
Petit rappel de ma démarche : je souhaite que des blogueurs, des collègues ou d’autres lecteurs reprennent ces thèses pour les discuter, les contester ou les prolonger ; qu’ils publient leurs propres réponses, mettent des liens vers mes billets et déposent, dans les commentaires, les liens vers leurs textes. Qu’ils y réagissent par courriel ou par pigeon voyageur. Je m’empresserai alors de leur répondre, pour autant que j’aie effectivement quelque chose à ajouter. Après tout, une thèse n’a d’intérêt que si elle ouvre une conversation, provoque un désaccord ou oblige au moins à préciser sa pensée.
Dans ma première thèse, j’affirmais que les institutions ecclésiales consacrent une part considérable de leur énergie à leur propre conservation. Cette tendance repose sur une conviction rarement interrogée et pourtant présente dans beaucoup de milieux : l’Église serait nécessaire à l’Évangile. Dans sa Lettre à mon gendre agnostique, Antoine Nouis écrit : « Mon cher Thomas, puisque tu es un scientifique, pourquoi ne pas appliquer à la foi les principes de la science expérimentale ? Fais l’expérience de la foi, de la lecture des Évangiles, de te présenter devant Dieu dans la prière, de la fidélité à l’Église. » Pour ce pasteur comme pour beaucoup d’autres, l’Église fait partie du package.
Dans les milieux évangéliques que j’ai fréquentés, le refrain était toujours le même : suivre l’Évangile impliquait de faire partie d’une Église. « Jésus ne souhaite pas que tu partes. » me disait-on avant que je quitte le milieu. Lors d’une rencontre JEM, un prédicateur américain m’avait même lancé : « Quitter ton Église, that’s not Jesus. » Le lien entre Évangile et institution était présenté comme évident, presque naturel. Sans Église, sans ministres formés, sans théologiens et sans structures de transmission, quelque chose d’essentiel semblait nécessairement voué à disparaître. Même lorsque cette conviction n’est pas formulée explicitement, elle demeure profondément inscrite dans l’imaginaire chrétien : l’Évangile irait nécessairement avec l’Église. Et même lorsque cette association n’est pas « officiellement » défendue théologiquement, elle irrigue malgré tout « officieusement » et silencieusement le milieu.
C’est précisément cette association que je conteste ici. Les institutions ecclésiales et les théologiens peuvent étudier l’Évangile, le commenter, tenter de le transmettre et lui offrir des lieux où il peut être entendu. Leur intervention ne les rend ni indispensables, ni propriétaires, ni gardiens autorisés de ce qu’ils transmettent. La question mérite donc d’être posée frontalement : l’Évangile dépend-il réellement de celles et ceux qui ont construit leur fonction, leur autorité et parfois leur profession autour de lui ? Ma réponse est simple : il n’a besoin ni d’institutions ni de théologiens pour être compris, vécu et transmis. Il se manifeste dans la vie d’individus qui le suivent, qu’ils soient membres d’églises ou non, théologiens ou non.
Ce que j’appelle Évangile
Les commentaires de la première thèse m’ont encouragé à mieux définir certaines choses. Alors, avant d’aller plus loin, je dois préciser ce que j’appelle ici « l’Évangile ».
J’appelle Évangile (littéralement bonne nouvelle) le mouvement que je reconnais dans les paroles, les récits et les gestes attribués à Jésus : une dignité rendue aux personnes, une attention particulière aux plus vulnérables, un déplacement des frontières sociales et religieuses, une contestation des hiérarchies, un refus de réduire les individus à leur statut ou à leurs fautes, ainsi qu’une primauté accordée aux relations, au soin, au partage et à la libération.
Cette définition est elle-même une interprétation. Je n’accède pas à une essence intacte de l’Évangile, située derrière les textes et préservée de toute médiation. Je lis des récits déjà composés, sélectionnés et orientés par leurs auteurs, puis transmis à travers des siècles de commentaires et de constructions doctrinales. Je choisis, dans cet héritage, de reconnaître un mouvement qui me paraît central et fécond.
L’Évangile désigne donc ici moins un dépôt de vérités à conserver qu’une dynamique à éprouver dans ses effets. Il devient perceptible lorsqu’une personne est relevée, qu’une domination recule, qu’une dignité est restaurée, qu’une solitude est rompue ou qu’une relation devient plus libre. C’est de cet Évangile que j’affirme qu’il n’a besoin ni d’institutions ecclésiales ni de théologiens pour être compris, vécu et transmis.
