
Propositions de pistes pratiques
Dans mon précédent billet, je développais, à partir d’une réflexion de Jean Baudrillard sur le scandale du Watergate reprise par Greg Tabibian, l’hypothèse selon laquelle les institutions peuvent absorber les critiques qui leur sont adressées et même tirer de leur capacité à reconnaître leurs dysfonctionnements une nouvelle légitimité. Appliquée aux abus dans les Églises, cette hypothèse conduit à une question assez dérangeante : et si la multiplication des dispositifs de prévention, des études et des déclarations de repentance contribuait parfois à préserver les structures qui rendent ces abus possibles ?
Je voudrais maintenant aller plus loin, en proposant des transformations concrètes. Et je tiens à préciser d’emblée ce que j’entends par là. Je ne souhaite pas ouvrir un nouveau débat sur les fondements théologiques de l’autorité, du ministère ou de l’organisation ecclésiastique. Ces discussions risquent aussi de devenir des espaces supplémentaires dans lesquels les changements nécessaires sont continuellement discutés, négociés, différés et finalement absorbés et je veux éviter cet écueil. Je voudrais plutôt partir du fonctionnement matériel des Églises : de leurs règlements, de leurs organigrammes, de leurs finances, de leurs procédures, de la répartition des responsabilités et des conditions dans lesquelles le pouvoir s’exerce et proposer des changements concrets.
Je voudrais également inverser une logique qui me semble profondément ancrée dans nos institutions. Nous avons souvent tendance à considérer que la théologie doit précéder les pratiques, que nous devons d’abord déterminer ce qu’est l’Église, ce qu’est un ministère ou ce qu’est l’autorité spirituelle avant de pouvoir modifier leur organisation. Je m’inscris en faux contre cette orientation et je propose de prendre le chemin inverse. A partir des corps et de ce qui se passe concrètement, transformons nos pratiques, redistribuons les pouvoirs, modifions les structures, expérimentons d’autres manières de fonctionner et observons ce que ces transformations produisent. Il appartiendra ensuite à nos discours théologiques de se confronter à cette réalité et de se transformer à leur tour. Le réel doit pouvoir modifier nos grilles de lecture, plutôt que de se voir constamment contraint de leur correspondre.
C’est donc à partir d’un principe assez simple que je voudrais formuler quelques propositions : si nous connaissons déjà les mécanismes qui favorisent les abus, nous pouvons commencer dès maintenant à modifier les conditions matérielles dans lesquelles ils se développent. Et cela suppose que les institutions acceptent de perdre une partie du contrôle qu’elles exercent sur leur propre fonctionnement.
Sortir les abus du contrôle ecclésiastique : vers une externalisation totale
J’insiste sur le « total ».
La première transformation que je propose concerne la manière dont les Églises traitent les abus commis en leur sein. Aujourd’hui encore, une grande partie des mécanismes de signalement, d’enquête et de sanction dépend directement ou indirectement des institutions concernées. Même lorsqu’elles font appel à des personnes extérieures, les autorités ecclésiastiques conservent souvent la maîtrise des procédures, des financements, des décisions et de leur communication. Cela pose un problème fondamental : comment garantir une véritable indépendance lorsque l’institution mise en cause participe elle-même à l’organisation et au contrôle du processus destiné à établir ses responsabilités ?
Je proposerais donc de retirer totalement aux Églises le contrôle des procédures relatives aux abus, en confiant leur traitement à une structure entièrement indépendante des autorités ecclésiastiques. Cette instance devrait disposer d’une personnalité juridique propre, de son propre personnel, de moyens financiers garantis et d’une gouvernance dans laquelle les responsables religieux ne disposeraient d’aucun pouvoir de décision. Elle devrait pouvoir recevoir directement les signalements, organiser des investigations indépendantes, orienter les personnes concernées vers les autorités civiles et judiciaires compétentes et formuler des décisions ou recommandations contraignantes dans les domaines relevant de ses attributions. Les Églises auraient l’obligation statutaire de coopérer, de transmettre les documents nécessaires dans le respect du droit et de donner suite, selon la gravité des faits, aux décisions relevant des compétences reconnues à cette structure.
Cette indépendance devrait également être financière. On pourrait par exemple imaginer un organisme commun aux différentes Églises réformées, financé par une contribution obligatoire de chacune d’elles, selon une clé de répartition définie à l’avance. Ou bien, un organisme indépendant, auquel les églises versent un don en qualité de personne morale. Les ressources seraient garanties sur plusieurs années, afin d’éviter qu’une institution puisse exercer des pressions en menaçant de réduire ou de supprimer son financement. La désignation des personnes chargées des enquêtes, de l’accompagnement et du contrôle devrait elle aussi échapper aux autorités ecclésiastiques. Des compétences juridiques, psychologiques, sociales et institutionnelles seraient nécessaires, avec une participation de personnes ayant une expérience des violences institutionnelles et des mécanismes d’emprise.
