Thèse #9 – La théologie devrait servir le savoir, et l’Église devrait servir l’Évangile.

Trois choses qu’il faudrait cesser de confondre

Avant d’aller plus loin, il me semble nécessaire de distinguer trois réalités que le christianisme a pris l’habitude de faire fonctionner ensemble : l’Évangile, l’Église et la théologie.

Par Évangile, j’entends ce que j’ai déjà essayé de définir dans mes thèses précédentes : le message que je reconnais dans les récits et l’enseignement de Jésus, dans cette manière particulière d’habiter la relation, l’altérité, le pouvoir, la vulnérabilité ou encore le soin. Cette compréhension est personnelle et située. D’autres peuvent évidemment en avoir une lecture différente, voire profondément divergente. Aucune interprétation ne devrait pouvoir s’imposer comme une évidence indiscutable, et la mienne ne fait pas exception. Il s’agit donc ici d’explorer les conséquences de cette lecture, sans prétendre lui conférer une autorité particulière.

L’Église, c’est autre chose. Elle est une construction humaine, une tentative collective d’entendre cet Évangile, de le transmettre et d’essayer d’en vivre. Ses formes, ses ministères, ses structures et ses pratiques sont historiques : ils auraient pu être différents et peuvent encore le devenir.

Enfin, la théologie se décline elle-même en deux choses différentes pour moi. Académique, elle est un travail savant sur les textes, leurs langues, leur histoire, leurs contextes, leurs interprétations et les traditions qui en sont issues. Elle se nourrit notamment de l’histoire, de la philologie, de la narratologie, de la philosophie ou des sciences des religions. Sa tâche est de produire du savoir, des hypothèses et des lectures que l’on puisse argumenter, discuter et remettre en question. Personnelle, elle est le discours que chacun construit à partir de ses croyances, de ses expériences, de ses lectures et de sa manière de donner du sens à l’existence. Elle relève de l’interprétation : elle peut être réfléchie, argumentée, cohérente et nourrie par des connaissances académiques, sans pour autant devenir un savoir sur Dieu. Elle devrait donc assumer son caractère situé et parler en « je » plutôt que prétendre dire ce qui est.

Je suis conscient que cette définition de la théologie académique est restrictive. Les cursus universitaires comprennent également des disciplines comme la théologie systématique, la dogmatique, la théologie pratique ou encore l’éthique théologique. Mais lorsqu’elles cherchent à élaborer, organiser ou déployer des discours croyants, elles relèvent précisément du second registre que je distingue ici. Elles travaillent alors à partir de présupposés croyants, ou cherchent à en penser les implications pour la foi et la vie ecclésiale. Je considère donc que ces enseignements, dans leur dimension confessionnelle et normative, auraient davantage leur place dans une formation pastorale spécifique que dans un cursus universitaire. Leur étude historique, critique ou comparative conserverait évidemment toute sa légitimité académique. C’est aussi une certaine conception de l’organisation des études de théologie que je remets ici en question.

Ces quatre réalités peuvent évidemment dialoguer. Mais elles n’ont ni le même objet, ni la même fonction, ni les mêmes critères de validité. Mon problème commence lorsque leurs frontières s’effacent : lorsque le savoir théologique devient discours croyant, lorsque ce discours devient justification de l’Église, et lorsque l’Église finit par présenter ses propres constructions comme nécessaires à l’Évangile.

J’ai déjà développé cette idée dans ma deuxième thèse : l’Évangile n’a besoin ni d’institutions ni de théologiens pour être compris, vécu et transmis. J’y défendais notamment une distinction importante pour la suite : on peut étudier les Évangiles, leur histoire, leur langue et leurs traditions de réception sans que ce travail produise nécessairement quelque chose d’« évangélique ». Inversement, on peut vivre quelque chose de ce que j’appelle l’Évangile — relever, prendre soin, restaurer de la dignité, faire reculer une domination — sans posséder la moindre formation théologique, sans fréquenter d’Église, voire sans même être croyant.

La compétence théologique, au sens académique défini ci-dessus, et la fidélité à l’Évangile sont donc deux choses différentes. Cette distinction m’amène à poser une autre question : si la théologie n’est pas nécessaire à l’Évangile, à quoi doit-elle servir ? Ma réponse est qu’elle ne devrait probablement servir ni l’Évangile ni l’Église. Elle devrait servir le savoir, tout simplement.