Je peux aussi définir l’Évangile par ce qu’il ne représente pas/plus pour moi. Je n’y vois pas l’annonce d’une vie éternelle comprise comme une existence qui se prolongerait après la mort. Je n’y cherche pas une réponse destinée à calmer mes angoisses devant la finitude, ni une promesse de compensation future pour les souffrances présentes. Une bonne nouvelle qui trouverait son accomplissement essentiel dans un autre monde risquerait toujours de détourner le regard de celui que nous habitons.
Une personne me disait récemment n’avoir eu le sentiment de comprendre l’Évangile qu’après avoir quitté les Églises. Derrière les oripeaux ecclésiaux, les constructions doctrinales et la croyance en une vie après la mort, elle avait découvert une posture beaucoup plus simple : aimer son prochain. Tout le reste lui semblait pouvoir découler de là. Cette posture ne désigne pas seulement une disposition morale individuelle, comme s’il suffisait à chacun d’être un peu plus gentil avec les autres. Elle engage une manière de construire le monde commun. Aimer son prochain signifie considérer que son existence compte, que sa dignité ne dépend pas de son mérite, que sa vulnérabilité m’oblige et que ma propre vie se déploie toujours au milieu d’autres vies.
La bonne nouvelle réside déjà dans cette manière de se tenir devant autrui. Mais surtout, elle est bonne nouvelle en ce qu’elle réside aussi dans la confiance accordée à ce qu’une telle posture peut produire collectivement. Une société, un groupe ou un collectif qui placerait réellement le soin des relations, la dignité et l’attention aux vulnérables au centre de ses choix deviendrait plus habitable pour chacun. L’amour du prochain fait du bien à celui qui le reçoit ; il transforme également le monde dans lequel celui qui aime devra lui-même continuer à vivre.
L’espérance prend alors un sens très concret. Elle consiste à croire, au sens de faire confiance, qu’une autre qualité de relations demeure possible. Je peux contribuer à un collectif dans lequel ma propre existence sera accueillie, soutenue et protégée, précisément parce que nous aurons choisi de traiter toute existence de cette manière. « Aime ton prochain » ne promet pas de nous arracher à notre condition humaine. Cette parole offre une manière de l’habiter ensemble. C’est là que se trouve pour moi la Bonne Nouvelle : dans la possibilité de faire advenir, dès maintenant, des relations et un monde commun où la vie de chacun devient un peu plus vivable.
L’enseignement de Jésus précède « l’Évangile »
Avant de devenir un corpus, une doctrine ou un objet théologique, l’Évangile est donc d’abord un mouvement. La figure de Jésus transmet une certaine manière de regarder le monde, d’habiter les relations et de contester les rapports de pouvoir. Il rencontre, raconte, guérit, relève, partage, déplace les frontières religieuses et sociales, rend une place à celles et ceux que les systèmes de pureté, de mérite ou de respectabilité avaient relégués.
Ce mouvement précède les constructions doctrinales qui porteront ensuite le nom de christianisme. Même lorsque les récits attribuent à Jésus les mots « Évangile » ou « Bonne Nouvelle », nous n’avons jamais accès à une parole brute ou intacte. Ce que nous lisons est déjà le résultat d’un travail de transmission, de sélection, d’organisation et d’interprétation. Des personnes ont recueilli des traditions, retenu certains épisodes, articulé certaines paroles et composé des récits depuis les préoccupations de leurs propres communautés.
L’Évangile que nous recevons est donc déjà mis en forme. Puis cette mise en forme a été reprise au fil des siècles, conceptualisée, sacralisée et théologisée. Des doctrines ont émergé, des autorités se sont constituées, des frontières ont été tracées, des lectures ont été déclarées légitimes et d’autres condamnées. Peu à peu, les institutions ont fini par se présenter comme les dépositaires nécessaires de ce qui leur était pourtant antérieur, chacune avec son interprétation de ce qu’est l’Évangile, et de ce que devrait produire la foi.
C’est ce renversement que je conteste. L’institution et la théologie viennent après. Elles interprètent, organisent, transmettent et parfois recouvrent ce mouvement initial. Elles ne peuvent donc pas se présenter comme sa condition d’existence, comme si l’Évangile avait attendu leurs cadres pour devenir intelligible, vivant ou transmissible. La théologie vient ensuite interpréter ce mouvement. Elle le relie à Dieu, à la révélation, au salut, à la christologie, parfois à l’ecclésiologie, à l’histoire doctrinale et aux différentes constructions de la foi chrétienne. Ce travail appartient pleinement à l’histoire du christianisme. Il constitue l’une des manières possibles de lire l’Évangile, depuis un cadre croyant particulier.