Il faudrait également séparer clairement les différentes fonctions. L’écoute et l’accompagnement des victimes nécessitent une relation de confiance et un respect absolu de leur autonomie. L’établissement des faits exige des procédures rigoureuses, respectueuses des droits de toutes les personnes concernées. Les décisions disciplinaires relèvent quant à elles d’autorités dotées de compétences précises, et les infractions pénales doivent être traitées par les instances civiles compétentes. Une même structure de gouvernance pourrait garantir la coordination de ces différentes fonctions, mais celles-ci devraient être exercées par des équipes distinctes, avec des règles strictes de confidentialité, de prévention des conflits d’intérêts et de protection contre les représailles.
J’entends ces derniers temps, et très régulièrement, toute une série d’invectives affirmant que la responsabilité du système abusif qui perdure incombe aux victimes. Or, cette manière de présenter les choses opère un renversement particulièrement pervers des responsabilités. Elle revient à faire peser sur les personnes qui ont subi des violences la responsabilité de mettre fin au système qui les a rendues possibles. Comme si les victimes devaient, en plus de ce qu’elles ont subi, assumer la charge de dénoncer, de convaincre, de prouver et de provoquer les changements que les institutions auraient dû entreprendre depuis longtemps. Comme si leur silence, souvent produit par la peur, la honte, l’emprise ou la perspective de représailles, constituait une forme de complicité. Les premiers coupables sont les abuseurs, et le problème réside dans le système qui rend ces abuseurs libres de leurs mouvements… et non pas dans le silence des victimes que l’on réduit ensuite à des causes simplistes. C’est finalement le comble : un système qui a contribué à rendre la parole difficile, voire impossible, reproche ensuite aux victimes de ne pas avoir parlé. La responsabilité de prévenir les abus, de protéger les personnes et de transformer les structures qui permettent à ces violences de perdurer incombe d’abord à celles et ceux qui détiennent le pouvoir et l’autorité. Faire porter cette responsabilité aux victimes constitue une violence supplémentaire, tout en permettant aux institutions de se décharger de leurs propres obligations.
Concrètement, une personne qui signale un abus devrait pouvoir entreprendre l’ensemble de ses démarches sans avoir à s’adresser à la hiérarchie de la personne mise en cause. Elle doit pouvoir se confier dans un lieu exempt de tout conflit d’intérêt, et indépendant de la structure qu’il l’a elle-même abusé (j’avoue que je trouve sidérant de devoir encore rappeler cela… cela me paraît pourtant élémentaire). Elle devrait pouvoir bénéficier d’un accompagnement psychologique et juridique indépendant, financé par son église, ou par un fonds dédié, sans que cette aide soit conditionnée à une plainte, à une médiation ou à une démarche de pardon. Lorsqu’un responsable religieux est mis en cause, son institution devrait être tenue d’appliquer les mesures conservatoires légalement justifiées, de coopérer aux investigations et de respecter les décisions prises par les autorités compétentes. La protection des personnes devrait pouvoir être assurée sans dépendre de la réputation du ministre, de son ancienneté ou des relations qu’il entretient avec ses collègues et ses supérieurs.
Cette transformation devrait enfin s’accompagner d’une véritable obligation de transparence. L’organisme indépendant publierait chaque année un rapport anonymisé présentant le nombre de signalements reçus, les types de situations rencontrées, les délais de traitement, les suites données, les difficultés constatées et le degré d’application des mesures demandées aux institutions. Des audits réguliers permettraient de vérifier que les Églises respectent leurs obligations et que les dispositifs produisent effectivement les effets attendus. Cette transparence devrait naturellement préserver la confidentialité des personnes et les garanties nécessaires à des procédures équitables. Il faudrait pour cela inscrire ces obligations dans les constitutions et règlements ecclésiastiques, conclure les accords nécessaires entre les différentes Églises, adapter les rapports de travail et prévoir les mécanismes juridiques permettant de rendre les décisions applicables. Une indépendance proclamée dans une charte ne suffirait évidemment pas. Il faudrait qu’elle soit inscrite dans les règles, garantie par les moyens financiers et vérifiable dans son fonctionnement.
La conséquence de cette proposition est considérable : les Églises perdraient le pouvoir de contrôler elles-mêmes le traitement des abus qui les concernent. Elles conserveraient leurs responsabilités d’employeuses, d’organisations et de communautés, mais celles-ci seraient soumises à des obligations et à des contrôles extérieurs effectifs. Elles devraient accepter que des décisions puissent leur être imposées, que leurs manquements puissent être rendus publics dans les limites du droit et que la protection de leur réputation cesse d’intervenir dans le traitement des situations. C’est précisément le type de transformation que je cherche à défendre. L’enjeu est de modifier matériellement la distribution du pouvoir. Une Église qui affirme vouloir protéger les personnes doit accepter que cette protection puisse être garantie indépendamment de sa propre volonté. Et si les autorités ecclésiastiques souhaitent réellement que les abus soient traités avec justice, elles devraient pouvoir consentir à perdre le contrôle des procédures qui permettent de les établir et d’en tirer les conséquences.