La théologie devrait servir le savoir

Cela signifie étudier les textes, leurs langues, leur histoire, leurs transformations et leurs réceptions, en mobilisant les différentes disciplines qui permettent de les comprendre. Elle peut produire des connaissances objectivables, des hypothèses argumentées et des lectures susceptibles d’être discutées, corrigées ou abandonnées. Cela suppose une liberté essentielle : la théologie doit pouvoir découvrir quelque chose qui dérange la foi ou l’institution sans avoir à les protéger.

Si l’histoire montre qu’une doctrine est plus tardive qu’on ne le pensait, il faut pouvoir le dire. Si l’exégèse fragilise une lecture traditionnelle, il faut l’assumer. Si la philologie montre qu’un texte ne signifie probablement pas ce qu’une Église lui a fait dire pendant des siècles, ce n’est pas au savoir de se plier pour préserver la croyance.

Une discipline qui connaît à l’avance ce qu’elle doit absolument préserver risque de chercher ce qui reste compatible avec ses convictions de départ. La théologie perd alors sa fonction critique pour devenir apologétique.

Dire : « ce texte a probablement été composé dans tel contexte, à telle époque, avec telle intention » relève d’un travail académique. L’affirmation peut être discutée à partir de sources, de méthodes et d’arguments, puis éventuellement corrigée si de nouveaux éléments apparaissent.

Dire : « Dieu nous appelle aujourd’hui à… » relève d’un autre registre : celui de l’interprétation croyante. Ce discours a toute sa place dans une Église. En revanche, il devrait s’annoncer comme tel : je crois, je comprends, je reçois, il me semble, plutôt que bénéficier silencieusement de l’autorité attachée au savoir théologique.

Cela ne signifie évidemment pas que le discours croyant serait sans intérêt académique. Il constitue un objet d’étude tout à fait légitime, que l’on peut analyser historiquement, philosophiquement, sociologiquement ou psychologiquement. Ce qui me pose problème, c’est lorsqu’il cherche à obtenir une validité académique pour des affirmations relevant de l’adhésion confessionnelle. On peut étudier une croyance, comprendre sa construction, examiner sa cohérence ou ses conséquences, sans pour autant lui reconnaître le statut d’un savoir établi.

Je reconnais que ma distinction peut sembler stricte. À titre personnel, je suis même parfois étonné de voir des groupes de prière dans les facultés de théologie. Je comprends évidemment que chacun puisse exercer librement sa religion, y compris dans un environnement universitaire. Mais cette proximité entre pratiques confessionnelles et activités académiques continue de m’interroger. Pour ma part, je vais à l’université pour apprendre, étudier, questionner et produire du savoir. Si je veux prier, je peux le faire ailleurs. Peut-être ai-je tendance à trop compartimenter les choses. Mais une clarification de ces espaces, de leurs fonctions et de leurs critères de légitimité me semblerait salutaire.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsque la même personne est à la fois théologien de formation et pasteur. Son auditeur peut facilement attribuer au discours croyant le crédit du savoir académique, comme si la compétence sur les textes donnait une compétence particulière pour parler au nom de Dieu. Les études de théologie ne font pas le croyant ou le pasteur, et la croyance ou le pastorat ne font pas le théologien. Confondre les deux revient à donner à une conviction personnelle le poids d’un savoir qu’elle n’a pas.

Alors pourquoi la confusion est-elle si fréquente ?

Dans le protestantisme réformé, cette confusion me semble en partie structurelle. Le pasteur est généralement aussi théologien de formation. Deux fonctions se trouvent donc réunies dans une même personne : celle qui étudie les textes avec des outils académiques et celle qui accompagne une communauté croyante, prêche, célèbre, interprète et propose du sens.

Le problème ne vient pas nécessairement d’une volonté d’imposer son autorité. Le même locuteur passe d’un registre à l’autre sans que la frontière soit toujours clairement marquée. Je ne compte plus les occasions où des discours croyants sont justifiés sur la base de discours académiques.

