
De Watergate aux abus dans les Églises, comment les institutions se nourrissent de leurs propres critiques.
Pourquoi rien ne change ?
Vu de Suisse, il y a quelque chose qui m’a toujours étonné dans le fonctionnement du système politique français. Les mouvements de contestation se succèdent, parfois avec une ampleur considérable. Les scandales politiques éclatent régulièrement, les enquêtes journalistiques dévoilent des conflits d’intérêts, des arrangements entre responsables politiques et des logiques de lobbying. La langue de bois est quotidiennement dénoncée, les promesses non tenues sont exposées, les pratiques du pouvoir critiquées et les mensonges incessant mis en lumière. Les citoyens manifestent, s’indignent, réclament des changements. Et pourtant, d’une élection à l’autre, d’un gouvernement à l’autre, j’ai souvent l’impression de retrouver les mêmes personnes, les mêmes pratiques et les mêmes rapports de force. Rien ne change vraiment et le pouvoir continue d’étaler son mépris vis-à-vis du peuple, c’est assez sidérant.
Ce qui m’interroge particulièrement, c’est que ces dysfonctionnements sont largement connus. Les citoyens semblent en avoir conscience, les commentent, les dénoncent, et continuent pourtant à porter au pouvoir des personnes issues des mêmes cercles, qui reproduisent des logiques semblables. Même les mobilisations les plus importantes peinent à infléchir durablement les orientations politiques. On se souvient du retrait du contrat première embauche (CPE) en 2006, après plusieurs mois de contestation. Mais depuis, les mobilisations contre la loi Travail, le mouvement des Gilets jaunes ou les manifestations contre la réforme des retraites ont montré combien il était difficile d’obtenir des transformations à la hauteur des revendications et des attentes d’une partie du peuple.
Je me suis donc souvent posé cette question : comment un système peut-il être aussi régulièrement contesté, aussi ouvertement critiqué, et parvenir malgré tout à se reproduire ?
Cette interrogation m’est revenue récemment en regardant une vidéo de Greg Tabibian, publiée sur sa chaîne J’suis pas content TV, intitulée Pourquoi rien ne change ?. En mobilisant plusieurs penseurs et sociologues, il propose une lecture des mécanismes par lesquels les systèmes de pouvoir parviennent à absorber les contestations qui leur sont adressées. Une hypothèse m’a particulièrement interpellé : et si certaines formes de dénonciation et d’indignation contribuaient, malgré les intentions de celles et ceux qui les portent, à maintenir les systèmes qu’elles cherchent à transformer ?
Le Watergate ou le scandale qui sauve le système
Pour comprendre ce mécanisme, Greg Tabibian revient sur un épisode célèbre de l’histoire politique américaine : le scandale du Watergate. En juin 1972, cinq hommes sont arrêtés alors qu’ils tentent de pénétrer dans les locaux du Parti démocrate, à Washington, pour y installer des dispositifs d’écoute. L’enquête révèle progressivement les liens entre cette opération et l’entourage du président Richard Nixon, ainsi que les tentatives de dissimulation qui ont suivi. Deux ans plus tard, le 9 août 1974, Nixon est contraint de démissionner. L’affaire devient l’un des symboles de la capacité des institutions démocratiques à contrôler leurs propres dirigeants. La presse a enquêté, la justice a travaillé, le Congrès a exercé son pouvoir de contrôle et le président a fini par tomber.
C’est précisément cette lecture que le philosophe Jean Baudrillard vient bousculer dans Simulacres et simulation, publié en 1981. Il propose de considérer le Watergate sous un autre angle : et si le scandale avait aussi contribué à restaurer la légitimité du système politique américain ? En révélant les agissements de Nixon et en provoquant sa chute, les institutions ont donné à voir leur capacité à identifier et sanctionner leurs propres dérives. Le message adressé à la population est rassurant : les règles existent, les contre-pouvoirs fonctionnent et les responsables qui les transgressent peuvent être sanctionnés. Le scandale devient ainsi une occasion de réaffirmer la moralité du système.