Il faut relever qu’une initiative allant dans ce sens existe déjà en Suisse romande. La Fondation pour la prévention, la protection et la lutte contre les abus (FPPLA), créée en janvier 2026 et opérationnelle depuis février, constitue un organisme juridiquement indépendant chargé de recueillir et d’instruire des signalements d’abus dans le contexte ecclésial. Elle intervient actuellement pour l’Église évangélique réformée du canton de Vaud et l’Église protestante de Genève. Elle dispose d’une cellule d’écoute et d’une cellule d’instruction, et peut adresser des recommandations aux Églises concernées. C’est une évolution qui mérite d’être saluée et qui démontre qu’une externalisation du traitement des abus est matériellement possible. Il reste toutefois à aller plus loin : les recommandations de la fondation ne possèdent pas, en elles-mêmes, de caractère contraignant, et leur mise en œuvre dépend encore des institutions concernées. L’enjeu serait donc de renforcer ce modèle, d’en élargir le champ d’intervention, de garantir durablement son indépendance financière et de prévoir des mécanismes obligeant les Églises à donner des suites effectives à ses conclusions. L’existence de la FPPLA montre qu’une partie du chemin a déjà été parcourue. Elle permet surtout de poser la question de ce que les institutions sont encore disposées à céder de leur pouvoir pour garantir une véritable responsabilité.
En outre, une autre évolution mérite d’être soulignée. Le 12 octobre 2026, trois associations de personnes victimes d’abus dans le contexte ecclésial, SAPEC (Suisse romande), IG-M!kU (Suisse alémanique) et GAVA (Tessin), ont fondé SaMiGa, une nouvelle organisation faîtière nationale. Celle-ci entend renforcer la représentation des personnes concernées et faire davantage entendre leur voix dans les processus ecclésiaux, politiques et sociaux, tout en maintenant un accompagnement indépendant et gratuit dans les différentes régions linguistiques. Cette initiative constitue une avancée importante, puisqu’elle permet aux personnes directement concernées de s’organiser collectivement et de peser davantage sur les décisions institutionnelles. Elle rappelle également une exigence fondamentale : toute politique de prévention et de lutte contre les abus devrait se construire avec les personnes concernées, en leur reconnaissant une véritable place dans l’élaboration, le suivi et l’évaluation des dispositifs mis en œuvre. Reste alors une question essentielle : quelle place les institutions ecclésiales sont-elles réellement disposées à accorder à ces voix indépendantes, particulièrement lorsqu’elles remettent en cause leurs pratiques, leurs structures ou leurs autorités ?
Sensibiliser largement : une responsabilité pour l’ensemble de l’Église
Une autre transformation que je proposerais concerne la sensibilisation aux abus et aux mécanismes d’emprise. Il me semble que nous avons encore trop tendance à considérer ces questions comme relevant principalement des professionnels de l’Église, et particulièrement des ministres consacrés. Pourtant, l’autorité ecclésiastique s’exerce à bien d’autres niveaux. Les conseillers de paroisse prennent des décisions concernant la vie communautaire et les personnes qui y travaillent. Les députés au Synode participent à l’élaboration des règles et au contrôle de l’institution. Les membres du Conseil synodal disposent de responsabilités exécutives importantes. Quant aux bénévoles, ils peuvent exercer des fonctions d’accompagnement, d’animation ou d’encadrement auprès de personnes parfois vulnérables. Il serait donc cohérent que toutes ces personnes disposent d’une connaissance suffisante des mécanismes d’abus, des facteurs qui les favorisent et des responsabilités qui leur incombent.
Je proposerais ainsi de rendre obligatoire une journée complète de sensibilisation aux abus à chaque nouvelle législature synodale, pour toutes les personnes exerçant des responsabilités dans l’Église. Cette obligation concernerait les bénévoles investis d’une responsabilité, les membres des conseils paroissiaux, les députés au Synode, les membres du Conseil synodal, ainsi que l’ensemble des professionnels de l’institution, consacrés ou laïcs. La formation serait organisée dès le début de chaque législature, et toute personne prenant une fonction en cours de mandat devrait également la suivre. La participation devrait être formellement attestée et intégrée aux obligations liées à l’exercice des responsabilités. Il me semblerait également pertinent de prévoir une mise à jour annuelle plus courte lorsque les procédures, les connaissances ou les exigences légales évoluent.
Cette formation devrait impérativement être confiée à des professionnels extérieurs aux institutions ecclésiastiques, spécialisés dans les violences institutionnelles, les abus sexuels et spirituels, les mécanismes d’emprise et les rapports de pouvoir. Il pourrait s’agir de spécialistes issus de la psychologie, du droit, de la victimologie, de la protection de l’enfance, du travail social ou d’organisations indépendantes de soutien aux victimes. Leur sélection devrait reposer sur des compétences reconnues et sur l’absence de conflits d’intérêts avec les institutions concernées. Le recours à des intervenants extérieurs permettrait d’introduire d’autres grilles de lecture, de confronter les pratiques ecclésiastiques à celles d’autres milieux professionnels et de réduire les risques d’une sensibilisation construite exclusivement à partir des représentations internes à l’Église.
