformatio entend proposer une expérience de « transformation spirituelle », former des « revivalistes », développer une « vie surnaturelle », apprendre à reconnaître la présence de Dieu, écouter sa voix, exercer les dons du Saint-Esprit, prophétiser, guérir et porter le « Royaume » dans les différentes sphères de la société. L’enseignement est présenté comme « ancré dans la Bible et enrichi par des révélations actuelles ».

Ici, « revivaliste » est un emprunt au vocabulaire évangélique néo-charismatique anglophone (revivalist, de revival, « réveil »). Il désigne un croyant qui cherche activement le « réveil », c’est-à-dire une manifestation intensifiée de l’action de Dieu et du Saint-Esprit : conversions, prophéties, guérisons, miracles, évangélisation et transformation du milieu social. Chez Reformatio, le terme est plus engageant encore : leur FAQ définit le revivalist comme un disciple « prêt à payer n’importe quel prix pour vivre dans la pureté, la communauté et la puissance de Dieu », tandis que l’école dit vouloir former des revivalistes capables de transformer la société par « l’amour et la puissance de Dieu ».

L’investissement demandé mérite d’être posé d’emblée, parce qu’il permet de comprendre le degré d’immersion proposé. Pour l’année 2026-2027, l’école commence le 8 septembre et se termine avec une cérémonie de remise de diplôme le 27 mai. Les étudiants sont généralement présents du lundi au jeudi, de 9 heures à 14 h 30, auxquels s’ajoutent la participation et le service lors de célébrations hebdomadaires, des devoirs, des lectures, des petits groupes, une retraite et un voyage missionnaire obligatoire de sept à dix jours. L’écolage annoncé est de 4’400 francs en paiement complet ou de 4’820 francs en paiement échelonné. Le voyage missionnaire, obligatoire, coûte encore entre 500 et 3’000 francs selon la destination et n’est pas compris dans l’écolage.

Nous parlons donc d’un investissement conséquent en argent, en temps, en disponibilité sociale et en engagement personnel. Et l’objet explicitement annoncé de cet investissement est la transformation de la personne. Reformatio dit se concentrer sur la « transformation personnelle ». L’école se définit également comme une « famille » où « l’unité, l’authenticité et la vulnérabilité » occupent une place centrale, avec des petits groupes destinés à la connexion profonde, à l’encouragement et au discipulat. Il ne s’agit donc pas simplement d’assister à quelques cours puis de rentrer chez soi avec un savoir supplémentaire. Il s’agit de vivre pendant des mois dans un dispositif pédagogique, communautaire et spirituel dont la finalité revendiquée consiste à modifier son identité, sa relation à Dieu et sa manière d’agir dans le monde.

C’est précisément pour cette raison que ce qui y est enseigné mérite une attention critique particulièrement forte.

La confession de foi de Reformatio est, prise isolément, assez classique dans l’univers évangélique. Dieu est trinitaire, Jésus est mort et ressuscité, le salut est reçu par grâce et par la foi, le Saint-Esprit agit aujourd’hui, le Royaume de Dieu est présent et à venir. La Bible est déclarée « Parole de Dieu, inspirée et infaillible » et « suffisante pour guider notre foi et notre vie ». L’école commence même sa confession par une déclaration moins péremptoire qu’escompté : elle reconnaît que sa connaissance est « partielle » et que sa confession demeure une « réponse humaine et limitée » à la vérité divine.

Le problème apparaît dès que l’on regarde ce que cette modestie théorique devient dans la pratique. Car ce Dieu dont la connaissance serait humaine, partielle et limitée devient rapidement remarquablement accessible. On apprend à reconnaître sa présence. On apprend à écouter sa voix. On apprend à prophétiser. On apprend à discerner, interpréter et transmettre ce qui est reçu. On est « activé » dans la guérison. On part en mission pour expérimenter « comment Dieu te parle » et comment il « réalise des miracles ». Une école du prophétique promet explicitement de développer la « sensibilité prophétique » et de permettre de « manifester la pensée du ciel ».

Cette contradiction me paraît centrale. D’un côté, nous savons peu de Dieu et notre connaissance reste limitée. De l’autre, quelques mois de formation permettraient d’apprendre à reconnaître ce qu’il dit, ce qu’il fait, comment il agit et même ce qu’il pense concernant d’autres personnes.

