
Dans le premier billet (qu’il faut, je pense, lire avant celui-ci), j’ai posé un cadre : celui d’un monde où la concentration des richesses s’accompagne d’une concentration du pouvoir politique et médiatique, jusqu’à structurer les conditions mêmes dans lesquelles nous percevons le réel. Ce constat peut rester à distance, comme une analyse de plus, ou produire un déplacement. La question qui se pose alors devient simple : qu’est-ce que cela change, concrètement, dans ma manière de lire, de penser, de m’informer, de parler ?
Ce billet prend ce point d’appui. Il ne s’agit plus de décrire des mécanismes globaux, mais de voir comment ils traversent nos usages les plus ordinaires, et comment il devient possible de reprendre prise, à notre échelle. En cessant de s’abandonner sans reste au système. Dans le billet précédent, je parle de pistes d’actions que j’énumère. Je les reprends ici, pour les concrétiser et proposer un déploiement concret. C’est une tentative.
S’éduquer à l’esprit critique
S’éduquer à l’esprit critique engage d’abord un déplacement intérieur. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à repérer les erreurs des autres (même si c’est central pour se protéger des constructions fallacieuses), mais de prendre du recul sur ce que l’on croit soi-même, sur ce que l’on pense évident, sur les réflexes intellectuels qui se sont installés avec le temps. Toute information reçue vient rencontrer un terrain déjà structuré : des convictions, des affects, des appartenances. Sans ce travail de mise à distance, l’esprit critique se transforme facilement en outil de confirmation, sélectionnant ce qui conforte et rejetant ce qui dérange. Introduire une vigilance à cet endroit consiste à accepter d’être déplacé, à reconnaître que ce que l’on tient pour acquis peut être partiel, orienté, ou construit.
Ce recul concerne tout autant les contenus que l’on consulte. Lire, regarder, écouter n’est jamais un geste neutre. Chaque source porte une manière de voir le monde, une hiérarchie implicite des faits, une orientation. Prendre au sérieux cette réalité implique de ne plus recevoir l’information comme un flux évident, mais comme une production située. Cela demande de ralentir, de vérifier, de croiser, mais aussi de se demander régulièrement : pourquoi est-ce que je crois cela ? D’où cela vient-il ? Qu’est-ce que cela produit en moi ? Ce travail n’a rien d’abstrait. Il engage une discipline quotidienne, parfois inconfortable, qui consiste à sortir de l’adhésion immédiate pour retrouver une capacité de jugement. C’est à ce prix que l’on cesse d’être simplement traversé par des discours pour redevenir acteur de ce que l’on comprend et de ce que l’on pense.
Pour cela je ne peux que conseiller quelques ouvrages généraux et spécifiques, qui sont dans ma bibliothèque :
- « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon
- « Manuel d’autodéfense intellectuelle » de Sophie Mazet
- « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » de Robert Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois
- « L’art d’avoir toujours raison » d’Arthur Schopenhauer, pour comprendre et mieux déceler certaines techniques de débats.
- « Neuromania, le vrai du faux sur votre cerveau » et « votre cerveau vous joue des tours » de Albert Moukheiber (dont je recommande les interventions sur YouTube également), Dr en neurosciences et psychologue clinicien, qui parle de nous et de nos biais, bien mieux que tous les prétendu coachs de vies.
- « Logocratie » et « Pouvoir rhérotique » de Clément Viktorovitch, Dr en sciences politiques, qui traitent de rhétorique, notamment dans le champ politique.
- « Dieu, la contre-enquête » de Thomas Durand, qui analyse les argument du livre « Dieu, la science, les preuves » avec les outils de la raison et de l’esprit critique. Brillant et indispendable.
Et quelques chaînes YouTube que je suis:
- « L’esprit critique » : une chaîne qui, comme son nom l’indique, parle d’esprit critique.
- « La Tronche en biais« , chaîne d’esprit critique, scepticisme, zététique
- « Hygiène mentale« , chaîne de zététique , scepticisme, étude scientifique des phénomènes dites « paranormaux » .
- « Defekator« , chaîne d’ateliers pratiques sur les fakes
- « Hacking social« , vulgarisation de sciences sociales
- « G Milgram« , enquêtes et debunk de bullshit pseudo-scientifique
- La chaîne ce Clément Viktorovitch : analyse rhétorique et dialectiques de discours politiques
- « Linguisticae » : pour comprendre d’où viennent les mots, les langues, et comment le langage est fait et évolue.