Le contenu de cette journée devrait dépasser la simple présentation des procédures de signalement. Il faudrait comprendre comment se construisent les situations d’emprise, comment fonctionnent les asymétries de pouvoir, pourquoi certaines personnes éprouvent des difficultés à dénoncer les violences qu’elles subissent, comment se manifestent les mécanismes de culpabilisation, de déni ou de renversement de responsabilité, et quelles attitudes adopter lorsqu’une personne révèle une situation abusive. Une attention particulière devrait être portée aux abus spirituels, qui mobilisent parfois des références religieuses pour légitimer la domination, imposer le silence ou entretenir une dépendance. La formation devrait aussi permettre aux participants de comprendre les responsabilités spécifiques liées à leur fonction, qu’ils soient bénévoles, responsables paroissiaux, membres d’un organe synodal ou professionnels de l’accompagnement.
Il faudrait également créer une documentation institutionnelle de référence, élaborée en collaboration étroite avec des professionnels extérieurs. Celle-ci devrait être accessible à toutes les personnes engagées dans l’Église et régulièrement actualisée. Elle présenterait les différentes formes d’abus, les facteurs de risque, les règles de protection, les procédures de signalement, les ressources indépendantes disponibles et les obligations des personnes exerçant une responsabilité. Mais elle devrait aussi pouvoir interroger certaines habitudes propres au monde ecclésiastique. Les injonctions au pardon, à la grâce, à la réconciliation, à l’obéissance ou à la préservation de l’unité communautaire peuvent, dans certaines circonstances, devenir des instruments de pression sur les personnes victimes d’abus. Il serait donc nécessaire de les examiner à partir de leurs effets concrets sur les personnes, en acceptant que cette analyse remette en question certaines pratiques et interprétations théologiques habituelles.
Je tiens particulièrement à cette dernière dimension. La documentation et la formation devraient être construites à partir de l’expérience des abus, des connaissances professionnelles et des mécanismes de domination observés. Si certaines lectures théologiques se révèlent problématiques, elles doivent pouvoir être critiquées et remises en question. C’est le mouvement que je souhaite défendre : partir des réalités vécues, en tirer des conséquences pratiques, puis laisser les discours théologiques se confronter à ce que ces réalités nous apprennent et se modifier à leur contact.
Cette sensibilisation devrait par ailleurs être accompagnée d’une ouverture des dispositifs de formation continue et de supervision. Les institutions ecclésiastiques valorisent, à juste titre, la supervision des professionnels. Elles ont cependant tendance à privilégier les superviseurs pastoraux, notamment parce que ceux-ci connaissent bien le fonctionnement de l’Église et disposent de formations spécifiques à l’accompagnement pastoral. Cette compétence est réelle et mérite d’être reconnue. Mais limiter les possibilités de supervision financée aux personnes appartenant à cet univers professionnel revient à se priver d’une ressource importante : le regard extérieur. Les pratiques d’accompagnement gagneraient à être confrontées à des professionnels issus d’autres disciplines, capables d’interroger les habitudes institutionnelles à partir de références différentes.
Je proposerais donc d’ouvrir les listes de superviseurs reconnus aux professionnels extérieurs au monde ecclésiastique, dès lors qu’ils disposent des qualifications nécessaires. Les supervisions effectuées auprès de ces personnes devraient être intégralement prises en charge par l’employeur, au même titre que celles réalisées auprès de superviseurs pastoraux, et reconnues comme relevant de la formation continue. Les professionnels devraient pouvoir choisir librement leur superviseur parmi des personnes qualifiées, dans le respect des règles d’indépendance et de confidentialité. La supervision extérieure devrait même devenir une priorité, précisément parce qu’elle permet d’introduire une distance critique supplémentaire à l’égard des pratiques et des représentations internes à l’institution.
Ces transformations auraient évidemment un coût. Il faudrait financer les intervenants extérieurs, organiser les journées de sensibilisation, dégager du temps pour les personnes salariées, faciliter la participation des bénévoles, produire la documentation et prendre en charge les supervisions. Mais ces dépenses devraient être considérées comme des obligations ordinaires de fonctionnement. De la même manière qu’une institution consacre des moyens à la gestion de ses bâtiments, à son administration ou à la formation de ses collaborateurs, elle devrait réserver des ressources permanentes à la protection des personnes et à la prévention des abus.
L’application de ces mesures pourrait être facilement vérifiée. Chaque Église devrait pouvoir publier, à chaque législature, le taux de participation aux formations obligatoires, les fonctions concernées, les qualifications et l’indépendance des organismes mandatés, ainsi que les ressources consacrées à la supervision. Une évaluation extérieure pourrait également apprécier la qualité des contenus et leur capacité à faire évoluer les pratiques, au-delà de la simple présence des participants. La FPPLA et les associations de prévention et de soutien au victimes sont ici des partenaires précieux.
