
Réflexion ouverte
À 42 ans, alors que ma vie personnelle et familiale connaît de nouveaux tournants, je me retrouve à questionner la manière dont je souhaite consacrer mon temps et mon énergie. Entre une vie professionnelle à temps plein, des responsabilités familiales qui évoluent et des projets personnels qui ne manquent pas, je prends de plus en plus conscience que mes journées ne sont pas extensibles. Je réalise que le temps pris pour moi depuis mes 30 ans est proche de zéro.
Depuis plusieurs années, je consacre la plus grande part de mon temps libre à lire, à réfléchir, à écrire et à prendre position sur des sujets qui me tiennent à cœur. Mais je réalise aussi que le temps passé à dénoncer, à déconstruire ou à combattre porte un fruit relativement peu visible, ce qui ne m’encourage pas à continuer encore pendant des années. Et c’est en plus est autant de temps que je ne consacre pas à créer, à expérimenter ou simplement à profiter de ce qui m’entoure.
Cela m’amène aujourd’hui à m’interroger sur la place que je souhaite encore donner à cet engagement intellectuel et critique, notamment à travers ce blog. Une réflexion que l’actualité récente est venue alimenter.
Le paradoxe de la résistance
Depuis quelques jours, un mouvement circule sur les réseaux sociaux : #OnBloqueLExtremeDroite. L’idée est simple : cesser d’alimenter les algorithmes en bloquant les comptes d’extrême droite, en évitant de commenter leurs publications ou de les partager, même pour les dénoncer. Sur le principe, j’adhère pleinement à la démarche.
Mais une contradiction m’interpelle. À force de parler de l’extrême droite, y compris pour encourager à la bloquer, nous continuons à lui accorder une place considérable dans l’espace public. L’effet Streisand nous rappelle d’ailleurs que certaines tentatives d’invisibilisation peuvent paradoxalement renforcer la visibilité de ce qu’elles cherchent à faire disparaître.
En décembre dernier, dans un billet intitulé Lire ou ne pas lire ? Telle est la question !, je m’interrogeais déjà sur notre responsabilité dans l’attention que nous accordons à certains discours. Aujourd’hui, une question me revient : à force de combattre ce que nous refusons, quelle place reste-t-il pour ce que nous souhaitons faire exister ?
Cette contradiction, je la retrouve aussi dans mon propre engagement. Depuis plusieurs années, je consacre beaucoup de temps à questionner les institutions ecclésiales, leurs rapports de pouvoir, les abus spirituels et les mécanismes qui permettent à ces derniers de perdurer. J’écris, je dénonce, je déconstruis, j’interpelle. Et je reste convaincu de la nécessité de ce travail.
Mais tout cela a un coût. Chaque heure passée à dénoncer ce qui dysfonctionne est une heure que je ne consacre pas à raconter ce qui pourrait fonctionner, à valoriser les rencontres qui me nourrissent, à développer mes propres réflexions théologiques, à créer ou, tout simplement, à vivre. Paradoxalement, l’institution que je critique continue ainsi d’occuper une place considérable dans mon existence, jusque dans mes tentatives de m’en affranchir.
Entre la nécessité de résister et le désir de vivre
Il y a longtemps, un ami me disait : « Plutôt que de combattre ce que tu trouves injuste, vis ce que tu as à vivre. » À l’époque déjà, cette remarque m’avait interpellé. Aujourd’hui, elle me revient avec une certaine insistance. Car je crois qu’il avait raison. Tout du moins en partie. Car quelque chose me retient dans cette invitation à simplement vivre ce que j’ai à vivre. Si vivre autrement permet d’expérimenter d’autres manières d’être, de penser et d’entrer en relation, cela ne suffit pas à rendre visibles les mécanismes de domination qui continuent de s’exercer ailleurs.
Les abus ne disparaissent pas parce que nous cessons de les dénoncer. Les rapports de pouvoir continuent de produire leurs effets, les structures qui les permettent demeurent en place, et certaines personnes n’ont tout simplement pas la possibilité de s’en affranchir. Et pour en revenir à l’actualité, l’extrême droite ne disparait pas parce qu’on ne la commente plus. Garder le silence, c’est parfois laisser ces mécanismes prospérer à l’abri des regards.
Et c’est précisément ce qui rend cette tension si difficile à résoudre. Je peux choisir de me détourner de ce qui me semble injuste pour consacrer davantage de temps à ce qui me fait vivre. Mais que vaut cette liberté si elle m’amène à détourner le regard de ce qui empêche d’autres personnes d’en faire autant ? Comment, dès lors, concilier cette aspiration à vivre librement avec la responsabilité de rendre visibles et de combattre les mécanismes qui privent d’autres personnes de cette même liberté ?
Peut-être faudrait-il alors apprendre à mieux discerner ce qui mérite d’être combattu, ce qui peut être laissé de côté et ce qui appelle surtout la construction d’alternatives. Car si la déconstruction de certains mécanismes est nécessaire, elle peut aussi finir par devenir une activité qui se suffit à elle-même. À force de critiquer une institution, on risque de rester prisonnier de son orbite, en continuant à penser et à agir essentiellement en fonction d’elle.
Combien de temps encore pour combattre ?
Dès lors, comment faire pour que nos résistances ouvrent réellement de nouvelles possibilités, pour nous-mêmes comme pour les autres ? Comment éviter qu’elles ne deviennent une fin en soi ? Je me demande si une résistance véritablement émancipatrice ne devrait pas, elle aussi, chercher à se rendre dispensable. C’est une idée qui traverse déjà ma conception de l’accompagnement : permettre à l’autre de gagner en autonomie, jusqu’à pouvoir se passer de nous. Peut-être en va-t-il de même pour nos combats. Leur horizon devrait être de rendre possible une vie plus libre, dans laquelle la lutte elle-même pourrait progressivement perdre sa nécessité.
Et puis, il y a aussi la question du temps et de l’énergie. En avançant en âge, je me rends compte que je n’ai plus nécessairement envie de consacrer autant de forces à combattre ce qui me semble injuste. J’ai passé une bonne partie de ma vie à mener des combats, tout en essayant d’élever mes enfants conformément aux valeurs auxquelles je crois. Aujourd’hui, je mesure davantage ce que ces engagements me coûtent. Mes convictions demeurent, mes indignations aussi. Mais la perspective de devoir sans cesse dénoncer, argumenter, interpeller, résister me paraît de plus en plus énergivore. Et je me surprends à aspirer à autre chose : davantage de temps pour créer, pour aimer, pour accompagner, pour découvrir, pour profiter de ce qui est déjà là. Peut-être qu’avec les années, la question devient aussi celle-ci : combien de temps et d’énergie ai-je encore envie de consacrer à ce que je combats, et combien à ce que j’aime ?
Je reste donc avec cette tension, sans véritable réponse. Le conseil de mon ami continue de résonner, tout comme cette conviction que certaines injustices exigent que nous prenions position. Peut-être s’agit-il finalement de trouver une juste place à nos engagements, sans prétendre résoudre une fois pour toutes cette contradiction. Et de garder à l’esprit une question : quelle part de notre existence sommes-nous prêts à consacrer à défendre la possibilité, pour chacun, de vivre librement ?
Ces questions restent ouvertes.