
Ce billet rassemble, au fil de ma lecture, quelques réflexions suscitées par l’ouvrage de John Shelby Spong, Pour un christianisme d’avenir, sous-titré : Ni les credo anciens ni la Réforme ne peuvent susciter une foi vivante. Pourquoi ?
Qui est Spong ?
John Shelby Spong (1931-2021) est un évêque, théologien et écrivain américain issu de l’Église épiscopalienne des États-Unis. Après avoir exercé comme prêtre en Caroline du Nord et en Virginie, il devient évêque du diocèse de Newark, dans le New Jersey, fonction qu’il occupe de 1979 à 2000. Il enseigne également dans plusieurs universités, notamment à la Harvard Divinity School, et s’impose comme l’une des principales figures du christianisme libéral et progressiste au sein de l’anglicanisme américain.
Influencé notamment par John A. T. Robinson et Paul Tillich, Spong défend une lecture historique, critique et symbolique des textes bibliques. Il rejette le théisme classique, le caractère historique de plusieurs affirmations doctrinales traditionnelles et la lecture littérale de la Bible. Une part importante de son œuvre est consacrée à la lutte contre le fondamentalisme, qu’il considère comme une impasse intellectuelle et spirituelle pour le christianisme. À travers ses douze thèses pour une nouvelle Réforme (qu’il présente dans le livre dont je parle dans ce billet), il appelle à reformuler profondément la foi chrétienne afin de la rendre compatible avec les connaissances et les représentations contemporaines du monde.
Un état des lieux lucide, une entreprise encore trop cloisonnée
Dès les premières pages de Pour un christianisme d’avenir, John Shelby Spong pose un diagnostic auquel je souscris largement. En revenant sur son expérience de clerc à partir de 1976, il décrit une institution dont le leadership réel demeure très limité : « J’apprends d’abord que le leadership d’un évêque sur les paroisses est très limité. Sur le long terme, c’est l’exemple qui permet d’exercer une influence. La plupart des paroisses se mettent au diapason de leurs habitués et, dans la plupart des cas, la sécurité personnelle de ces fidèles tient à ce qu’ils pourraient appeler “la foi de nos pères”. » (p. 16)
Ce constat garde aujourd’hui toute sa pertinence. Le leadership ecclésial consiste largement à garder le troupeau, à préserver les équilibres existants et à éviter tout ce qui pourrait troubler les membres les plus installés. Un ami et collègue m’écrivait ceci, que j’avais déjà mentionné auparavant : « Le souci, c’est que les paroisses, généralement, sont très satisfaites de leur vie de club, par le club et pour le club. Et que tout le reste n’est que verbiage, fantasmes et méthode Coué. » La formule est rude, mais elle saisit quelque chose de réel. Beaucoup de communautés parlent d’ouverture, de mission et de renouvellement tout en organisant leur vie autour des besoins, des habitudes et de la continuité de leur noyau historique.
Spong relève également la réticence du clergé à aborder les grandes questions théologiques contemporaines : « J’apprends également que le clergé en grande majorité est soit inapte soit réticent à aborder les grandes questions théologiques du jour, estimant que ce serait troubler la foi et les croyances de leurs fidèles. Voilà vraiment la réaction suscitée par mes premières réflexions théologiques comme évêque. » (p. 16) Celles-ci risqueraient de fragiliser les croyances des fidèles et de perturber l’unité communautaire. Il décrit ainsi le fossé entre les cercles académiques et les croyants, puis celui qui sépare ce que les membres du clergé savent et pensent de ce qu’ils acceptent de dire publiquement : « C’est là que, pour la première fois, je prends conscience du fossé qui sépare les cercles académiques et les fidèles, sans parler du fossé — disons-le aussi en toute honnêteté — entre ce que les membres du clergé savent et croient et ce qu’ils veulent bien dire. C’est comme un jeu dans la vie de l’Église contemporaine où, au nom de l’unité, on tait la vérité. » (p. 17)
Je partage pleinement ce constat. Le monde académique produit souvent des énoncés très éloignés des soucis, des réalités et du langage de la vie quotidienne. Voilà qui révèle surtout l’incapacité d’une partie de la théologie savante à rejoindre l’existence concrète. La pensée théologique circule dans ses propres espaces, avec ses références, ses codes et ses débats, pendant que les personnes affrontent le deuil, la souffrance, la solitude, le travail, les relations, la maladie et la recherche de sens.