Baudrillard écrit que « la dénonciation du scandale est toujours un hommage rendu à la loi » (phrase reprise par Tabibian). La formule est saisissante. Chaque fois qu’une transgression est publiquement condamnée, c’est aussi la légitimité de la règle transgressée qui se trouve réaffirmée. On désigne une faute, on identifie des responsables, on les sanctionne éventuellement, et l’on restaure ainsi la confiance dans l’ordre institutionnel. Pourtant, les mécanismes qui ont rendu cette faute possible peuvent demeurer intacts. Dans le cas du Watergate, Nixon a quitté le pouvoir, tandis que les logiques de surveillance, les réseaux d’influence, les financements politiques et les rapports de force qui caractérisaient le système américain ont largement perduré.
L’hypothèse de Baudrillard est donc particulièrement dérangeante : la dénonciation peut participer à la reproduction de ce qu’elle dénonce. Le système tire une nouvelle légitimité de sa capacité à reconnaître ses propres fautes. Il donne à voir son aptitude à se corriger, tout en préservant une grande partie de son fonctionnement. Cela ne signifie évidemment pas que les révélations du Watergate aient été inutiles, ni que la démission de Nixon ait été sans conséquence. Mais cette lecture invite à distinguer la sanction d’une transgression de la transformation des structures qui l’ont rendue possible.
J’en reviens à mon étonnement initial : un système peut être régulièrement mis en cause, traverser des scandales majeurs et même voir tomber certains de ses dirigeants, tout en sortant de ces crises avec une légitimité renouvelée. Sa capacité à dénoncer ses propres dérives devient alors l’une des raisons pour lesquelles nous continuons à croire en lui.
La contestation absorbée : quand le système digère ses contradictions
Je repense à ce fameux « monde d’après » dont il a tant été question pendant la pandémie de Covid-19. Le ralentissement brutal de nos activités avait suscité beaucoup de critiques vis-à-vis du « monde d’avant », et d’espoirs pour la suite. Nous allions revoir nos priorités, reconsidérer notre rapport au travail, à la consommation, à l’environnement, aux autres. Cette crise devait être l’occasion de repenser en profondeur notre organisation collective. Et puis, progressivement, les habitudes ont repris leurs droits. La course à la croissance, les logiques de rentabilité, les inégalités sociales et les impératifs économiques ont retrouvé leur place. Le grand bouleversement annoncé et espéré s’est largement dissipé. Le système avait traversé une crise majeure, absorbé les critiques dont il faisait l’objet et retrouvé une bonne partie de son fonctionnement habituel.
Dans sa vidéo, Greg Tabibian élargit justement le raisonnement de Baudrillard en mobilisant plusieurs sociologues et philosophes qui permettent de comprendre comment les systèmes de pouvoir parviennent à se reproduire. Il évoque notamment Lewis Coser, auteur des Fonctions du conflit social, qui montre que le conflit peut contribuer à la régulation des tensions et à la cohésion d’un groupe. Dans certaines organisations, l’expression du mécontentement joue ainsi un rôle de soupape. Les individus peuvent exprimer leurs frustrations, contester les décisions, participer à des consultations, sans que ces expressions débouchent nécessairement sur une modification des rapports de pouvoir. Coser distingue également les structures capables d’intégrer les conflits pour évoluer de celles qui les étouffent ou les détournent, au risque de maintenir les problèmes qui les provoquent.
Tabibian convoque également Pierre Bourdieu et Daniel Gaxie pour éclairer les mécanismes de reproduction sociale et politique. Derrière les promesses de renouvellement, les positions de pouvoir demeurent largement occupées par des personnes issues des mêmes milieux, disposant des mêmes ressources culturelles, sociales et institutionnelles. Les visages peuvent changer, les partis peuvent alterner, les discours peuvent évoluer, tandis que les mécanismes de sélection et les rapports de domination se perpétuent. Il revient aussi à Étienne de La Boétie et à sa réflexion sur la servitude volontaire : le pouvoir tient également par les habitudes, les dépendances et les concours que lui apportent ceux sur lesquels il s’exerce.