La portée structurelle de cette proposition tient finalement à trois changements. D’abord, la prévention des abus devient une obligation attachée à l’exercice de toute responsabilité ecclésiastique, et cesse de dépendre uniquement de la sensibilité ou de la bonne volonté des personnes. Ensuite, l’institution accepte de confier à des professionnels indépendants une partie de la définition des connaissances, des pratiques et des exigences auxquelles ses responsables doivent être confrontés. Enfin, elle ouvre durablement ses pratiques professionnelles à des regards extérieurs, capables de questionner les habitudes que l’entre-soi institutionnel peut contribuer à préserver.
Déconcentrer le pouvoir par l’interdiction du cumul des mandats
La troisième transformation que je proposerais concerne la concentration des responsabilités au sein des institutions ecclésiastiques. Dans les Églises réformées, il arrive qu’une même personne exerce simultanément plusieurs mandats : membre d’un conseil paroissial (local), députée au Synode ou au Conseil Synodal (cantonal et/ou national), membre d’une ou plusieurs commissions, parfois encore investie de responsabilités dans des organes intercantonaux. Certaines personnes participent ainsi à l’élaboration des décisions, à leur mise en œuvre et, directement ou indirectement, au contrôle de leur application. Elles cumulent les niveau de pouvoir entre législatif, exécutif et opérationnel. Cette accumulation des responsabilités me paraît profondément problématique. Et je crois qu’il est temps d’y mettre un terme.
Le problème dépasse largement la question de la charge de travail ou de la disponibilité des personnes concernées. Il touche à la distribution même du pouvoir. Lorsqu’un petit nombre d’individus occupe simultanément plusieurs positions institutionnelles, il dispose d’un accès privilégié à l’information, à sa circulation (ou non) participe à davantage de décisions, développe des réseaux d’influence et acquiert une connaissance des rouages administratifs qui renforce encore sa position. Les mêmes personnes finissent par se retrouver dans les mêmes réunions, les mêmes commissions et les mêmes instances de décision. Le pouvoir circule alors à l’intérieur d’un cercle relativement restreint, qui peut progressivement devenir difficile à contester et à renouveler.
Cette situation favorise également la confusion des responsabilités. Comment exercer un véritable contrôle sur une décision lorsqu’on a soi-même participé à son élaboration ? Comment garantir l’indépendance d’une commission lorsque ses membres entretiennent des liens institutionnels étroits avec les personnes dont ils doivent examiner le travail ? Comment assurer un débat réellement contradictoire lorsque les personnes chargées de défendre une orientation dans une instance sont également celles qui la mettent en œuvre dans une autre ? Même lorsque les individus agissent avec sincérité et intégrité, ces situations créent des conflits de loyauté et affaiblissent les mécanismes de contrôle. La qualité personnelle des responsables ne constitue jamais une garantie suffisante contre les effets de la concentration du pouvoir.
La première mesure consisterait donc à établir des règles strictes d’incompatibilité entre les mandats. Une personne exerçant une fonction exécutive ne devrait pas pouvoir siéger simultanément dans un organe législatif cantonal lorsque celui-ci intervient sur les ressources, les décisions ou le contrôle de cet exécutif. Les membres des organes exécutifs cantonaux devraient être exclus des commissions chargées d’examiner leur gestion, leurs finances ou leurs décisions et de tout autre lieu de décision local ou cantonal pour supprimer tout conflit d’intérêt. Plus largement, il faudrait empêcher qu’une même personne exerce simultanément des fonctions de décision, d’exécution et de surveillance sur des domaines qui se recoupent, y compris lorsque ces fonctions se situent à des échelons différents de l’institution.
Je proposerais carrément de limiter le cumul des responsabilités à un seul mandat institutionnel décisionnel par personne, avec des exceptions strictement définies pour les délégations nécessaires à la coordination entre organes. Ces délégations devraient alors être transparentes, limitées à une fonction de liaison et privées de pouvoir décisionnel supplémentaire. Une telle règle permettrait d’élargir le nombre de personnes participant effectivement à la conduite de l’Église et de limiter la constitution de réseaux de pouvoir reposant sur l’accumulation des fonctions.
La durée des mandats devrait elle aussi être limitée. Deux mandats successifs me paraissent constituer un maximum raisonnable pour les fonctions exécutives, avec une période d’interruption obligatoire et significative avant de pouvoir accéder de nouveau à une responsabilité comparable. Les fonctions de présidence devraient être soumises à des limitations plus strictes encore. Il faudrait également instaurer là ou cela n’existe pas des mécanismes de révocation accessibles et clairement définis, permettant de mettre fin à un mandat en cas de manquement grave, d’abus d’autorité (même les plus ordinaires) ou de perte de confiance établie selon une procédure équitable. Et ces procédures doivent pourvoir être rapides. L’élection à une fonction doit conférer une responsabilité temporaire, soumise à contrôle, et jamais installer une personne dans une position de pouvoir durablement protégée.