Le problème commence pour moi lorsque cette interprétation finit par se confondre avec l’Évangile lui-même. Des constructions historiques deviennent alors des passages obligés. Il faudrait maîtriser les bons concepts, adhérer aux bonnes doctrines et recevoir l’autorisation des bons interprètes pour comprendre ce qui, au départ, se donne dans des récits, des gestes et des relations. À ce moment-là, le commentaire acquiert davantage d’autorité que ce qu’il prétend commenter. Les institutions ecclésiales ne se contentent plus d’interpréter l’Évangile : elles en définissent les frontières via les théologiens, en fixe le sens légitime. C’est précisément cette confusion que je veux défaire.
Toute lecture des Évangiles ne constitue pas une théologie
Cette confusion apparaît notamment dans l’affirmation selon laquelle toute personne qui interprète les Évangiles ferait nécessairement de la théologie. C’est la proposition défendue par Raphaël Picon dans Tous théologiens ?, auquel j’avais consacré un billet. L’intention paraît généreuse : ouvrir la théologie, retirer aux spécialistes leur monopole et reconnaître à chaque croyant la légitimité de penser et de dire sa foi. J’y vois pourtant une ambiguïté fondamentale. En déclarant tout le monde théologien, on ne libère pas forcément la parole ; on peut aussi la faire entrer de force dans une catégorie définie par ceux qui occupent déjà le champ théologique.
Qu’est-ce que la théologie ici ? Plusieurs définition s’entrecroisent. Selon Wikipédia La théologie est un ensemble de champs disciplinaires qui concerne l’idée de Dieu ou du divin. L’approche confessante de ces champs d’étude les distingue de l’approche agnostique des sciences des religions. Elle recouvre aussi l’étude des questions religieuses fondées sur les textes sacrés, la doctrine d’une église portant sur un point particulier (théologie des sacrements par exemple), ou une doctrine religieuse d’un auteur, d’une époque ou d’une école.
Une personne peut lire les Évangiles comme de la philosophie, de l’éthique, de la littérature, une critique politique ou une réflexion sur les relations humaines. Elle peut y trouver une vision du monde, une manière de comprendre le pouvoir, la vulnérabilité, le pardon ou le soin, sans s’intéresser au concept de Dieu et sans inscrire sa lecture dans la foi chrétienne ou une vision religieuse. Dans ce cas, pourquoi faudrait-il absolument appeler sa démarche « théologie » ? Parce que le texte a été sacralisé par le christianisme ? Parce que les institutions ecclésiales ont décidé qu’il appartenait à leur domaine ? Parce que les théologiens chrétiens ont construit leur discipline autour de lui ?
Affirmer que cette personne fait malgré tout de la théologie revient à redéfinir son expérience à sa place. Elle croit faire de la philosophie, ou encore simplement appliquer des principes tirés d’un récit ancien, mais le théologien lui explique qu’elle pratique en réalité sa discipline sans le savoir. Le geste ressemble à une ouverture, mais le cadre demeure imposé depuis un centre. La parole extérieure est accueillie à condition d’être renommée, classée et absorbée par un champ dont d’autres ont déjà établi les règles.
J’avais déjà formulé cette critique à propos de la « théologie populaire ». Lorsque quelqu’un parle du concept de Dieu, cette personne ne cherche pas nécessairement à construire un discours théologique. Elle peut simplement raconter son expérience, apporter une critique, exprimer son rapport au monde en utilisant des mots connus de son interlocuteur ou tenter de mettre des mots sur quelque chose qui lui arrive. Qualifier automatiquement cette parole de théologique transforme une expression singulière en objet disciplinaire. Ce qui était vécu, philosophique, poétique critique ou existentiel devient une contribution à un corpus dont le théologien reste finalement le spécialiste.