Nous avons tendance à imaginer le système comme une forteresse qu’il faudrait assiéger jusqu’à ce qu’elle cède. Or, suggère-t-il, le système ressemble davantage à un estomac. Il absorbe ce qu’on lui donne, le digère et le transforme en énergie pour continuer à fonctionner. Le scandale peut devenir une occasion de renouveler sa légitimité, la contestation une activité qu’il sait encadrer, la colère un spectacle médiatique, et la révolte elle-même une marchandise.
Cette image permet de mieux comprendre ce qui m’étonnait au départ. Un système peut laisser une place considérable à la critique, multiplier les consultations, reconnaître certains dysfonctionnements et annoncer des changements, tout en conservant l’essentiel de ses structures. Il peut même faire de son ouverture à la contestation une preuve supplémentaire de sa légitimité. La question devient alors celle des effets réels de cette contestation : que transforme-t-elle dans la distribution du pouvoir, dans les règles de fonctionnement et dans les intérêts que l’institution protège ?
L’écologie : quand chacun fait sa part et que le système continue
La crise écologique offre un autre exemple de cette capacité du système à absorber les critiques qui lui sont adressées. Depuis des décennies, les scientifiques alertent sur les conséquences de nos modes de production et de consommation. Les rapports se succèdent, les manifestations pour le climat mobilisent des millions de personnes, les gouvernements annoncent des objectifs ambitieux et les entreprises multiplient les (pseudo)engagements environnementaux. La nécessité de changer semble largement reconnue. A titre personnel, je ne connais personne qui soit « pour » que nous continuions à dégrader le monde comme nous le faisons. Et pourtant, les émissions mondiales de gaz à effet de serre restent à des niveaux historiquement élevés et les transformations engagées demeurent insuffisantes au regard des objectifs climatiques. Rien ne change.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la manière dont cette prise de conscience a été intégrée au fonctionnement du système économique. La préoccupation écologique est devenue un argument commercial, un outil de communication et parfois même un nouveau marché. Les entreprises proposent des produits plus verts, affichent des labels, financent des programmes de compensation carbone et communiquent sur leur responsabilité environnementale. Les gouvernements encouragent la transition et les citoyens sont invités à faire leur part : trier leurs déchets, économiser l’eau, réduire leur consommation d’électricité, privilégier certains produits ou calculer leur empreinte carbone. Certaines de ces pratiques ont une utilité réelle. Mais leur multiplication peut aussi donner le sentiment qu’une transformation est en cours, alors que les mécanismes fondamentaux de production, de consommation et d’accumulation des richesses restent largement préservés.
Il y a là un déplacement de la responsabilité qui me semble particulièrement révélateur. On demande aux individus de modifier leurs comportements dans un environnement économique et matériel qui continue à orienter massivement leurs choix. On les invite à prendre les transports publics alors que certaines infrastructures rendent la voiture presque indispensable, à consommer autrement alors que l’économie repose sur le renouvellement permanent des biens, à réduire leur empreinte carbone alors que les grandes orientations énergétiques et industrielles leur échappent largement. Le problème est structurel, mais une part importante de la réponse est renvoyée à la responsabilité individuelle. On arrive à faire croire aux personnes, que c’est la somme des responsabilités individuelles qui sont source de changement, alors que les problèmes sont systémiques et structurels.
Cette distinction entre les comportements individuels et les conditions structurelles de leur efficacité est d’ailleurs soulignée par le GIEC. Dans son sixième rapport d’évaluation, il explique que les transformations des modes de vie doivent s’accompagner de modifications des infrastructures, des technologies, des institutions et des politiques publiques. Autrement dit, la responsabilité individuelle prend toute sa portée lorsque les conditions collectives permettent réellement d’agir. Autrement, étant certes vertueuses à l’échelle individuelle, elles ne sont pas opérantes pour un changement de fond.