Il faut mesurer le saut épistémologique que cela représente. Je peux en effet éprouver une intuition très forte, ressentir une paix profonde, avoir soudainement une image mentale, penser spontanément à quelqu’un, éprouver une sensation corporelle inhabituelle ou avoir le sentiment très net qu’une pensée « ne vient pas de moi ». L’expérience elle-même est réelle : quelque chose se produit effectivement dans ma conscience. Affirmer ensuite que cette expérience a pour cause Dieu constitue une proposition supplémentaire. Et dire enfin que cette expérience m’informe sur ce que Dieu pense d’une autre personne constitue encore un saut supplémentaire.

Reformatio propose précisément d’apprendre à franchir ces seuils.

Ce phénomène est d’autant plus intéressant que l’anthropologue Tanya Luhrmann a étudié pendant plusieurs années des communautés évangéliques qui apprennent à leurs membres à « entendre Dieu ». Ses recherches montrent que certaines pratiques de prière et d’attention à l’expérience intérieure augmentent la vivacité des images mentales et la fréquence d’expériences spirituelles inhabituelles rapportées par les participants. Plus certains participants pratiquaient, plus ils rapportaient ces expériences et plus ils adoptaient la représentation locale de Dieu. Luhrmann insiste précisément sur l’interaction entre pratique, apprentissage social, interprétation culturelle et dispositions individuelles.

Ce résultat ne permet évidemment aucune conclusion métaphysique sur l’existence ou l’inexistence de Dieu. Il permet en revanche une conclusion autrement gênante pour une institution qui prétend apprendre à reconnaître sa voix : le dispositif d’apprentissage participe lui-même à produire les phénomènes qui seront ensuite interprétés comme confirmation de ce qu’il enseigne. On enseigne que Dieu parle par certaines impressions. On entraîne l’étudiant à observer ces impressions. L’étudiant devient plus attentif à elles. Il en remarque davantage. Le groupe lui fournit ensuite le vocabulaire permettant de les identifier comme « paroles », « images », « prophéties », « discernements » ou « paroles de connaissance ». Leur multiplication confirme alors apparemment que Dieu parle effectivement davantage.

La boucle est épistémologiquement catastrophique.

Elle devient encore plus visible chez certains intervenants publiquement associés à Reformatio. Jason Chin, ancien étudiant et responsable à la Bethel School of Supernatural Ministry, enseigne « Hearing God’s Voice », « Healing the Sick » et l’évangélisation surnaturelle. Son école explique que l’on peut s’entraîner pratiquement à entendre Dieu. Dans un atelier prophétique, les participants apprennent à recevoir des informations concernant d’autres personnes ; le site rapporte que certains parviennent à obtenir prophétiquement des noms ou des dates d’anniversaire. Une autre leçon enseigne les « paroles de connaissance » et encourage à demander à Dieu des détails précis concernant autrui.

La question devient alors très simple : comment sait-on qu’une information mentale produite pendant cet exercice vient effectivement de Dieu ? Et surtout : qui porte la charge de la preuve ? Dans une épistémologie ordinaire, celui qui affirme disposer d’une information extraordinaire doit montrer pourquoi l’explication qu’il propose mérite d’être retenue parmi les explications possibles. Dans ce modèle spirituel, l’étudiant est déjà placé dans un monde où la communication divine constitue l’interprétation attendue, où des enseignants lui apprennent comment elle fonctionne, où les exercices lui permettent d’en faire l’expérience et où les réussites deviennent des témoignages confirmant le dispositif. Ou sont les extérieurs qui permettent d’éprouver ?

Reformatio formule elle-même quelque chose de particulièrement révélateur lorsqu’elle écrit que « chaque témoignage est une preuve vivante de ce que Dieu peut faire ». Le mot « preuve » est extraordinaire. Une personne dit qu’elle souffrait d’un problème et qu’elle va mieux après une prière. Ce témoignage peut parfaitement être sincère. Il établit ce que la personne rapporte avoir vécu. Dire ensuite que le Saint-Esprit a provoqué surnaturellement cette amélioration constitue une interprétation causale supplémentaire. Transformer ensuite ce récit en « preuve » de l’action du Saint-Esprit revient à utiliser une interprétation produite à l’intérieur du système comme confirmation du système lui-même.

Événement, interprétation religieuse, témoignage, preuve de l’interprétation religieuse. La boucle se referme.