Un pasteur peut expliquer, à partir de travaux historiques, comment un ministère s’est constitué, puis parler de ce que « doit être » ce ministère. Il peut présenter différentes interprétations d’un texte, puis prêcher celle qu’il retient comme si elle s’imposait davantage que les autres. Il peut rappeler qu’une doctrine a une histoire, puis l’invoquer pour définir ce que l’Église devrait faire aujourd’hui. Et cela sans signaler explicitement le changement de registre.

Parce qu’il parle depuis la même place, avec le même statut et la même formation, l’autorité acquise dans le registre du savoir peut déborder sur celui de la croyance. Ce n’est pas forcément une prise de pouvoir volontaire. C’est aussi un effet de structure : lorsque l’institution confie aux mêmes personnes le travail savant, l’autorité pastorale et une part importante de la parole publique sur Dieu, elle rend leur distinction difficile. La théologie peut alors commencer à changer de fonction : fournir à l’Église les catégories avec lesquelles elle se justifie elle-même.

Une Église se construit toujours historiquement. Elle adopte certaines formes de gouvernement, certains ministères, certaines manières de célébrer, d’accompagner ou de décider. Ce sont des choix, des héritages, des compromis, des évolutions, parfois des habitudes que l’on a cessé d’interroger. Puis vient la théologie. On développe une théologie du ministère, de l’Église, des sacrements, du culte ou de l’autorité. Et ce qui pouvait d’abord être décrit simplement comme « nous nous sommes organisés ainsi » acquiert progressivement une autre justification : « il existe de bonnes raisons théologiques pour que nous soyons organisés ainsi ».

Le glissement peut aller plus loin. Une forme historique particulière finit par être présentée comme fidèle à l’Évangile, conforme à l’Écriture, voire voulue par Dieu. La contingence acquiert alors l’apparence de la nécessité. Au lieu de demander quelles formes institutionnelles servent aujourd’hui les personnes, le collectif et ce que nous appelons l’Évangile, on part parfois d’une construction théologique de « l’Église », du « ministère » ou de « l’autorité », puis on cherche à y faire entrer le réel.

On peut trouver un exemple de ce mécanisme dans la Seconde Confession helvétique de 1566. Son chapitre XVIII, consacré aux ministres de l’Église, affirme que leur origine, leur institution et leurs fonctions remontent à Dieu lui-même. Une organisation ministérielle historiquement située se trouve ainsi inscrite dans une compréhension théologique de la volonté divine. Cela pose une question : comment distinguer la nécessité de certaines fonctions au sein d’une communauté des formes historiques particulières qu’elles ont prises ? Entre affirmer qu’une communauté a besoin de personnes pour enseigner, accompagner ou organiser sa vie collective, et affirmer que Dieu a institué le ministère tel que nous le concevons, il y a un déplacement considérable. Celui-ci devient particulièrement problématique lorsque cette nécessité supposée sert à déterminer quelles transformations de l’institution sont légitimes ou non.

La théologie peut ainsi devenir le langage avec lequel l’Église explique pourquoi elle devrait continuer à être ce qu’elle est.

Une lecture cesse de se savoir lecture

Le problème peut apparaître bien avant la proclamation d’un dogme explicite, lorsque certaines interprétations deviennent tellement habituelles qu’elles cessent d’être perçues comme telles. On finit par dire « l’Église est ainsi » plutôt que « nous comprenons l’Église ainsi ». Ou encore « voilà ce qu’est un ministère » plutôt que « dans notre tradition, nous avons choisi de le penser de cette manière ». Il en va de même pour la vocation, le culte, la prédication, l’autorité ou les sacrements.

À force d’être répétée et partagée par tout un milieu, une lecture devient une évidence. Elle paraît simplement décrire la réalité. La théologie peut contribuer à déconstruire ce phénomène en rappelant l’histoire des concepts et la diversité des traditions. Mais elle peut aussi produire l’effet inverse lorsqu’elle fournit à une interprétation dominante un vocabulaire savant qui la rend plus difficile à contester.

Le problème commence lorsqu’une interprétation cesse de se savoir interprétation. Celui qui la conteste semble alors remettre en cause l’Église, la foi, l’Évangile, voire Dieu lui-même. C’est ainsi qu’un système historiquement construit peut parvenir à se protéger de la critique.