La difficulté devient encore plus évidente avec une personne qui ne croit pas en Dieu. Elle peut lire les Évangiles, y reconnaître une philosophie relationnelle et vivre d’une manière que je considère comme profondément évangélique. (C’est le cas de beaucoup de connaissances, pourtant athées, mais que je définissais par abus de langage comme « plus chrétienne que certains chrétiens ». Aujourd’hui je dirais plutôt « plus évangéliques que certains chrétiens ».) Elle peut prendre soin des autres, accueillir les personnes marginalisées, résister aux rapports de domination et accorder à chaque existence une dignité inconditionnelle. Elle ne fait pas secrètement de la théologie. Et puis, c’est aussi le cas de personnes qui n’ont même pas lu, ou été en contact avec les évangile et l’enseignement du Christ. C’est depuis mon propre cadre que je reconnais quelque chose de l’Évangile dans ce qu’elle vit. Je n’ai aucun droit d’annexer sa pensée et ses actes à une croyance qu’elle ne partage pas. Les qualifier de « plus évangélique que les chrétiens » est déjà en soi un abus de langage… alors les qualifier de théologiens.
Toute lecture produit une interprétation. Toute interprétation des Évangiles ne constitue pas pour autant une théologie. La théologie commence lorsque l’on choisit de poser au texte des questions relatives à Dieu, à la révélation, au salut ou à la foi, ou quand on décide d’applique les codes de l’études théologiques tels que définis par la discipline académique y relative. Ce choix appartient aux personnes qui s’y reconnaissent. Il ne définit ni la seule lecture possible, ni la nature profonde de ces textes, et encore moins la légitimité de celles et ceux qui s’en saisissent autrement.
La véritable démocratisation de la parole ne consiste donc pas à proclamer tout le monde théologien. Elle consisterait à reconnaître que personne n’a besoin de devenir théologien, même « populaire » pour reprendre le terme de Picon, pour lire les Évangiles, parler de Dieu, dire son expérience ou transmettre une vision du monde. Certaines paroles appartiennent à la théologie. D’autres existent à côté d’elle, lui échappent ou la mettent à l’épreuve. Elles n’ont pas besoin d’être récupérées par son vocabulaire pour devenir légitimes.
Et puis, les Évangiles peuvent être étudiés comme n’importe quel autre corpus ancien. On peut analyser leur langue, leurs sources, leur composition, leurs contradictions, leurs procédés littéraires, leur contexte historique et les communautés qui les ont produits. Rien de tout cela n’exige de croire en Dieu, en Jésus ressuscité ou en l’autorité particulière de la Bible. Ce travail relève de l’exégèse, de l’histoire, de la philologie, de la littérature ou des sciences sociales. Il devient théologique lorsque l’on ajoute au texte des questions liées à la croyance : que révèle-t-il de Dieu ? Quelle vérité de foi transmet-il ? Quelle autorité doit-il exercer sur les croyants ? Que faut-il confesser à partir de lui ? Ces questions peuvent intéresser celles et ceux qui partagent ce cadre. Elles ne sont pas naturellement contenues dans le texte au point de s’imposer à tous ses lecteurs.
La dimension théologique ne vient donc pas uniquement de la nature du corpus étudié. Elle dépend du regard que l’on choisit de porter sur lui. Dès que les présupposés croyants sont retirés, le spécialiste des Évangiles reste un exégète, un historien ou un analyste des textes, un philosophe ou un simple lecteur. Il travaille sur un ensemble d’écrits anciens comme d’autres travaillent sur Homère, Platon, les mythes mésopotamiens ou les récits fondateurs d’autres traditions.
Cela ne retire rien à l’intérêt des Évangiles. Cela les soustrait simplement au monopole du regard religieux ou théologique. Ils peuvent être interrogés pour ce qu’ils disent du pouvoir, de la pauvreté, de la violence, des relations, des représentations du monde ou des conflits qui traversaient les premières communautés chrétiennes. La lecture théologique constitue une lecture possible parmi d’autres. Elle ne possède aucun droit naturel à se présenter comme leur lecture ultime.
Le cercle de légitimation entre théologie et institution
La relation entre théologie et institution ecclésiale repose sur un cercle de légitimation particulièrement efficace. Les institutions exigent une formation théologique pour reconnaître leurs ministres. Les facultés et les instituts de formation préparent ces futurs ministres à exercer dans les institutions. Je sais qu’en théorie, l’université est censé « transmettre un savoir » pour tous… la réalité dans les deux facultés (protestantes) que j’ai fréquenté est que l’écrasante majorité des personnes présentes dans le cursus confessait ouvertement suivre la formation pour devenir pasteur ou approfondir leur foi, et non par simple curiosité académique, savante ou culturelle Une fois diplômés et engagés, ils deviendront les interprètes autorisés des textes, des doctrines et des traditions qui servent précisément à légitimer leur ministère et l’organisation qui les emploiera, et non seulement des « théologiens » au sens d’un diplôme.