On retrouve ici le mécanisme évoqué précédemment. Le système n’est pas une forteresse, mais un estomac qui digère. Il peut intégrer les préoccupations écologiques, encourager les bonnes pratiques, développer des dispositifs et valoriser les engagements individuels tout en préservant les logiques économiques qui alimentent la crise. Il peut même tirer une nouvelle légitimité de sa capacité à afficher sa propre responsabilité environnementale. La question devient alors celle de la profondeur du changement : sommes-nous en train de transformer les structures qui produisent le problème, ou d’apprendre à mieux vivre avec ses conséquences tout en donnant à chacun le sentiment de contribuer à sa résolution ?
Ce détour par l’écologie me semble particulièrement éclairant, parce qu’il montre combien une accumulation de mesures, même utiles et justes sur le papier, peut rester insuffisante lorsqu’elle laisse intactes les conditions qui rendent ces mesures nécessaires. Et cette distinction entre la gestion d’un problème et la transformation des structures qui le produisent m’amène à un autre domaine dans lequel je retrouve, depuis plusieurs années, un étonnement assez semblable.
Ce que j’observe depuis mon arrivée dans les Églises réformées
Ce qui m’étonnait depuis longtemps dans le fonctionnement du système politique français, j’ai fini par le reconnaître, à une autre échelle, dans celui des institutions ecclésiastiques. Depuis mon arrivée dans les milieux réformés, je suis régulièrement frappé par le décalage entre les critiques formulées à l’égard de l’institution et la manière dont celle-ci continue à fonctionner. Certaines orientations sont contestées depuis des années, des responsables font l’objet de critiques récurrentes, les lourdeurs administratives sont déplorées, les logiques de pouvoir dénoncées, les dysfonctionnements identifiés. Les appels au changement se multiplient, les réflexions sur l’avenir de l’Église se succèdent, les rapports et les consultations aussi. Et pourtant, d’une législature synodale à l’autre, j’ai souvent l’impression de retrouver les mêmes pratiques, les mêmes rapports de force et les mêmes manières de concevoir l’institution.
Ce qui m’interroge particulièrement, c’est que ces critiques viennent fréquemment de l’intérieur même des Églises. Les personnes qui déplorent certains fonctionnements participent aussi aux instances qui les reconduisent. Les synodes élisent parfois des responsables dont les orientations ou les pratiques font pourtant l’objet de contestations persistantes. Les mêmes personnes peuvent dénoncer une concentration excessive du pouvoir et continuer à soutenir des modes de gouvernance qui la favorisent. Les discours sur le renouvellement, la participation, l’innovation ou la transformation institutionnelle se multiplient, tandis que les mécanismes de sélection des dirigeants et de répartition de l’autorité évoluent bien plus lentement.
Je ne pense pas que cela s’explique simplement par une forme d’hypocrisie ou par l’absence de volonté de changement. Il me semble que les mécanismes décrits précédemment permettent d’envisager quelque chose de plus profond. Les institutions produisent leurs propres habitudes, leurs réseaux de relations, leurs critères de légitimité, leurs manières de désigner les personnes compétentes et leurs espaces de contestation. Elles peuvent accueillir la critique, lui consacrer des commissions, des débats synodaux ou des démarches participatives, puis continuer à fonctionner selon des logiques largement semblables. La critique trouve sa place dans la vie institutionnelle, au point de devenir parfois l’une de ses activités ordinaires.
Et je retrouve finalement la question qui m’habitait devant le spectacle de la vie politique française : comment une institution peut-elle être aussi régulièrement critiquée par celles et ceux qui la composent comme de l’extérieur, et continuer à reproduire les fonctionnements mêmes qui sont dénoncés ? Comment expliquer que des personnes sincèrement convaincues de la nécessité du changement contribuent malgré elles à la perpétuation de ce qu’elles souhaitent transformer ?