Un discours cohérent ne prouve rien

Une théologie, au sens de discours croyant cette fois-ci, peut être remarquablement cohérente. Ses concepts peuvent s’emboîter, ses doctrines se répondre et ses conclusions découler proprement de ses prémisses. Mais cette cohérence interne ne prouve ni que ses prémisses sont vraies, ni que ses conséquences sont bonnes.

Calvin en est pour moi un bon exemple. Sa pensée peut se lire comme une construction extrêmement structurée : Dieu, la souveraineté, l’élection, le péché, la grâce, l’Église, les ministères, tout s’articule dans un ensemble possédant sa logique propre. Mais le fait qu’un système « tienne » ne suffit pas à établir que ce qu’il affirme du réel est vrai. Un raisonnement peut être impeccable à partir d’un point de départ discutable, et devenir d’autant plus difficile à remettre en question que chacune de ses parties trouve sa justification dans les autres.

Une théologie peut également être cohérente et produire de la culpabilité, de la dépendance, de l’exclusion ou des rapports de pouvoir problématiques. Elle peut parfaitement fonctionner sur le papier et devenir beaucoup moins convaincante lorsqu’on la confronte aux vies concrètes. La cohérence interne n’est pas un certificat de vérité ni de bonté.

Une croyance peut dépasser ce que nous savons. Elle peut habiter des zones où la connaissance ne tranche pas, voire où elle n’a rien à faire. Mais elle ne devrait pas pouvoir nier tranquillement ce que nous savons de manière suffisamment solide. Lorsqu’un travail historique, exégétique ou scientifique contredit une affirmation croyante, cette dernière doit accepter d’être interrogée.

Cette exigence vaut aussi pour les effets produits par nos théologies. Une doctrine peut être magnifiquement construite et pourtant, lorsqu’elle devient pratique, générer de la peur, de la dépendance ou favoriser des rapports d’emprise. On peut toujours trouver de nouvelles subtilités théologiques pour expliquer pourquoi elle reste malgré tout juste. Mais il arrive un moment où il faut simplement regarder ce qu’elle fait aux gens.

Le témoignage des personnes concernées, les connaissances issues de la psychologie ou de la sociologie, l’analyse des rapports de pouvoir, les faits historiques et les conséquences observables d’une pratique constituent aussi ce réel auquel le discours croyant doit accepter de se confronter.

Cela implique une asymétrie qui me paraît importante : une croyance peut rester ouverte là où nous ne savons pas ; elle ne devrait pas disposer d’un droit de veto sur ce que nous savons. Et lorsqu’une institution invoque « sa théologie » pour maintenir une structure ou une pratique malgré les dégâts observables qu’elle produit, la théologie devient un bouclier.

La théologie ne devrait jamais servir à soustraire une institution à l’épreuve du réel.

C’est l’Église qui devrait servir l’Évangile

Si je pousse cette distinction jusqu’au bout, l’ordre devrait être relativement simple : la théologie sert le savoir, et l’Église sert l’Évangile.

Cela change la manière de penser l’institution. Au lieu de commencer par définir théologiquement ce qu’est l’Église, ce que doit être un ministère ou comment une communauté doit fonctionner, puis demander aux personnes de trouver leur place dans ce cadre, on devrait partir des personnes elles-mêmes : leurs besoins, leurs ressources, leurs fragilités, leurs relations, les rapports de pouvoir qui traversent le groupe et ce qui favorise ou réduit leur liberté. Puis mettre en place collectivement les formes institutionnelles qui permettent de vivre au mieux ce que le collectif reconnaît comme évangélique.

Cela implique d’accepter qu’une structure puisse être transformée, abandonnée ou remplacée lorsqu’elle ne remplit plus cette fonction. Un ministère, une organisation territoriale, un rythme cultuel ou une manière de gouverner ne devraient jamais devenir intouchables simplement parce qu’ils possèdent une histoire ou une justification théologique. L’Église est un moyen, pas une fin.

Cela paraît presque banal. Pourtant, une institution finit facilement par consacrer une part considérable de ses ressources à maintenir ses bâtiments, ses postes, ses structures, ses habitudes et jusqu’à sa propre existence. Elle peut continuer à affirmer qu’elle sert l’Évangile tout en organisant concrètement une grande partie de son activité autour de sa survie, parfois même sans tenir réellement compte de ce qu’elle fait subir aux corps des individus qui la composent. À ce moment-là, la question devient assez simple : qu’est-ce qui est réellement servi ? Après tout, on ne peut servir deux maîtres à la fois, comme dirait l’autre.