On m’opposera certainement le manque de personnes disponibles pour s’engager dans les institutions ecclésiastiques pour justifier le cumul des mandats. Cet argument revient régulièrement lorsqu’il est question de renouveler les conseils, de constituer des commissions ou de répartir les responsabilités. Mais je crois précisément qu’il faut cesser d’en faire une justification. Le manque de personnes disponibles devrait nous conduire à simplifier les structures, à réduire le nombre de commissions, à supprimer certaines fonctions et à revoir l’organisation des responsabilités plutôt qu’à donner plus de responsabilités à certaines personnes. Si une institution ne parvient à fonctionner qu’en concentrant plusieurs pouvoirs entre les mains des mêmes personnes, c’est son organisation qu’il faut transformer. La pénurie de bénévoles ou de personnes disposées à s’engager ne saurait justifier durablement l’affaiblissement des mécanismes de contrôle.
Cette réforme impliquerait également de rendre publiques les fonctions exercées par chaque responsable. Un registre accessible présenterait les mandats, les délégations, les responsabilités de surveillance et les éventuels conflits d’intérêts. Des procédures de récusation seraient prévues lorsque des personnes participent à des décisions concernant des organisations, des collaborateurs ou des projets avec lesquels elles entretiennent des liens particuliers. Les élections devraient être accompagnées d’une vérification systématique des incompatibilités, et une autorité indépendante devrait pouvoir examiner les situations litigieuses.
Il faudrait enfin distinguer plus clairement les personnes qui décident, celles qui exécutent et celles qui contrôlent. Cette séparation devrait se retrouver à tous les niveaux de l’Église : paroissial, régional et cantonal. Les organes de surveillance devraient pouvoir accéder aux informations nécessaires, solliciter des expertises extérieures et présenter leurs conclusions sans dépendre des responsables qu’ils sont chargés de contrôler. Les commissions ne devraient jamais devenir des lieux où les mêmes acteurs valident collectivement les décisions auxquelles ils ont déjà participé.
Les effets de cette transformation seraient immédiatement observables : diminution du nombre de mandats cumulés, renouvellement plus fréquent des responsables, élargissement du nombre de personnes participant aux décisions, séparation effective des fonctions de contrôle et d’exécution, et diminution des conflits d’intérêts institutionnels. Un audit périodique pourrait vérifier ces différents éléments et identifier les situations dans lesquelles la concentration du pouvoir demeure problématique.
Il faut enfin mesurer ce qu’une telle réforme implique pour les personnes qui occupent aujourd’hui plusieurs fonctions. Certaines devraient choisir entre leurs mandats. D’autres devraient renoncer à des responsabilités qu’elles exercent depuis de nombreuses années. Des commissions devraient être supprimées, certains organes fusionnés et des habitudes institutionnelles profondément modifiées. Ce sont des conséquences parfaitement assumables. La continuité du fonctionnement institutionnel ne peut constituer une justification suffisante pour préserver des situations dans lesquelles le pouvoir demeure excessivement concentré.
Une Église qui souhaite prévenir les abus doit organiser son fonctionnement de manière à rendre l’accumulation du pouvoir difficile, son contrôle effectif et sa contestation possible. Cela suppose de renoncer à une partie des arrangements qui facilitent aujourd’hui la vie institutionnelle, y compris lorsqu’ils reposent sur le dévouement sincère de personnes engagées. La bonne volonté individuelle mérite d’être reconnue. Elle ne saurait remplacer des règles qui protègent la communauté contre les effets de la concentration du pouvoir.
Transformer les pratiques d’accompagnement
Une autre transformation importante concerne les pratiques d’accompagnement spirituel et pastoral. Les relations d’accompagnement constituent des espaces particulièrement sensibles, parce qu’elles mettent souvent en présence de personnes traversant des situations de vulnérabilité, de souffrance, de deuil ou de questionnement existentiel. Elles reposent sur la confiance, impliquent parfois le partage d’éléments extrêmement intimes et peuvent créer des asymétries relationnelles importantes. Il me paraît donc indispensable que les personnes exerçant ces fonctions disposent d’espaces réguliers de supervision, de règles professionnelles explicites et de mécanismes de contrôle qui permettent de prévenir les situations d’emprise.
Je commencerais par la supervision, dont je ferais une obligation professionnelle pour toute personne exerçant régulièrement une fonction d’accompagnement spirituel ou pastoral. Dans les milieux ecclésiastiques, on a longtemps privilégié le recours à des superviseurs pastoraux. Cette préférence repose sur des arguments qui méritent d’être entendus. Les personnes formées à la supervision pastorale disposent généralement d’une connaissance approfondie de la vie ecclésiale, de ses enjeux institutionnels, de ses pratiques et de ses spécificités relationnelles. Les formations de type Clinical Pastoral Training (CPT), complétées par une formation à la supervision pastorale, permettent d’acquérir des compétences importantes dans l’analyse des pratiques d’accompagnement. Cette connaissance du terrain constitue une véritable ressource.