Le second fossé me paraît encore plus profond : celui qui existe entre ce que les clercs prêchent et ce qu’ils croient réellement. J’ai un jour discuté avec un pasteur retraité qui se définissait comme nietzschéen et déiste, en tout cas comme étranger au théisme classique. Durant tout son ministère, il avait pourtant prêché une théologie traditionnelle afin de préserver « la stabilité de sa communauté« . Cette situation lui avait pesé, mais il l’avait maintenue jusqu’à sa retraite. Klaas Hendrikse exprime une interrogation semblable dans Croire en un Dieu qui n’existe pas : lorsqu’il entend ses collègues prêcher, il se demande s’ils croient véritablement à ce qu’ils disent. Je pense que bien davantage de clercs qu’on ne l’imagine, toutes dénominations confondues, prêchent des choses auxquelles ils ne croient plus, ou auxquelles ils ne croient que partiellement. Ils perpétuent un langage et des représentations qu’ils jugent eux-mêmes dépassés, parce qu’ils craignent de déstabiliser leur communauté, de perdre leur fonction ou de provoquer un conflit institutionnel. L’unité se construit alors autour d’une parole dont la sincérité devient secondaire.
À cela s’ajoute un troisième fossé, tout aussi important : celui qui sépare la doctrine officielle de la foi réellement vécue par les membres des Églises. À l’Armée du Salut, dans les Églises évangéliques FREE, dans l’Église catholique, dans les Églises réformées et aujourd’hui dans mes rencontres comme aumônier, j’ai croisé de nombreuses personnes qui connaissent le catéchisme de leur tradition/leurs doctrines, écoutent les prédications sans protester et participent régulièrement à la vie communautaire, tout en pensant, croyant et vivant autrement. Elles restent attachées à leur communauté parce qu’elles y trouvent un lien social, une vie collective, des relations et une forme d’appartenance. Leur théologie personnelle demeure rarement explicitée.
Pas plus tard que la semaine passée au moment ou j’écris ces lignes, une patiente de la psychiatrie qui fréquente une église apostolique me disait : « je ne crois pas vraiment à leur charabia, et il y a même des trucs qui me gênent. Genre quand ils tremblent et qu’ils prient en langue, moi ca me fait peur. Mais tu vois, si je ne vais plus à l’église là-bas, je n’ai plus personne. J’ai pas d’amis ni de famille. » Pour l’anecdote : dans l’Église apostolique en question, du moins il y a encore quelques années, personne ne pouvait monter sur l’estrade ni assumer de responsabilité sans être baptisé ou engagé dans une démarche de baptême. Ce baptême, comme la reconnaissance d’un baptême reçu auparavant, passait obligatoirement par une formation dispensée à l’interne. Le pasteur justifiait cette règle par la nécessité de vérifier que chacun partageait la même compréhension de la foi et adhérait pleinement à l’identité de l’Église. En langage courant, j’appelle cela une forme de labellisation : avant de pouvoir être reconnu comme légitime, il fallait en quelque sorte recevoir le sceau de conformité de la communauté. Cherchez la violence…
L’institution peut parfaitement tolérer cette hétérodoxie silencieuse. Tant qu’une personne ne dispose d’aucune charge, sa théologie reste dans l’ombre. Tant qu’elle ne monte pas à l’estrade pour exprimer publiquement ce qu’elle pense, personne ne l’inquiète. La doctrine institutionnelle continue de faire loi dans les discours officiels, même lorsqu’une partie importante des membres ne s’y reconnaît plus intérieurement.