Les intervenants et leur enseignement sous la loupe

C’est ici que Jean-Luc Trachsel devient particulièrement intéressant. Trachsel appartient à l’équipe apostolique de Gospel Wave, le mouvement auquel Reformatio est directement rattaché, et figure parmi ses intervenants. Son ministère le présente comme doté d’un puissant don de guérison et affirme que sa « sensibilité à l’Esprit » permet la manifestation de signes, miracles et guérisons. Son livre Miracles & Guérisons se veut explicitement un guide permettant « d’opérer dans le miraculeux au quotidien ».

Dans ce livre, un chapitre consacré à « l’esprit d’incrédulité » est particulièrement révélateur. Trachsel explique que derrière l’incrédulité se trouve un esprit démoniaque, associe cette incrédulité à une atmosphère infernale et la foi à l’atmosphère du ciel. Il raconte également avoir compris que la question « pourquoi ? », notamment lorsqu’elle concerne l’absence de guérison, peut nourrir cet esprit d’incrédulité. Il propose une prière où l’on « lie » cet esprit et où l’on décide de cesser de lui donner prise par le doute. Il recommande enfin de s’entourer de personnes de grande foi plutôt que de personnes de « grande incrédulité ».

En page 64 de son livre « Moving in miracles and healing », Trachsel écrit : « Derrière l’incrédulité se trouve un esprit sale et hideux, tandis que derrière la foi se trouve un esprit magnifique, merveilleux et puissant : le Saint-Esprit. L’esprit qui se trouve derrière l’incrédulité est démoniaque ; il exerce une influence et installe une atmosphère d’incrédulité, une atmosphère infernale. Derrière la foi se trouve le Saint-Esprit, qui lui aussi exerce une influence et transforme l’atmosphère : il fait grandir la foi et apporte l’atmosphère du ciel. C’est la raison pour laquelle nous devons résister à l’esprit d’incrédulité, afin de ne pas être influencés par cette atmosphère démoniaque et infernale. »

Nous arrivons ici à un point qui me paraît autrement plus grave que la seule crédulité miraculeuse : le système commence à produire une théologie du désaccord. Le doute n’est plus seulement une position intellectuelle. Il peut devenir une faiblesse spirituelle. L’incrédulité peut devenir une influence démoniaque. Demander pourquoi la guérison annoncée ne s’est pas produite risque de nourrir précisément ce dont le croyant doit se protéger. Les personnes qui croient davantage deviennent celles qu’il convient de fréquenter pour développer sa foi.

Et Reformatio affirme de son côté que « l’action du Saint-Esprit dépend de notre confiance en Lui et de notre disposition à agir avec foi ». Cette phrase devrait inquiéter toute personne attachée à la possibilité de vérifier une croyance. Car elle introduit une condition qui rend précisément la vérification difficile. Si je crois et qu’un phénomène se produit, la foi est confirmée. Si je doute et que le phénomène ne se produit pas, mon doute peut contribuer à expliquer son absence. La croyance dispose alors d’une explication pour la confirmation et d’une autre pour l’absence de confirmation. Elle commence à devenir immunisée.

Plus encore, le contradicteur lui-même peut être absorbé par la théorie qu’il critique. Celui qui demande des preuves manifeste peut-être son incrédulité. Celui qui relativise un miracle ne serait-il pas trop rationaliste ? Celui qui demande pourquoi certains restent malades risque de nourrir le « pourquoi ? » dont il faudrait justement se méfier. Celui qui conteste l’interprétation prophétique pourrait simplement manquer de discernement ou ne pas avoir appris à reconnaître la voix de Dieu.

Le système n’a alors même plus besoin de réfuter la critique. Il peut expliquer spirituellement pourquoi le critique critique. C’est un mécanisme redoutable qui s’immunise. Il favorise également la polarisation. Les recherches en psychologie sociale sur les groupes partageant déjà des orientations semblables montrent depuis longtemps que la discussion entre personnes relativement homogènes peut renforcer les positions initiales et les rendre plus extrêmes. Des travaux expérimentaux montrent aussi que des normes délibératives explicites — obligation de donner des raisons, égalité de parole, confrontation réelle à des positions différentes — peuvent réduire cette tendance.

Reformatio organise précisément une communauté de personnes réunies par la même « passion pour le réveil », dans laquelle l’unité, le discipulat, la vulnérabilité, les expériences spirituelles partagées et une « culture de l’honneur » sont valorisés. Les étudiants entendent régulièrement le leadership de l’école, les pasteurs du Gospel Center et l’équipe apostolique de Gospel Wave.