Mais cette proximité avec le monde ecclésiastique peut aussi représenter une limite. Une personne qui appartient au même univers professionnel, partage certaines références institutionnelles et connaît les mêmes réseaux peut éprouver davantage de difficultés à questionner les évidences sur lesquelles repose le fonctionnement de l’Église. Elle peut être particulièrement compétente pour analyser une situation pastorale tout en étant moins bien placée pour interroger certains rapports de pouvoir, certaines habitudes professionnelles ou certaines normes institutionnelles. Il ne s’agit évidemment pas de mettre en doute les compétences ou l’intégrité des superviseurs pastoraux. La question est celle de la distance nécessaire pour rendre visibles les mécanismes que l’appartenance à un même milieu peut contribuer à normaliser.
C’est pourquoi je proposerais que la supervision régulière des personnes exerçant un accompagnement spirituel soit confiée prioritairement à des professionnels extérieurs aux institutions ecclésiastiques. Des superviseurs issus du travail social, de la psychologie, de la santé, de la psychiatrie ou d’autres professions de la relation d’aide pourraient apporter des perspectives différentes, interroger les pratiques à partir d’autres cadres professionnels et contribuer à identifier des mécanismes qui échappent parfois aux regards internes. Cette ouverture permettrait également de confronter les pratiques pastorales aux exigences déontologiques d’autres métiers de l’accompagnement, notamment en matière de limites relationnelles, de consentement, de dépendance et d’asymétrie de pouvoir.
Cette supervision devrait être indépendante de la hiérarchie institutionnelle. Chaque personne accompagnante pourrait choisir un professionnel parmi des superviseurs externes reconnus, sans intervention de ses supérieurs dans le contenu des séances. Le financement serait assuré par l’employeur, dans le cadre du temps de travail, et un volume minimal annuel serait prévu : six séances remboursées me parait bien. Les échanges resteraient confidentiels, selon des règles clairement établies et compatibles avec les obligations de protection des personnes. La supervision pourrait ainsi constituer un véritable espace de réflexion critique, au sein duquel les professionnels seraient libres d’interroger leurs pratiques, leurs limites, leurs difficultés et les effets de l’institution sur leur manière d’accompagner.
Je proposerais également de rendre obligatoire une supervision supplémentaire lorsqu’une personne assume des responsabilités particulièrement sensibles, notamment dans l’accompagnement de personnes mineures, de personnes vivant avec des troubles psychiques ou de personnes fortement dépendantes d’une relation d’aide. Il serait aussi pertinent de prévoir, en plus des supervisions obligatoires, des supervisions collectives facultatives interdisciplinaires, réunissant ponctuellement des professionnels issus de différents domaines. Ces rencontres permettraient d’élargir les perspectives et de confronter les pratiques ecclésiastiques à celles d’autres institutions.
Mais la supervision, aussi nécessaire soit-elle, doit s’inscrire dans une transformation plus large des conditions d’accompagnement. Il faudrait notamment établir des règles professionnelles explicites concernant les relations entre accompagnants et personnes accompagnées. Ces règles devraient préciser les limites des relations personnelles, les conditions dans lesquelles un accompagnement peut être interrompu ou transféré, la gestion des situations de dépendance affective, les exigences de confidentialité et les démarches à entreprendre lorsqu’une relation devient problématique. Elles devraient s’appliquer aux ministres consacrés, aux personnes laïques mandatées et à toute personne exerçant régulièrement une fonction d’accompagnement au nom de l’Église.
Une attention particulière devrait être portée au cumul des rôles. Une personne exerçant un accompagnement spirituel devrait éviter de détenir simultanément une autorité disciplinaire, administrative ou décisionnelle sur la personne qu’elle accompagne. Lorsqu’une telle séparation est impossible, notamment dans de petites communautés, des garanties supplémentaires devraient être prévues : possibilité de recourir à un accompagnant extérieur, information explicite sur les différents rôles exercés et accès à une instance indépendante en cas de difficulté. La personne accompagnée devrait pouvoir changer librement d’accompagnant, interrompre la relation ou solliciter un autre avis sans avoir à se justifier et sans que cela affecte sa place dans la communauté.
Il faudrait également distinguer les différents types de relations entretenues par les responsables religieux. Une relation pastorale peut prendre la forme d’une visite, d’un entretien spirituel, d’un accompagnement de longue durée ou d’un échange informel. Cette diversité fait partie de la richesse du travail ecclésial, mais elle exige une vigilance particulière concernant les frontières relationnelles. Les règles professionnelles devraient permettre d’identifier les situations dans lesquelles une proximité devient problématique, notamment lorsqu’elle s’accompagne d’une dépendance affective, d’une exclusivité relationnelle ou d’une pression exercée au nom de l’autorité spirituelle.