Cette interrogation prend toutefois une tout autre gravité lorsqu’on quitte les débats sur la gouvernance, les élections synodales ou l’organisation ecclésiastique pour aborder la question des abus en église. Car les mécanismes de reproduction institutionnelle ont alors des conséquences qui dépassent largement les difficultés de fonctionnement d’une organisation. Ils concernent la sécurité des personnes, les possibilités d’emprise, la protection des victimes et la responsabilité de celles et ceux qui exercent une autorité spirituelle.
Les abus dans les Églises : quand la dénonciation devient un mécanisme de conservation
Depuis plusieurs années, les révélations d’abus dans les Églises se succèdent. M’est avis que ce n’est que le début. Abus sexuels, abus spirituels, situations d’emprise, violences psychologiques, abus d’autorité : les témoignages s’accumulent, les enquêtes documentent les faits et les mécanismes qui les rendent possibles sont de plus en plus mis en lumière. Chaque nouvelle affaire suscite son lot d’indignation, de condamnations et de déclarations institutionnelles. Les autorités ecclésiastiques expriment leur consternation, rappellent leur attachement à la dignité humaine, assurent prendre les situations au sérieux et promettent de tirer les enseignements nécessaires. Des études sont commandées, des dispositifs de signalement sont créés, des formations sont organisées et de nouvelles recommandations sont formulées. Puis une autre affaire éclate, et le cycle recommence.
C’est ici que la lecture de Baudrillard me paraît particulièrement éclairante, et particulièrement dérangeante. Emettons cette hypothèse : chaque scandale devient aussi une occasion pour l’institution de réaffirmer publiquement les valeurs qu’elle prétend incarner. En condamnant les abus, l’Église rappelle son attachement à l’amour, à la justice, au respect des personnes et à la protection des plus vulnérables. Elle montre qu’elle sait reconnaître les comportements contraires à ses principes et qu’elle possède les moyens d’y répondre. La révélation des abus peut ainsi devenir, paradoxalement et involontairement, une démonstration de sa responsabilité morale. L’institution trouve dans la dénonciation de ses propres dysfonctionnements une occasion de restaurer sa légitimité, alors même que les conditions qui ont favorisé ces dysfonctionnements peuvent demeurer largement intactes.
Il y a peut-être même, dans le contexte religieux, une dimension supplémentaire à ce mécanisme. Les Églises disposent d’un vocabulaire particulièrement riche pour parler de la faute, de la repentance, du pardon et de la réconciliation. Une affaire éclate, l’institution reconnaît ses manquements, exprime sa honte, demande pardon et promet de changer. Tout cela peut être sincère. Mais ces démarches peuvent aussi fonctionner comme une forme de purification symbolique : en reconnaissant ses fautes, l’institution se présente comme capable de se repentir et de poursuivre sa mission. La repentance risque alors de devenir un rituel de restauration institutionnelle, tandis que les rapports de pouvoir qui ont permis les abus continuent à structurer la vie ecclésiale.
Le parallèle avec l’écologie me paraît ici particulièrement parlant. De la même manière que la responsabilité environnementale est largement renvoyée aux comportements individuels, la prévention des abus repose souvent sur une responsabilisation des personnes : les victimes sont invitées à parler, les témoins à signaler, les ministres à se former, les communautés à faire preuve de vigilance. Ces démarches sont nécessaires et peuvent produire des effets réels. Mais que peuvent-elles changer durablement si les structures dans lesquelles elles s’inscrivent continuent à favoriser l’emprise, à concentrer l’autorité ou à protéger les responsables ? J’ai d’ailleurs entendu à plusieurs reprises que la résolution du problème des abus dépendait d’abord de la parole des victimes. Il faudrait qu’elles dénoncent, qu’elles signalent, qu’elles osent parler. Comme si la responsabilité de transformer un système pouvait être reportée sur celles et ceux qui en ont subi les violences, sans tenir compte de ce que ces violences ont déjà fait sur elles, et sur la manière ont elles ont ébranlé leur confiance (à juste titre) en l’institution.