Il ne faut pas transformer mécaniquement une recherche sur la polarisation politique en diagnostic religieux. Le mécanisme général mérite toutefois d’être posé : plus un groupe partage les mêmes prémisses, les mêmes interprétations, les mêmes récits de confirmation et les mêmes figures d’autorité, plus il devient important d’organiser activement la contradiction. La diversité interne des enseignants ne suffit pas si ceux-ci partagent la prémisse fondamentale que Dieu parle aujourd’hui de cette manière, guérit surnaturellement, communique prophétiquement et équipe certains croyants pour reconnaître ces manifestations.

Or la cristallisation peut être encore plus forte lorsque les croyances ne sont pas seulement discutées, mais vécues affectivement. Les étudiants prient ensemble, chantent ensemble, témoignent ensemble, se montrent vulnérables ensemble, vivent des moments émotionnellement forts, partent en mission ensemble et apprennent à identifier dans ces expériences l’action surnaturelle de Dieu. Le groupe ne confirme donc plus seulement une idée. Il confirme une expérience du monde. C’est ici que les mécaniques d’emprise spirituelle deviennent une question légitime.

Je ne dispose d’aucun élément permettant d’affirmer que Reformatio exerce actuellement une emprise abusive sur ses étudiants. Une telle accusation demanderait des témoignages, une enquête et des faits précis. Le problème est ailleurs : le dispositif accumule plusieurs caractéristiques qui rendent l’emprise spirituelle possible et qui imposeraient donc des garde-fous exceptionnellement robustes.

Les définitions utilisées en safeguarding religieux décrivent l’abus spirituel comme une forme de contrôle exercé dans un contexte religieux pouvant notamment passer par la pression à la conformité, l’utilisation des textes ou de l’enseignement sacré pour orienter les comportements, l’attribution d’une position divine ou d’une autorité spirituelle particulière à certains responsables, l’exigence d’obéissance, l’élitisme ou l’isolement. Reformatio n’est pas, sur cette seule base, coupable de ces pratiques. Mais une école qui apprend à certaines personnes à dire « Dieu me montre quelque chose à ton sujet » joue avec un matériau relationnel extraordinairement puissant.

Dire « Dieu me montre que tu devrais faire ceci » change radicalement la relation. Celui qui parle ne s’exprime plus seulement en son nom. Il introduit une autorité transcendante dans la conversation. Celui qui refuse doit désormais éventuellement se demander s’il refuse simplement une personne ou s’il résiste à Dieu.

Ajoutons à cela un environnement apostolique. Gospel Wave se présente explicitement comme un « mouvement apostolique ». Son équipe apostolique supervise différentes branches, inspire des Églises et forme des leaders. Certains acteurs du réseau utilisent eux-mêmes des notions de « couverture apostolique » : Lucas Banovic indique par exemple être placé sous celle de Jean-Luc Trachsel, avec Julien et Sandra Dubi comme références pastorales.

Ajoutons encore Sandra et Julien Dubi, directement intégrés à l’écosystème pédagogique de Reformatio. Leur ministère Esaïe 61 articule pardon, sexualité et délivrance. Leur programme public comporte des enseignements sur les « liens d’âme », les « malédictions », les « portes d’entrée », la délivrance, les héritages spirituels, la « guérison des souvenirs » et un « appel à la pureté ». Leur formation affirme vouloir permettre aux croyants de « briser les chaînes des héritages spirituels ».

Cela donne au système une portée anthropologique considérable. Une souffrance psychique peut recevoir une interprétation spirituelle. Une difficulté sexuelle peut entrer dans une théologie de la pureté. Certains liens affectifs peuvent être pensés comme « liens d’âme ». Certaines difficultés peuvent être comprises à travers des héritages spirituels, des malédictions ou des portes d’entrée. Une intuition peut devenir parole de Dieu. Une amélioration peut devenir guérison surnaturelle. Un doute peut devenir incrédulité. L’incrédulité peut devenir combat spirituel.

La théologie finit par fournir des catégories pour interpréter presque tous les niveaux de l’existence. Et c’est précisément là qu’elle devient potentiellement totalisante.

Un système devient dangereux lorsqu’il ne constitue plus simplement une proposition de sens parmi d’autres, mais devient totalisant, rejette ou diabolise le doute et l’incrédulité, commence à fournir les catégories qui permettent de déterminer quelles pensées sont fiables, quelles relations sont saines, quels événements viennent de Dieu, ce que signifie une maladie, ce que signifie une guérison, quelles influences sont spirituellement bonnes et comment comprendre ceux qui contestent le système lui-même.

