Peut-on prouver la résurrection ? Critique de l’apologétique chrétienne

Hier paraissait dans le 24h un article sur le sens de Pâques selon un pasteur évangélique, président de la fédération évangélique vaudoise. Cet interview empile des arguments comme on empile des évidences, et l’ensemble donne une impression de solidité. Pourtant, dès qu’on les prend un à un, le décor se fissure. J’ai eu envie de me prêter à l’exercice du « debunk » pour tester la solidité des arguments avancés.

Une remarque d’ensemble s’impose. La parole tenue dans cet entretien ne se situe jamais. Elle ne dit pas « je crois », « dans ma compréhension », « selon ma lecture ». Elle affirme. Elle pose des énoncés généraux, comme allant de soi. Ce déplacement donne aux convictions exprimées une apparence d’évidence. Il efface leur caractère situé, discutable, interprété. Il s’agit moins du partage d’une expérience singulière que d’un discours orienté vers l’adhésion. Cette manière de formuler, très affirmée, s’inscrit dans une tradition de proclamation où la parole ne se contente pas de dire, mais cherche à convaincre.

Ceci étant, je relève plusieurs arguments qui sont à mon sens largement discutable.

D’abord, il est question de l’historicité des textes bibliques : « Peu oseraient nier aujourd’hui l’historicité de Jésus. L’argumentation apologétique au sujet de la résurrection de Jésus tient la route. Mon pasteur de jeunesse disait: «Nous avons deux jambes: la foi et la raison, c’est l’équilibre nécessaire pour avancer.» La foi est donc intellectuellement défendable.« 

On commence par affirmer que l’historicité de Jésus ne fait plus débat, pour ensuite faire glisser cette vraisemblance vers la fiabilité des récits évangéliques, puis vers la réalité historique de la résurrection. Or les historiens travaillent avec des indices, des recoupements, des probabilités. Ils rendent plausible l’existence d’un prédicateur nommé Jésus en affirmant certes qu’il y a une somme conséquente d’indices historiographiques convergents qui rendent son existence plus vraisemblable qu’invraisemblable.. Ils ne valident pas pour autant les récits hagiographiques (les évangiles) qui en ont été faits comme des documents historiques, encore moins les événements surnaturels qu’ils contiennent. Confondre ces niveaux, c’est donner à une interprétation le statut d’un fait. La foi, n’est donc intellectuellement pas défendable. Elle découle d’une expérience singulière et de l’interprétation qu’on lui attribue.

On invoque ensuite le martyre des apôtres : « tous les apôtres ont été persécutés, ou sont morts de mort violente justement parce qu’ils proclamaient que Jésus était ressuscité. Aucun n’a renié sa foi pour «sauver sa peau». On ne meurt pas pour un mythe ou une cause à laquelle on ne croit pas sincèrement!« 
Ils seraient morts pour leur foi, donc ils disaient vrai. L’argument impressionne, mais il ne prouve qu’une chose : la sincérité. Or l’histoire est remplie de femmes et d’hommes morts pour des convictions contradictoires. Le martyre atteste d’une adhésion, jamais de la vérité de ce à quoi il adhère.

On cite ensuite la Première épître aux Corinthiens pour affirmer que sans résurrection, la foi est vaine. Mais Paul de Tarse ne produit pas une preuve. Il énonce une cohérence interne. Il dit ce qui, pour lui, fait tenir l’ensemble. Transformer cette phrase en argument historique revient à lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. De plus, cette lecture dénote d’une lecture littérale des textes bibliques, qui reprend une parole vieille de 2000 ans sans la contextualiser.

On mobilise ensuite les vies transformées de certains croyants. Des existences relevées, réorientées, apaisées, grâce au ressuscité. Et l’on conclut que c’est bien la preuve de sa présence. Là encore, le raisonnement glisse. Une transformation atteste d’une expérience, pas de la nature de ce qui la cause. Des changements similaires existent dans toutes les traditions, religieuses. Et surtout, cette lecture sélectionne ce qui l’arrange. En effet, ll met en avant les relèvements et laisse dans l’ombre les dégâts : culpabilité, emprise, abus spirituels et sexuels, refus de soins, dérives diverses. Attribuer le positif à Dieu et le négatif à l’humain comme le font certains croyants protège l’argument, mais ne le fonde pas. Sans compter que cela occulte les nombreux changements, relèvement qui ont lieu chez des personnes non chrétienne et non croyantes. Il n’y a rien qui indique que les chrétiens soient plus résilients que les autres.

On ajoute enfin que sans transcendance, il ne resterait qu’une vie vide, réduite à « métro, boulot, dodo ». Comme si le sens ne pouvait venir que d’un ailleurs. Comme si des existences sans référence christique ne pouvaient pas être habitées, engagées, traversées par une exigence et une intensité réelles. Le réel contredit cette caricature chaque jour. Il suffit de regarder autour de soi : des personnes sans référence religieuse explicite comme des athées, vivent des existences pleines, engagées, traversées par des choix, des liens, une direction qu’elles se donnent et qu’elles assument. À l’inverse, des croyants peuvent se trouver désorientés, malheureux, en manque de sens malgré leur foi. Le réel ne valide aucune équation simple entre transcendance et densité de vie. Il montre au contraire que le sens se joue dans la manière d’habiter son existence, de nouer des relations, de s’engager concrètement — là où une vie se met en mouvement plutôt que dans l’adhésion à un cadre donné.

Pris isolément, chacun de ces arguments repose sur un glissement : entre indice et preuve, entre sincérité et vérité, entre expérience et démonstration, entre conviction et réalité. Mis bout à bout, ils donnent une impression de cohérence. Mais cette cohérence tient moins à leur solidité qu’à leur enchaînement. Dès qu’on ralentit, dès qu’on distingue, dès qu’on nomme les registres, l’évidence se dissipe. Et ce qui reste n’est pas vide. C’est autre chose : un espace où la foi peut exister sans se déguiser en savoir.

Je ne suis pas en opposition avec la foi, y compris lorsqu’elle diffère de la mienne, que ce soit dans sa forme ou dans son intensité. Les chemins sont multiples, et chacun mérite d’être accueilli avec respect. Ce qui me questionne davantage, en revanche, c’est la manière dont cette foi s’exprime par certaines personnes. Lorsqu’elle se présente sans se situer, comme une évidence qui vaudrait pour tous, elle franchit une ligne rouge et devient arrogante. Elle se ferme là où elle pourrait ouvrir. Plusieurs personnes, dont des proches, ont trouvé cet entretien lumineux. Pour ma part, je trouve cela très peu convainquant.

Un témoignage en « je », assumé, aurait sans doute eu plus de portée que l’empilement d’arguments dont la solidité est discutable. De plus, considérant, si je m’en réfère aux textes que cette personne brandit de manière littérale, que la foi est un don, je considère que l’apologétique est alors en soi une discipline fallacieuse.

Dans cette optique, je conseille chaudement le livre de Thomas Durand, « Dieu, la contre-enquête« .

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