Spong souligne également la manière dont les institutions marginalisent les personnes qui franchissent publiquement les frontières de la « vraie foi » : « Dans le catholicisme romain, les intellectuels prêtres les plus brillants qui osent s’aventurer au-delà des frontières bien définies de la “vraie foi” sont harcelés, réduits au silence, démis de leur charge et marginalisés. On peut citer Edward Schillebeeckx, Hans Küng, Matthew Fox, Leonardo Boff et Charles Curran. Des intellectuels laïcs de l’Église catholique romaine réussissent à s’en tirer à meilleur compte. Ils sont tout simplement ignorés ou interdits de parole ou d’enseignement dans les établissements de l’Église catholique. » (p. 21) Cette réalité ne concerne pas uniquement le catholicisme. J’ai moi-même été interdit de parole dans les anciennes Églises auxquelles j’appartenais, à l’Armée du Salut et dans la FREE, parce que mon discours ne correspondait plus à la doctrine en vigueur. Plusieurs membres de ces assemblées partageaient pourtant une partie de mes convictions. Ils ne les exprimaient pas publiquement, parce qu’ils tenaient à leur communauté et à la vie relationnelle qu’elle leur offrait. La pluralité réelle des croyances demeurait cachée derrière l’apparente unité doctrinale.
Lorsque Spong écrit : « Si je n’avais pas été élu évêque, ma théologie serait restée dans l’ombre » (p. 19), il énonce une demi vérité cruelle sur le fonctionnement ecclésial. La visibilité d’une théologie dépend largement de la position institutionnelle de celui ou celle qui la porte. Certaines pensées restent invisibles faute de tribune, de fonction reconnue ou de légitimité académique. Les discours mis en lumière ne représentent donc pas nécessairement la diversité réelle des croyances présentes dans les communautés. Ils représentent les discours que l’institution a sélectionnés, autorisés et rendus audibles. (Je parle de demi vérité, car certains décident sciemment de ne pas exposer leur théologie publiquement).
Des figures comme Spong ou Hendrikse peuvent alors apparaître comme des accidents de parcours institutionnels. Ils sont parvenus à des positions importantes avant que leur hétérodoxie ou leur athéisme ne devienne pleinement public. Ils sont passés entre les mailles du filet. Une fois sortis du placard théologique, l’institution sait également qu’ils pourraient lui faire davantage de tort depuis l’extérieur. Elle choisit parfois de les conserver en son sein parce que leur exclusion renforcerait leur liberté de parole et leur crédibilité critique.
Spong décrit ensuite la réponse du christianisme institutionnel à son propre déclin : « Tout d’abord, la réponse du christianisme institutionnel a été de chercher une renaissance dans des Églises parfaitement rassurantes, où est offerte la religion d’autrefois alliée à de la musique moderne, et avec des évangélistes charismatiques et grandiloquents aux timbres plus puissants que leurs convictions ; ils se contentent de dire : “Vous n’avez pas besoin de penser à ces choses-là ; faites confiance et obéissez.” » (p. 21) La forme paraît actuelle, tandis que le fond demeure inchangé. Cette stratégie produit une modernisation esthétique de la tradition et entretient l’illusion d’un renouveau.
Le résultat est pourtant sous nos yeux : « Les Églises ferment, se regroupent ou sont en déclin. Les finances souffrent. Les projets et le personnel faiblissent. » (p. 22) Les clercs continuent souvent de croire qu’il serait possible d’attirer de nouvelles personnes en conservant l’essentiel de la forme actuelle et en poursuivant la transmission d’une tradition ancienne. Spong formule clairement le problème : « Les gens qui me critiquent sont incapables de comprendre que la foi qu’ils veulent définir dans les formes les plus traditionnelles n’intéresse plus du tout ceux qui ont quitté la religion institutionnelle et n’ont plus aucune intention de revenir à ses formes anciennes de culte. » (p. 18) Sur tout cela, Spong fait preuve d’une remarquable lucidité. Son analyse de l’institution, de ses mécanismes de défense, de ses silences, de ses exclusions et de son déclin me paraît très juste. Pourtant, une divergence fondamentale apparaît déjà dans les premières pages. Le christianisme y est presque entièrement envisagé sous l’angle de l’Église : l’Église, ses fidèles, ses responsables, ses doctrines, ses formes de culte, sa crédibilité et son avenir.