- Et deux chaînes de vulgarisation scientifique, car je pense que mieux comprendre le monde permet aussi d’affuter son esprit critique, notamment face au bullshit : « Sciences étonnances » et « e-penser« . Il y en a bien d’autres…
A ces références, et en guise de transition avec le point suivant, je propose pour affuter son esprit critique, l’idée de quitter (aussi dans une logique de boycott) les réseaux prétendument sociaux, qui nous enferment dans des logiques de captation et des bulles de filtres sans que l’on y prenne garde.
Boycotter et choisir
Boycotter certains médias, réseaux et reprendre la main sur ses usages ne relève pas seulement d’un geste symbolique ou moral, mais d’un positionnement concret face à des structures de pouvoir. Les grandes plateformes et de nombreux médias dominants ne sont pas de simples canaux d’information : ils sont organisés selon des logiques de captation de l’attention, de rentabilité et d’influence. Certains portent des agendas politique clairs. Chaque clic, chaque vue, chaque partage alimente ces logiques et renforce leur capacité à orienter le débat public.
Sortir de cette dynamique implique d’introduire des ruptures dans ses habitudes. Ne plus cliquer automatiquement sur certains contenus, ne plus relayer des articles issus de médias dont on connaît les biais structurels et les agendas politiques nauséabonds, limiter son exposition à des flux conçus pour provoquer des réactions rapides, ne plus scroller. Ce type de geste peut sembler dérisoire à l’échelle individuelle, mais il participe d’un déplacement réel : il retire de l’attention là où elle est massivement concentrée.
Ce mouvement ne consiste pas uniquement à se détourner. Il engage aussi un choix actif : orienter son attention vers d’autres sources, soutenir des médias indépendants, accepter de chercher une information moins visible, moins immédiatement accessible, mais souvent plus travaillée et sourcée. Reprendre la main sur ses usages, c’est reconnaître que l’attention est une ressource, et qu’en la distribuant autrement, on participe déjà à modifier, à petite échelle, les équilibres existants.
Quelques médias que je suis :
- Les médias du service public, qui sont de qualité !
- Blast : média indépendant français proposant plusieurs formats qui me paraissent très pertinents
- MediaPart : média indépendant et participatif français
- L’humanité
Renouer avec une primauté du lien social
Renouer avec une primauté du lien social va dans ma logique de déconnexion avec les réseaux prétendument sociaux, et consiste à sortir d’un rapport au monde médiatisé presque exclusivement par des écrans et des flux. Les dispositifs numériques organisent des formes d’interaction rapides, fragmentées, souvent désincarnées, où chacun reçoit une version du réel ajustée à ses propres habitudes. Cette structuration fragmente les perceptions et rend plus difficile l’émergence d’un terrain commun. Le lien social, dans sa dimension directe, introduit autre chose : une présence, une durée, une confrontation réelle à l’altérité.
Concrètement, cela implique de redonner de la place à des espaces où la parole circule autrement. Prendre le temps de discuter d’un sujet en face à face, confronter des points de vue sans passer par des réactions instantanées, accepter la nuance et l’inconfort du désaccord. Là où les plateformes favorisent des positions tranchées et des réponses rapides, ainsi que des formes standardisées, le lien direct permet d’élaborer, de préciser, de transformer ce qui est pensé.
Ce déplacement ne relève pas d’un simple choix de confort relationnel. Il engage une manière de reconstruire du commun. Le réel partagé ne se constitue pas uniquement à partir d’informations reçues, mais à travers des échanges situés, des expériences vécues, des paroles qui se répondent dans un espace non entièrement structuré par des logiques de captation. Donner priorité à ces formes de relation, c’est réintroduire une épaisseur dans la manière de comprendre le monde, et limiter l’emprise de dispositifs qui tendent à réduire cette complexité.
Cela passe par deux canaux principaux selon moi. La mise à distance des liens par écrans interposés pour privilégier les liens réels d’abord. L’engagement associatif ensuite (clubs de sports, proches aidants, hobbies, etc…)
Critiquer frontalement les discours mensongers et idéologiques
Pour ma part, j’ai décidé de m’atteler à une activité assez ingrate, car elle fait régulièrement passer pour le rageux de service. Mais je sais pourquoi je le fais.
Critiquer frontalement les discours qui déforment le réel demande d’assumer une forme de confrontation. Certaines informations, assertions ou croyances circulent non pas parce qu’elles éclairent, mais parce qu’elles servent des intérêts, orientent des perceptions, ou détournent l’attention. Les laisser passer sans réponse contribue à leur installation. Répondre ne consiste pas à réagir à tout, ni à entrer dans des affrontements stériles. Cela suppose de choisir ses combats, d’identifier les discours structurants, et de les travailler avec précision. Nommer les biais, démonter les mécanismes, apporter des éléments vérifiables, replacer les faits dans leur contexte.