Or, les facteurs qui favorisent les abus dans les milieux religieux dépassent largement les comportements individuels. Ils concernent aussi la sacralisation de l’autorité spirituelle, la concentration du pouvoir, les asymétries entre ministres et personnes accompagnées, les dépendances affectives et communautaires, les solidarités institutionnelles, la difficulté à contester une personne investie d’une fonction religieuse, ou encore l’utilisation de certaines catégories théologiques pour justifier l’obéissance, imposer le silence ou précipiter le pardon. Lorsque ces mécanismes sont inscrits dans la culture et le fonctionnement ordinaire de l’institution, la prévention des abus exige nécessairement de les interroger.
Ainsi, entendre les victimes, sanctionner les personnes responsables d’abus et multiplier les dispositifs de prévention sans engager de changements structurels revient, à mes yeux, à prendre du paracétamol pour soulager les douleurs provoquées par une infection dentaire. La douleur s’atténue, on peut même avoir l’impression que la situation s’améliore, mais l’infection demeure. Et tant qu’on ne s’attaque pas à sa cause, elle continue de progresser. On soigne des symptômes sans toucher vraiment à la racine du problème. Un bon brossage de dent élimine certes les bactéries, mais pas le foyer qui permet leur prolifération. D’autres bactéries arrivent alors et prennent la place de celles qui ont été évacuées.
L’annonce récente par l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) d’une nouvelle étude scientifique sur les abus illustre les questions que cette approche soulève. Une telle étude peut apporter des connaissances importantes, notamment sur les réalités propres aux Églises réformées. Mais de nombreux mécanismes favorisant les abus sont déjà documentés depuis des années et les témoignages existant sont légions si on prend le temps d’écouter. Dès lors, pourquoi faut-il encore attendre de nouvelles conclusions pour engager certaines transformations radicales ? Pourquoi la recherche et la mise en œuvre de mesures structurelles ne pourraient-elles pas avancer simultanément ? Et surtout, dans quelle mesure les recommandations issues de ces travaux pourront-elles conduire à une remise en question des rapports d’autorité, des pratiques institutionnelles et des conceptions théologiques qui favorisent les situations d’emprise ?
Il faut ici être particulièrement clair : les dénonciations sont indispensables. La parole des victimes doit être valorisée, accueillie, protégée et prise au sérieux. Et je le dis en tant que victime : nous devons parler et dire ce qui s’est produit! Les dispositifs d’écoute, les formations et les procédures de signalement sont une bonne chose. Mais leur existence ne suffit pas à démontrer que le système se transforme. Et sans transformations de fond, ils ne restent que des signalements de vertu. Une institution peut multiplier les mesures, produire des rapports, organiser des formations et développer une véritable expertise dans la gestion des abus, tout en conservant une grande partie des structures qui les rendent possibles.
Et c’est peut-être ce qui me préoccupe le plus : à force de dénoncer les abus et de prendre des mesures pour y répondre, les Églises pourraient finir par faire de leur capacité à gérer les scandales une preuve de leur responsabilité, sans avoir à transformer radicalement ce qui, dans leur fonctionnement même, contribue à les produire. La question devient alors celle-ci : à quoi sert de perfectionner sans cesse les dispositifs chargés de traiter les abus si l’on continue à préserver les conditions qui les favorisent ?
À la racine du système : ce que signifie réellement changer
Si l’on prend au sérieux cette lecture des mécanismes de reproduction institutionnelle, il faut alors pousser le raisonnement jusqu’au bout. La prévention des abus dans les Églises exige une transformation profonde de leur fonctionnement, de leurs rapports de pouvoir et, peut-être surtout, de certaines conceptions théologiques qui contribuent à légitimer ces rapports. Il s’agit de remonter aux conditions qui rendent les abus possibles, favorisent leur dissimulation et permettent parfois aux personnes qui en sont responsables de conserver leur autorité.