Spong affirme : « Je n’ai pas l’intention d’abandonner le christianisme à un avenir sans religion. Loin de moi la volonté d’oublier l’expérience du Christ, sous prétexte que les mots traditionnels utilisés pour décrire cette expérience n’ont plus de sens dans le langage de notre temps ; cette expérience du Christ est pour moi toujours réelle. » (p.24) Cette déclaration révèle à la fois sa prémisse et son entreprise. L’expérience du Christ demeure chez lui largement corrélée à l’expérience religieuse et à l’existence d’une institution capable de la porter. Je suis en profond désaccord avec cette corrélation.
Ma prémisse est différente : l’Évangile n’a pas besoin de l’Église institutionnalisée. Le message du Christ, la sagesse biblique et la puissance humaine de certains récits peuvent survivre à l’effacement des structures qui les ont transmis. Ils peuvent circuler, nourrir, déplacer et transformer des existences en dehors du culte, du clergé, de la doctrine et de l’appartenance ecclésiale. À ce stade de ma lecture, le projet de Spong me semble donc être celui d’une réforme de l’Église destinée à la rendre à nouveau crédible dans son époque. Il relit les textes, déconstruit les anciens langages et critique les structures religieuses afin de sauver la possibilité d’une institution chrétienne contemporaine. Son « christianisme d’avenir » paraît encore être « une Église » d’avenir.
C’est précisément là que se situe mon interrogation principale. L’enjeu est-il réellement de préserver la religion chrétienne et ses institutions ? Ou l’essentiel réside-t-il dans la capacité de l’Évangile et des textes bibliques à rejoindre l’existence humaine, avec ou sans Église ? Spong diagnostique avec lucidité l’épuisement du christianisme institutionnel. Reste à voir s’il parvient à penser un christianisme qui cesse de prendre l’avenir de l’Église pour mesure de l’avenir de l’Évangile.
Les douze thèses de Spong
Les douze thèses de Spong qu’il développent dans son livre, constituent le programme d’une nouvelle Réforme. Leur objectif est de dégager le christianisme des représentations théistes, surnaturalistes et morales qu’il considère devenues intellectuellement intenables, afin d’en proposer une formulation compatible avec les connaissances et la sensibilité contemporaines. Son combat vise particulièrement le fondamentalisme biblique, qui transforme des textes situés historiquement en vérités littérales, immuables et indiscutables. Pour Spong, cette rigidité condamne la foi à s’enfermer dans une vision ancienne du monde, l’oblige à se défendre contre les progrès de la connaissance et finit par rendre le christianisme invraisemblable. Ses douze thèses cherchent ainsi à préserver une foi vivante en soumettant les doctrines, les dogmes et les interprétations bibliques à la critique historique, à la raison et à l’expérience humaine.
Spong appelle à repenser en profondeur les principaux piliers du christianisme traditionnel : la manière de parler de Dieu, l’incarnation, la création, les miracles, la croix, la résurrection, l’ascension, la prière, la morale et la vie après la mort. Ses thèses proposent une lecture symbolique, historique et existentielle de ces éléments, débarrassée du surnaturalisme et de la lecture littérale des textes. L’ensemble vise à recentrer la foi chrétienne sur l’expérience humaine ouverte par Jésus, sur l’amour, la dignité, la liberté et l’inclusion, dans un langage compatible avec les connaissances et la sensibilité contemporaines. Je ne vais pas revenir ici en détail sur les douze thèses de Spong. Je suis assez largement d’accord avec leurs énoncés. La grille de lecture existentielle et symbolique qu’il déploie rend le fondamentalisme caduque, ce qui correspond pleinement à ma propre démarche. L’idée de soumettre les affirmations de la foi à l’épreuve des connaissances disponibles m’est également familière. J’aurais certainement des choses à discuter dans le développement particulier de certaines thèses, mais le cœur de ma critique se situe ailleurs.