Cette démarche demande de la rigueur et d’accepter de s’exposer. Elle expose au désaccord, parfois à la conflictualité. Elle suppose d’accepter de ne pas être immédiatement entendu, voire d’être contredit. Pourtant, c’est à cet endroit que se joue une part essentielle de la responsabilité individuelle : ne pas laisser certains récits s’imposer sans contradiction, ne pas abandonner l’espace public et l’opinion aux logiques les plus bruyantes ou les plus intéressées.
Enfin, cela n’implique pas nécessairement de devenir visible, comme peut l’être une personne publique ou un blogueur. L’enjeu peut simplement s’ancrer dans un refus explicite de certains discours. Des pratiques comme la biodynamie ou l’homéopathie en offrent un bon exemple : elles bénéficient souvent d’une forme de tolérance, sous prétexte qu’elles ne feraient de mal à personne, ce qui conduit à les laisser s’installer sans véritable remise en question. Or, une critique à leur égard reste nécessaire, précisément parce que ces discours produisent des effets et façonnent des représentations. À partir de là, l’exigence s’élargit : il ne s’agit plus seulement de discerner, mais de ne pas se taire, de ne pas laisser certaines idées circuler sans contradiction, même à une échelle discrète et située. La logique est la même en ce qui concerne les narrations viciées de certains média et sur les plateformes sociales.
Cette prise de position s’ancre dans un travail de différenciation : distinguer ce qui m’appartient de ce qui ne m’appartient pas, reconnaître ce qui relève de l’autre sans s’y confondre, et clarifier ce qui appartient au registre des faits et ce qui relève des croyances. À partir de là, quelque chose se déplace.
A ce point, le billet peut être repris depuis le début, à l’esprit critique, comme un travail sur soi : interroger ses propres adhésions, ses réflexes, ses évidences, et voir comment les discours trouvent prise en nous. Et comprendre ce qui, dans les critiques que nous formulons, relève de faits et de croyances, et repose sur une construction solide et non sur des biais cognitifs ou des constructions fallacieuses. C’est un travail constant, où l’on repasse encore et encore par les mêmes points. Parce qu’évidemment, critiquer suppose d’être soi-même ouvert à la critique, considérant que ce que l’on pense, croit et dit peut être autant biaisé que ce que l’on critique.
Conclusion
La reprise en main informationnelle ne désigne pas un geste ponctuel, mais une manière de se tenir dans le monde. Elle engage un rapport actif à ce que l’on reçoit, à ce que l’on relaie, à ce que l’on produit soi-même. À mesure que les dispositifs de captation se perfectionnent, la simple exposition devient une forme de participation. Reprendre la main consiste alors à réintroduire de la conscience là où tout pousse à l’automatisme, à redonner du poids à des gestes qui semblaient anodins : cliquer, lire, partager, croire.
Ce déplacement transforme en profondeur le rapport au réel. L’information cesse d’être un flux continu auquel on s’abandonne pour redevenir un ensemble de contenus situés, produits, orientés, qu’il devient possible d’interroger. Ce travail ne conduit pas à une position de surplomb, mais à une forme de lucidité située, toujours en mouvement, toujours à reprendre. Il s’agit de cultiver une vigilance suffisamment solide pour ne pas être entièrement façonné par ce qui circule.
Les gestes décrits dans ce billet s’inscrivent dans une même dynamique : celle d’un réajustement de la place que l’on occupe face aux discours. Une manière de ne plus simplement recevoir le monde, mais de participer à sa mise en forme. Ce travail reste ouvert, inachevé, parfois inconfortable. Il demande de revenir régulièrement sur ses propres positions, de réévaluer ce que l’on tient pour solide, d’accepter d’être déplacé. C’est précisément dans cette instabilité assumée que, je crois, se loge sa force.
Un travail sur soi engage aussi une responsabilité vis-à-vis des autres dans leur rapport à l’information. Ce que l’on choisit de relayer, la manière dont on formule une critique, l’attention portée aux sources et aux mots influencent directement les personnes avec qui l’on échange. Une exigence personnelle en matière de rigueur et de discernement ne reste pas confinée à soi : elle façonne des espaces de discussion plus solides, limite la circulation de contenus trompeurs et ouvre des possibilités d’accès à une information mieux construite. À travers ces gestes, même discrets, le rapport au réel devient moins soumis aux automatismes collectifs et plus partagé, plus travaillé, plus conscient.