Le cercle est presque parfait : l’institution valide la théologie ; la théologie forme les ministres ; les ministres interprètent les textes ; leur interprétation confirme la nécessité de l’institution, du ministère et de la théologie elle-même. Chacun des éléments garantit ainsi la légitimité des deux autres. Ce système transforme progressivement une compétence située en autorité religieuse. Le diplôme ne certifie plus seulement une connaissance de l’histoire du christianisme, des langues bibliques ou des doctrines. Il devient une habilitation à parler de l’Évangile, à le prêcher, à l’interpréter publiquement et parfois à décider quelles lectures sont recevables ou non. L’institution crée ainsi les spécialistes dont elle a besoin, puis s’appuie sur leur expertise pour démontrer qu’elle est elle-même nécessaire. Et cette habilitation se meut en autorité symbolique qui s’ancre, quand bien même les institutions ou les ministres s’en départiraient.
En dehors de ce monde ecclésial, une grande partie de ce travail retrouve des noms plus ordinaires : histoire des religions, philologie, philosophie, littérature, sociologie ou étude des textes anciens. La théologie conserve sa spécificité tant qu’elle travaille depuis des croyances (actuelle ou historiques) et pour des communautés qui reconnaissent ces croyances. Sa nécessité professionnelle dépend donc largement des institutions qui l’emploient, la financent et lui accordent une fonction particulière.
C’est ce que fait sans ambages l’Église catholique romaine lorsqu’elle réserve au Magistère la tâche d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu. L’institution désigne les personnes habilitées à en déterminer le sens, leur confère leur autorité, puis invoque cette autorité pour établir la nécessité de l’institution. La boucle se referme : l’Église garantit les interprètes qui garantissent à leur tour que l’Église demeure la médiatrice nécessaire de l’Évangile. Ce qui relève d’une construction historique du pouvoir ecclésial finit ainsi par être présenté comme une disposition voulue par Dieu. Ce cercle est particulièrement explicité chez les catholiques, mais n’est pas totalement inexistant dans les autres confessions. Il peut produire des connaissances riches, des analyses stimulantes et des critiques utiles. Il produit aussi un pouvoir : celui de désigner les interprètes légitimes, d’établir les bonnes questions et de définir le langage dans lequel l’Évangile doit être compris. C’est précisément ce pouvoir que ma thèse conteste.
Jésus appelle des pêcheurs, pas des théologiens
Les récits évangéliques et leur narration eux-mêmes ne font pas du savoir religieux une condition d’accès à l’enseignement de Jésus. Celui-ci appelle des pêcheurs, un collecteur d’impôts et des personnes ordinaires auxquelles aucune compétence théologique particulière n’est attribuée. Il ne leur demande ni diplôme, ni maîtrise des langues anciennes, ni adhésion préalable à un système doctrinal. Il les invite à le suivre, à regarder ce qu’il fait, l’imiter et à participer à son mouvement. Son enseignement circule dans des récits, des images, des repas, des rencontres et des gestes. Il parle de semences, de dettes, de voisins, de blessures, de travail, de pain et de relations familiales. Il s’adresse à des personnes capables de comprendre le monde qu’elles habitent, sans attendre qu’une classe de spécialistes traduise pour elles une vérité qui leur serait inaccessible.
Une Bonne Nouvelle dont le sens véritable serait réservé à celles et ceux qui maîtrisent l’histoire des doctrines ou les langues bibliques aurait déjà cessé d’être une bonne nouvelle adressée à tous. Les savoirs peuvent éclairer les textes. Ils ne constituent aucune condition pour recevoir, vivre ou transmettre ce que Jésus propose. Aimer son prochain est accessible à tous. Jésus fournit d’ailleurs lui-même un critère d’évaluation particulièrement concret : C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Il ne dit pas qu’un arbre se reconnaît à la précision de sa doctrine, à la qualité de son exégèse ou à la conformité de sa confession de foi ou à ses diplômes. Il invite à regarder ce qui pousse réellement, ce que les paroles et les pratiques produisent dans l’existence des personnes.
Les pharisiens constituent, dans les récits évangéliques, la figure de cette possibilité tragique : connaître les textes, défendre la tradition, occuper une position religieuse reconnue et passer pourtant à côté de ce qui se joue dans la justice, la compassion et la dignité rendue aux personnes. Leur érudition ne leur garantit aucune fidélité à ce que Jésus cherche à faire advenir. À l’inverse, une personne peut ignorer la théologie, ne croire en aucun Dieu et produire des fruits que je reconnais comme profondément évangéliques : accueillir, soigner, partager, résister aux dominations, protéger les vulnérables et rendre les relations plus libres. Le critère demeure alors très simple : que produisent nos croyances, nos interprétations et nos institutions dans la vie concrète des personnes ?