Cela suppose d’interroger des éléments que les institutions ecclésiastiques considèrent souvent comme constitutifs de leur identité. Que signifie exercer une autorité spirituelle ? Pourquoi certaines fonctions bénéficient-elles d’une légitimité particulière ? Que produit la distinction entre ministres consacrés et personnes laïques ? Comment les notions de vocation, d’appel, de mise à part, de sacré ou d’obéissance influencent-elles les relations au sein des communautés ? Quels rapports de dépendance certaines formes d’organisation entretiennent-elles ? Et que deviennent les possibilités de contestation lorsqu’une autorité humaine est investie d’une légitimité religieuse ? Ces questions touchent aux fondements mêmes de notre manière de concevoir et d’organiser l’Église. Elles méritent précisément d’être posées parce que les réponses peuvent nous conduire à transformer ce que nous avons longtemps considéré comme allant de soi.
Vers la fin de sa vidéo, Greg Tabibian évoque une piste qui me semble intéressante. En revenant notamment sur les solidarités construites durant le mouvement des Gilets jaunes, il suggère que la transformation peut aussi passer par la création de relations, d’espaces d’entraide et de formes d’organisation qui échappent aux logiques habituelles du pouvoir. Les personnes commencent alors à construire concrètement les relations sociales qu’elles souhaitent voir advenir. Transposée au monde ecclésial, cette proposition ouvre une question assez fondamentale : que se passerait-il si nous cherchions à faire vivre des communautés dans lesquelles l’autorité serait réellement partagée, les responsabilités contrôlables et vraiment révocables, les relations moins hiérarchisées et les possibilités de contestation effectivement garanties ? Et si certaines transformations pouvaient commencer dans les pratiques communautaires elles-mêmes, sans attendre qu’elles soient autorisées ou organisées par les instances institutionnelles ?
Une telle perspective exige évidemment des changements matériels. Elle implique de modifier les règles de gouvernance, les modalités de nomination et de contrôle des ministres, les procédures disciplinaires, les conditions d’exercice de l’autorité spirituelle, les mécanismes de surveillance et la répartition des ressources. Elle suppose également que les Églises acceptent de soumettre une partie de leur fonctionnement à des regards et à des contrôles véritablement indépendants et extérieurs. Mais surtout, elle demande d’accepter que certaines formes d’organisation auxquelles nous sommes attachés puissent elles-mêmes faire partie du problème. Et c’est probablement là que se situe la principale difficulté : transformer une institution en profondeur implique parfois de renoncer à des pouvoirs, à des privilèges et à des manières de fonctionner qui ont longtemps assuré sa stabilité. Pourtant, quand ton œil gauche te pousse à la faute…
Je voudrais d’ailleurs éviter que cette réflexion ne débouche sur une nouvelle dénonciation de l’inaction ecclésiastique, qui viendrait simplement s’ajouter à toutes les précédentes. Ce serait assez ironique, au regard de ce que je viens de développer. La question qui m’intéresse désormais est donc celle des changements structurels concrets, matériels et vérifiables qui permettraient de s’attaquer aux racines du problème. Quels pouvoirs faudrait-il redistribuer ? Quelles pratiques faudrait-il abandonner ? Quels mécanismes de contrôle faudrait-il créer ? Quelles conceptions de l’autorité et du ministère faudrait-il remettre en question ? Ce sera l’objet d’un prochain billet, consacré à quelques pistes de transformation structurelle des Églises.
En attendant, peut-être est-il temps de cesser de demander uniquement quelles mesures les Églises entendent prendre pour prévenir les abus, et de commencer à leur demander ce qu’elles sont prêtes à transformer dans leur propre constitution, leurs rapports de pouvoir et leurs conceptions de l’autorité. Ce qu’elles sont prêtes à changer à la racine du problème. Car si les conditions qui rendent les abus possibles sont inscrites dans le fonctionnement ordinaire de l’institution, c’est ce fonctionnement lui-même qu’il faut changer.