Spong demande s’il est possible de faire renaître, dans notre génération, une foi réelle, vivante et vitale à partir de ces douze thèses, tout en abandonnant les explications héritées du passé. C’est ici qu’il me semble complètement manquer ce qui se passe déjà. Car cette foi n’a pas à être suscitée : elle existe. Les positions qu’il défend sont partagées par bien davantage de personnes qu’il ne semble l’imaginer. Elles sont simplement peu visibles, parce que la plupart de celles et ceux qui pensent ainsi ont quitté les Églises institutionnelles. Ils sont désaffiliés. D’autres y restent pour la communauté, les relations, l’histoire personnelle ou l’attachement culturel, tout en gardant leur théologie dans l’ombre, pour reprendre les mots mêmes de Spong.
Le problème ne réside donc pas dans l’absence d’une foi compatible avec les douze thèses. Il réside dans l’incapacité des institutions ecclésiales à reconnaître, accueillir et rendre audible cette foi. Le christianisme que Spong appelle de ses vœux existe déjà hors des temples, hors des doctrines officielles et souvent hors de toute appartenance religieuse déclarée. Il se manifeste chez des personnes qui ont abandonné le théisme, les lectures littérales, l’idée d’un Dieu interventionniste ou les conceptions sacrificielles du salut, tout en restant profondément marquées par les récits bibliques, la figure de Jésus et la sagesse herméneutique. Ces personnes n’attendent pas qu’un évêque, un pasteur ou une institution leur donne la permission de penser ainsi.
Reste alors la question de l’évolution du discours ecclésial. Les Églises devraient certainement cesser de proclamer comme des évidences des représentations auxquelles une partie de leurs propres ministres et de leurs membres ne croit déjà plus. Une telle transformation pourrait rendre leur parole plus honnête et plus cohérente. Elle me paraît toutefois insuffisante pour provoquer le retour de celles et ceux qui sont partis. L’institution porte un passif trop lourd (parfois encore présent): condamnations, exclusions, culpabilisation, contrôle des consciences, résistances aux connaissances scientifiques, discriminations et protection constante de la doctrine au détriment des personnes. Changer de vocabulaire aujourd’hui n’efface pas cette histoire. Une institution qui a longtemps présenté certaines croyances comme intangibles ne peut pas simplement les reformuler et espérer retrouver la confiance de celles et ceux qu’elle a éloignés.
Cette évolution entrerait en outre directement en conflit avec les courants traditionnels et traditionnalistes qui composent encore une part importante des Églises dites historiques. Les douze thèses de Spong ne représentent pas une simple adaptation du langage. Elles retirent plusieurs éléments centraux de la théologie chrétienne classique : le Dieu personnel extérieur au monde, l’incarnation comprise littéralement, la chute, les miracles surnaturels, la mort expiatoire, la résurrection physique, l’ascension et la prière comme demande d’intervention divine. Une Église qui adopterait réellement le programme des thèses deviendrait profondément différente de celle qui existe. Elle risquerait de perdre ceux qui restent attachés à la tradition sans nécessairement faire revenir ceux qui s’en sont éloignés.