Le risque d’emprise ne naît alors pas nécessairement d’un gourou cynique manipulant consciemment des disciples. Il peut émerger d’un système parfaitement sincère dans lequel chacun croit réellement servir Dieu. C’est même ce qui le rend plus difficile à identifier : le pouvoir peut être exercé au nom d’une réalité supérieure à laquelle tout le monde, responsables compris, affirme obéir.

Savoir quand Dieu parle

Et j’en reviens finalement à ce qui me semble être le problème théologique fondamental de Reformatio. À force de vouloir rendre Dieu présent, audible, identifiable et opératoire, on finit par fabriquer un Dieu remarquablement disponible. On apprend comment il parle.

On apprend comment reconnaître sa présence. On apprend à communiquer sa pensée. On apprend comment sa puissance se manifeste. On apprend comment certaines dispositions favorisent ou entravent son action. On apprend à discerner les influences qui s’opposent à lui. Et certaines personnes deviennent nécessairement plus compétentes que d’autres dans cette grammaire du divin. Ce qui se présente comme une spiritualité de dépendance envers Dieu peut donc paradoxalement produire une extraordinaire maîtrise du discours sur Dieu.

C’est là que je placerais ma critique la plus frontale : je me méfie profondément des gens qui prétendent savoir suffisamment bien comment Dieu parle pour enseigner aux autres à reconnaître sa voix. Je me méfie davantage encore lorsqu’ils prétendent pouvoir savoir ce qu’il dit à propos des autres. Et ma méfiance devient franchement alarmiste lorsqu’un même univers spirituel commence à expliquer le doute par l’incrédulité, l’incrédulité par une influence spirituelle et l’absence de manifestations attendues par les dispositions de ceux qui sont censés les recevoir.

Car à ce moment-là, le doute perd précisément la fonction dont toute croyance humaine a besoin : lui rappeler qu’elle peut se tromper.

La foi devient alors beaucoup plus qu’une confiance. Elle devient une méthode permettant de déterminer ce qui est réel. Le groupe apprend cette méthode, l’exerce, raconte les expériences qu’elle produit et les utilise comme preuves de sa validité. Les enseignants les plus convaincus deviennent naturellement des modèles. Les croyants prudents risquent de devenir ceux qui ont encore quelque chose à dépasser. Les critiques extérieurs peuvent être interprétés depuis les catégories mêmes qu’ils contestent.

C’est ainsi que les croyances se cristallisent. C’est ainsi que les groupes se polarisent. Et c’est ainsi qu’un environnement religieux peut commencer à glisser vers des mécanismes d’emprise spirituelle tout en continuant à parler exclusivement de liberté, d’amour, de guérison, de transformation et de puissance.

Pour ma part, j’attendrais exactement l’inverse d’une institution prétendant parler de Dieu : qu’elle organise méthodiquement sa propre contestabilité. Qu’elle enseigne que toute prophétie peut être fausse. Qu’elle rende socialement facile de répondre « je ne crois pas que Dieu t’ait dit cela ». Qu’elle apprenne à ses étudiants à laisser certaines expériences sans interprétation. Qu’elle expose ses croyances à des interlocuteurs extérieurs qui n’en partagent pas les prémisses. Qu’elle fasse du doute une capacité spirituelle et intellectuelle indispensable. Qu’elle garantisse qu’aucune affirmation de révélation divine ne puisse conférer une autorité supplémentaire sur autrui. Qu’elle dispose enfin de procédures de signalement réellement indépendantes de la chaîne apostolique et pastorale.

Parce que si notre connaissance de Dieu est réellement « humaine et limitée », comme Reformatio l’écrit elle-même, la conséquence logique devrait être une institution obsédée par la possibilité de se tromper. Une institution qui apprend au contraire à ses membres à mieux reconnaître Dieu, mieux entendre Dieu, mieux discerner Dieu, mieux manifester Dieu et mieux résister à l’incrédulité me semble prendre exactement le chemin inverse.

Derrière le vocabulaire de l’humilité, de la dépendance au Saint-Esprit et de l’abandon à Dieu se dessine une prétention gigantesque. Celle de savoir quand Dieu parle.