Comme le dit Jésus : ce n’est ni au temple, ni à la montagne qu’il faut adorer, mais en esprit et en vérité! Toute la loi et les prophètes se retrouvent résumés en une seule parole : aime ton prochain comme toi-même! C’est là que se situe l’adoration en esprit et en vérité, et non dans la religion. C’est ce qui, à mon sens, constitue « un culte raisonnable ».
L’Évangile peut être vécu sans être nommé
Comme dit : une personne peut vivre quelque chose que je reconnais comme profondément évangélique sans se dire chrétienne, sans croire en Dieu et sans employer le mot « Évangile ». Elle peut comprendre ses engagements comme une éthique humaniste, une conviction politique, une philosophie ou simplement comme une manière décente d’habiter le monde avec les autres.
Depuis mon propre cadre, je peux reconnaître l’Évangile dans une pratique du soin, dans l’accueil d’une personne marginalisée, dans le refus d’une domination, dans une solidarité concrète ou dans une relation qui rend quelqu’un plus libre. Cette reconnaissance parle toutefois de ma lecture. Elle ne m’autorise pas à redéfinir l’autre à sa place, à le déclarer secrètement chrétien, théologien malgré lui ou inspiré par un Dieu auquel il ne croit pas. Ce serait encore une manière chrétienne de s’approprier ce qui lui échappe : toute bonté deviendrait une œuvre cachée de Dieu, toute justice une expression implicite de l’Évangile, toute personne humaniste un.e chrétien.ne qui s’ignore. Je refuse cette récupération. Les personnes ont le droit de donner elles-mêmes un nom à leurs convictions et à leurs actes, y compris lorsqu’elles refusent le vocabulaire religieux.
L’Évangile ne dépend donc pas de son étiquette. Il peut circuler dans des gestes, des relations et des pratiques qui ne revendiquent aucune origine chrétienne. Il peut être vécu sans être nommé, transmis sans être prêché et reconnu comme « Évangile », sans être confessé. Sa fécondité ne dépend pas de la capacité des institutions ecclésiales à apposer leur signature sur ce qui advient.
Alors, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : l’humanité n’a pas attendu Jésus, la Bible ou le christianisme pour aimer, partager, secourir les personnes vulnérables, résister à la violence ou construire des formes de solidarité. Le christianisme ne possède aucun monopole sur l’humanisme, la bonté, le soin ou la justice.
Cette affirmation ne retire rien à ce que l’Évangile, mis en forme dans les textes évangéliques et compris comme défini ici, peut représenter pour celles et ceux qui s’en nourrissent. Ces récits peuvent offrir un langage, une mémoire, une inspiration et une manière féconde de penser les relations humaines. Ils peuvent déplacer une existence, soutenir un engagement ou donner forme à une intuition morale. D’autres personnes trouvent ailleurs des ressources tout aussi puissantes : dans la philosophie, la politique, la littérature, l’expérience, les liens ou leur propre sens de la responsabilité.
L’Évangile peut donc être une ressource parmi d’autres, disponible pour celles et ceux qui y reconnaissent quelque chose de vivant. Il n’a pas besoin de devenir la source cachée de toute bonté humaine pour conserver sa valeur. Affirmer que chaque geste de justice ou de compassion procéderait secrètement de Dieu reviendrait encore à annexer les actes des autres à un cadre qu’ils ne partagent pas.
Je reconnais ce que l’Évangile produit dans ma propre manière de penser les relations, la dignité et le soin. Je peux en témoigner sans prétendre que toute personne dépend de lui pour aimer et prendre soin des autres. L’Évangile compte pour moi précisément parce qu’il constitue une ressource choisie, reçue et toujours discutable, et non une nécessité universelle imposée à l’ensemble de l’humanité. Ainsi, cette posture existe depuis bien avant sa conceptualisation, et n’a même pas besoin d’être appelée Évangile et conceptualisée pour exister concrètement. C’est simplement le nom que je lui donne, de par ma culture.
C’est tout cela, qui me pousse à croire que l’Évangile, l’amour du prochain, n’a besoin ni d’institutions ni de théologiens pour être compris, vécu et transmis.
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