C’est ici que mon désaccord avec Spong devient fondamental. Il semble penser que la survie d’une foi réelle, vivante et vitale dépend encore de la capacité du christianisme institutionnel à se réformer. Je ne partage pas cette prémisse. La foi n’a pas besoin d’une l’Église pour être réelle. Elle peut vivre dans une relation aux textes, dans une manière d’habiter le monde, dans une éthique, dans une attention à l’autre, dans une pratique du soin, dans une recherche de sens ou dans une fidélité critique à la figure de Jésus. Elle peut se transmettre dans les relations, les livres, les engagements, les gestes et les existences, sans clergé, sans dogme commun et sans institution chargée d’en garantir la validité. Il n’y a pas besoin d’institution pour aimer son prochain!
Spong cherche à sauver le christianisme en transformant l’Église et son langage. Mon intuition va plus loin : ce qui demeure vivant dans le christianisme peut parfaitement survivre à l’affaiblissement, voire à la disparition, de ses formes institutionnelles. L’avenir de l’Évangile ne se confond pas avec celui des Églises. Une foi peut être réelle, vivante et vitale sans chercher à faire renaître la religion qui l’a autrefois encadrée.
L’Évangile et l’Église
Je vais même plus loin : je pense que faire de la préservation ou du renouvellement de l’Église un objectif central conduit précisément à passer à côté de l’Évangile. L’Évangile ne porte pas d’abord sur la survie d’une institution, sur la continuité d’un appareil religieux ou sur la capacité d’une organisation à retrouver sa crédibilité. Il ouvre une manière d’exister fondée sur le lien, le soin et la relation. Sa centralité éthique tient dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Elle engage une attention concrète à l’autre, à sa dignité, à sa vulnérabilité et à ce qui rend possible une vie véritablement humaine.
Dès lors, placer le renouveau de l’Église au premier rang revient à instrumentaliser l’Évangile au service de l’institution. Les textes, la figure de Jésus et le langage chrétien deviennent les ressources d’un projet dont la finalité réelle est la conservation de l’organisation qui les transmet. On réforme la théologie, on adapte le vocabulaire et on déconstruit les anciens dogmes afin que l’Église puisse continuer d’exister. L’Évangile se retrouve alors mobilisé pour assurer la survie de son véhicule historique, comme si le véhicule devait nécessairement être sauvé pour que le message demeure vivant… Comme disait l’autre, on ne peut pas servir deux maîtres à la fois.
Or l’Évangile peut être vécu partout où des relations sont restaurées, où une personne est relevée, où la dignité est défendue, où la solitude est rompue et où le soin prend le pas sur l’indifférence. Il peut continuer d’agir à travers des personnes qui ne fréquentent aucune Église, ne récitent aucun credo et ne se reconnaissent dans aucune appartenance chrétienne. Sa vitalité se mesure à ce qu’il produit dans les relations humaines, davantage qu’à la fréquentation des cultes, à la stabilité des finances ou à la pérennité des structures ecclésiales. C’est à ses fruits que l’on reconnait un arbre, et non à sa théologie.
À ce titre, j’aime le Jésus que Metin Arditi dépeint dans Le Bâtard de Nazareth, lorsqu’il affirme explicitement qu’il ne cherche pas à créer un nouveau mouvement. Cette représentation rejoint ma propre lecture : Jésus inaugure un déplacement existentiel. Il invite à vivre autrement, à regarder autrement les personnes, à transformer les liens et à faire de l’amour du prochain une réalité concrète. Une institution peut éventuellement se réclamer de ce mouvement et lui offrir des lieux d’expression. Elle ne saurait en constituer l’aboutissement ni devenir la raison pour laquelle il faudrait préserver l’Évangile.
C’est pourquoi mon désaccord avec Spong touche au fond de son entreprise. Il cherche à renouveler le christianisme afin que l’Église puisse encore porter une foi vivante. Je pense que la foi reste vivante chaque fois que l’Évangile devient une pratique du lien, du soin et de la responsabilité envers autrui. L’avenir de l’Évangile ne dépend pas du renouveau de l’Église. Faire de ce renouveau une priorité risque même de détourner l’attention de ce qui importe réellement : ce que nous faisons les uns des autres et la manière dont nous prenons soin du monde commun.
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