C’est aussi là que la théologie peut devenir dangereusement utile. Elle peut fournir les raisons pour lesquelles telle structure doit demeurer, tel ministère conserver sa forme ou telle pratique être maintenue. L’institution donne alors à sa propre conservation une justification évangélique. Pourtant, si une forme d’Église ne sert plus les personnes, ne favorise plus le collectif ou produit des effets contraires à ce qu’elle prétend annoncer, rien ne devrait lui garantir sa pérennité.

Une Église devrait pouvoir accepter de perdre une forme d’elle-même plutôt que de demander à l’Évangile ou à la théologie de justifier sa conservation.

Alors, à quoi peut servir un théologien dans l’Église ?

Dire que la théologie ne devrait pas servir l’Église ne signifie pas que les théologiens n’y ont aucune place. Leur présence peut être précieuse, précisément lorsqu’ils ne deviennent pas les gardiens savants de ce qu’il faudrait croire.

Un théologien peut rappeler qu’une doctrine a une histoire, qu’un mot a changé de sens, qu’un texte a plusieurs niveaux de lecture ou qu’une interprétation dominante ne l’a pas toujours été. Il peut restituer des contextes, faire apparaître des conflits oubliés et montrer qu’une affirmation présentée comme évidente repose sur des choix herméneutiques particuliers. Autrement dit, il peut compliquer les évidences.

Cette fonction me paraît particulièrement importante dans une communauté croyante, qui développe naturellement ses habitudes de langage, ses certitudes et ses manières communes de lire. Le théologien peut introduire du jeu là où tout semblait aller de soi, rappeler que ce que nous croyons savoir est parfois simplement ce que nous avons appris à ne plus interroger.

Son rôle serait alors de dire : « voilà ce que nous savons ; voilà ce que nous pouvons raisonnablement supposer ; voilà les différentes manières dont cela a été compris ; et voilà l’endroit où commence notre propre interprétation croyante ». Dans ce sens, la théologie peut devenir un véritable garde-fou contre la tendance de la croyance à prendre ses propres affirmations pour des faits.

Mais elle ne devrait évidemment pas être le seul garde-fou. Une Église devrait accepter d’être interrogée par la psychologie, la sociologie, l’histoire, le droit, les sciences, les savoirs professionnels et, peut-être surtout, par l’expérience des personnes qui subissent concrètement les effets de ses pratiques.

Le théologien apporterait simplement une compétence parmi d’autres autour de la table. Et c’est peut-être précisément ainsi que la théologie peut être la plus utile à l’Église : en lui donnant quelques raisons supplémentaires de continuer à se remettre en question.

Conclusion — remettre chacun à sa place

Au fond, ma proposition est assez simple.

La théologie n’a pas à défendre l’Église. Elle n’a même pas à défendre l’Évangile. Elle devrait chercher, comprendre, documenter, confronter, critiquer — et nous devrions accepter ce qu’elle découvre, y compris lorsque cela dérange ce que nous aurions préféré croire.

L’Église, elle, peut choisir de servir l’Évangile. Mais cela suppose qu’elle accepte de rester une construction humaine, révisable, transformable, parfois même abandonnable dans certaines de ses formes. Le problème commence lorsque la théologie fournit à l’institution les raisons savantes de considérer comme nécessaire ce qui n’est peut-être qu’historique, contingent ou confortable.

La théologie devrait servir le savoir. L’Église devrait servir l’Évangile. Et aucune des deux ne devrait avoir besoin de se protéger du réel.

Reste alors une question, particulièrement sensible dans les milieux réformés : celle du lien structurel entre théologie et ministère pastoral. Le prérequis d’un master en théologie pour devenir pasteur suppose que la compétence théologique constitue une condition fondamentale de l’exercice pastoral. Mais est-ce réellement le cas ? Et surtout, cette superposition entre théologien et pasteur sert-elle l’Église et l’Évangile, ou contribue-t-elle à entretenir la confusion entre savoir académique, autorité pastorale et parole croyante que j’ai essayé de décrire ici ?

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