Devenir un soldat de Dieu – une relecture à travers True Blood

En parcourant le programme et le vocabulaire de cette formation, une référence pop culture m’est revenue avec une insistance assez amusante : la deuxième saison de True Blood. Jason Stackhouse, personnage jusque-là surtout caractérisé par son absence remarquable de profondeur, y rejoint le Light of Day Institute, une formation organisée par la très évangélique Fellowship of the Sun. Il pense y approfondir sa foi, trouver un sens à sa vie et devenir un meilleur chrétien. Il découvre progressivement un univers où on lui apprend surtout qui il est, ce que Dieu attend de lui, comment comprendre le monde qui l’entoure et quelle mission particulière lui incombe. À mesure que la formation avance, Jason devient l’un des meilleurs éléments du cursus et finit littéralement transformé en « soldat de Dieu ».

La comparaison a évidemment ses limites. True Blood est une satire, les vampires y existent réellement et le Light of Day Institute développe un entraînement paramilitaire destiné à les combattre. La caricature fonctionne justement parce qu’elle grossit un mécanisme beaucoup plus banal : une formation religieuse peut transmettre davantage qu’un ensemble de croyances. Elle peut produire une identité, une vocation, une manière de lire les événements et une mission à accomplir.

C’est précisément ce qui me frappe dans l’usage du terme « revivaliste ». Il ne désigne pas simplement quelqu’un qui adhère à certaines doctrines chrétiennes. Le revivaliste est appelé à vivre le « réveil », à rechercher activement la manifestation de Dieu, à entendre sa voix, à exercer des dons spirituels, à prophétiser, à guérir, à évangéliser et, finalement, à participer à la transformation de son environnement. Il ne reçoit donc pas seulement un contenu religieux : il apprend progressivement à se percevoir comme un acteur particulier d’un monde lui-même interprété à travers une grille spirituelle.

Le vocabulaire employé est révélateur. Il est question d’« identité royale », de « puissance », d’« activation », d’« impact », de transformation de la société. Le croyant est invité à découvrir qui il serait « réellement » en Christ, à reconnaître les capacités spirituelles qui seraient mises à sa disposition, puis à les exercer. La transformation proposée suit une logique assez lisible : recevoir une nouvelle compréhension de soi, apprendre à percevoir l’action de Dieu, être équipé pour y participer, puis devenir à son tour quelqu’un capable d’agir sur les autres et sur le monde.

C’est ici que la comparaison avec Jason Stackhouse cesse d’être anecdotique. Dans True Blood, le ressort satirique tient précisément au fait que Jason arrive avec ses fragilités, ses incertitudes et son désir d’appartenance. Le groupe lui fournit une identité beaucoup plus valorisante : il devient élu, utile, capable, investi d’une mission supérieure. Le monde devient simultanément plus simple à lire. Il existe un combat, un camp, une vérité, une tâche à accomplir. Ce processus de capacitation peut être extrêmement séduisant : l’individu qui doutait de sa place se découvre soudain porteur d’un rôle cosmique.

Le revivalisme ici présent relève d’une logique comparable, avec un contenu évidemment différent. Il ne lui est pas seulement proposé de croire que Dieu existe ou que Jésus est ressuscité. Il lui est proposé de devenir quelqu’un qui reconnaît Dieu lorsqu’il agit, qui entend lorsqu’il parle, qui peut transmettre ce qu’il reçoit, qui exerce son autorité spirituelle et qui contribue à manifester le Royaume autour de lui. La croyance devient ainsi une identité et une pratique.

C’est précisément ce passage qui mérite d’être interrogé. Car apprendre une doctrine laisse encore relativement intacte la possibilité de la discuter : je peux apprendre ce que quelqu’un croit, comprendre son raisonnement et finalement lui répondre que je ne suis pas convaincu. Une formation qui apprend également à ses participants comment reconnaître Dieu dans leur propre expérience agit à un niveau beaucoup plus profond. Elle fournit les catégories permettant de déterminer ce qu’une intuition signifie, comment interpréter une coïncidence, quelle causalité attribuer à une guérison, ce qu’une sensation intérieure peut vouloir dire ou comment comprendre une opposition rencontrée en chemin.

Le croyant ne repart donc pas seulement avec davantage d’idées chrétiennes. Il peut repartir avec une nouvelle grammaire du réel.

Et lorsqu’une formation parvient simultanément à dire à quelqu’un qui il est, ce qui se passe réellement autour de lui, comment Dieu communique avec lui et quelle mission lui a été confiée, nous sommes déjà assez loin d’un cours biblique au sens banal du terme. Nous sommes dans un processus de formation identitaire beaucoup plus ambitieux.

Jason Stackhouse devient « soldat de Dieu ». Ici, on devient « revivaliste ». Les costumes changent. Le mécanisme mérite au moins qu’on le regarde de près.

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