Enfin, ces dispositifs devraient faire l’objet d’une évaluation régulière. Les institutions pourraient notamment vérifier que les supervisions sont effectivement réalisées, que les professionnels disposent du temps et des ressources nécessaires, que les règles d’accompagnement sont connues et que les personnes accompagnées disposent de possibilités réelles de recours. Cette évaluation devrait s’appuyer sur des indicateurs concrets et sur des retours recueillis dans des conditions garantissant la liberté de parole, sans transformer les confidences reçues dans l’accompagnement en objets de contrôle administratif.
Une telle transformation aurait des conséquences matérielles immédiates. Elle nécessiterait des budgets consacrés à la supervision extérieure, du temps de travail réservé à cette activité, des règles professionnelles communes et une clarification des responsabilités. Elle conduirait également les personnes exerçant un ministère ou un accompagnement spirituel à confronter régulièrement leurs pratiques à des regards professionnels extérieurs au monde ecclésiastique.
L’accompagnement spirituel gagnerait à être soumis aux mêmes exigences de réflexion critique, de responsabilité et de prévention des risques que les autres professions de la relation d’aide. L’Église conserverait la spécificité de son activité pastorale et/ou spirituelle, tout en acceptant que cette spécificité ne constitue jamais une raison de soustraire ses pratiques au regard extérieur. Et c’est précisément ce regard que je souhaite rendre structurellement indispensable : une possibilité permanente de questionner ce que l’institution, à force d’habitude, a parfois cessé de voir. Une théologie qui se construit à partir des corps.
Conclusion
Les propositions que je viens de développer constituent quelques pistes parmi bien d’autres. Elles sont certainement discutables, perfectibles et incomplètes. Je ne prétends évidemment pas avoir fait le tour des transformations possibles, ni détenir une solution définitive à la question des abus dans les Églises. D’autres personnes, à partir de leurs expériences, de leurs compétences et de leurs observations, identifieront sans doute d’autres leviers, peut-être plus pertinents encore. Et c’est précisément ce que j’aimerais encourager : que chacun puisse réfléchir aux changements matériels susceptibles de modifier en profondeur le fonctionnement de nos institutions.
Pour mener cette réflexion, il me semble toutefois possible de s’appuyer sur quelques principes directeurs : l’extériorité, pour introduire des regards et des contrôles indépendants ; la déconcentration du pouvoir, pour empêcher son accumulation entre les mêmes mains ; la contestabilité des autorités, pour que toute responsabilité puisse être questionnée, contrôlée et surtout pleinement révoquée ; la transparence, pour rendre les décisions et les pratiques accessibles à l’examen critique ; la séparation des pouvoirs et des responsabilités, pour limiter les conflits d’intérêts ; la protection des personnes, particulièrement de celles qui se trouvent en situation de vulnérabilité ou qui dénoncent des dysfonctionnements ; la redistribution des ressources, pour que les priorités annoncées se traduisent matériellement ; la participation, pour que les personnes concernées puissent exercer une influence réelle sur les décisions qui les affectent ; et enfin l’évaluation indépendante, pour mesurer les effets concrets des changements entrepris.
Ces principes peuvent servir de points de départ pour imaginer bien d’autres transformations. L’essentiel, à mes yeux, est de déplacer notre manière de poser le problème. Lorsqu’une nouvelle mesure est proposée, demandons-nous ce qu’elle modifie réellement : quels pouvoirs redistribue-t-elle ? Quels mécanismes de domination rend-elle plus difficiles ? Quelles possibilités de contestation ouvre-t-elle ? À quels privilèges l’institution doit-elle renoncer ? Et comment pourrons-nous vérifier que les personnes sont effectivement mieux protégées ?
Nous pouvons continuer à multiplier les études, les déclarations, les formations et les dispositifs. Certains sont nécessaires et méritent d’être développés. Mais leur utilité doit aussi pouvoir se mesurer à leur capacité à transformer les conditions institutionnelles qui favorisent les abus. Si nous souhaitons véritablement sortir du mécanisme décrit dans mon précédent billet, il faut que nos réponses produisent des changements dont les effets échappent à la seule appréciation des autorités ecclésiastiques.
Je voudrais enfin revenir sur un point qui traverse l’ensemble de ces propositions. Les changements matériels que nous engageons doivent pouvoir précéder nos justifications théologiques. Nous pouvons transformer nos pratiques, expérimenter d’autres répartitions du pouvoir, ouvrir nos institutions à des regards extérieurs et observer les conséquences de ces modifications sur les personnes. Il appartiendra ensuite à notre théologie de se confronter à ces expériences et d’en tirer les conséquences. C’est d’ailleurs cette question que j’aimerais aborder dans un prochain billet.
En attendant, je serais particulièrement intéressé de connaître d’autres propositions. Quels changements concrets permettraient, selon vous, de rendre les Églises moins propices aux abus, plus ouvertes à la contestation et moins capables de protéger leurs propres dysfonctionnements ? Car si nous voulons réellement nous attaquer aux racines du problème, cette réflexion mérite d’être largement partagée, discutée et surtout traduite en actes.